‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 32 sur 175 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

purent que faire. Car le vent fraîchissant toujours de plus en plus, mena la barque au gré du flot si roide et si loin, qu'elle fut tantôt hors de vue.

Par quoi ces jeunes gens dolents outre-mesure, perdant leur bateau, biens et tout, cherchèrent le chevrier qui devait garder les chèvres, et trouvant là Daphnis parmi les regardants, en chaude colère commencèrent à le battre et à le vouloir dépouiller; même y en eut un d'entre eux qui détacha la laisse dont il menait son chien, et prit les deux mains à Daphnis pour les lui lier derrière le dos. Lui, comme ils le battaient, criait, implorait l'aide d'un chacun, mais sur tous appelait à son secours Lamon et Dryas, lesquels accourus, tous deux verts vieillards, ayant les mains rudes, endurcies du labeur des champs, prirent très-bien sa défense contre les jeunes Méthymniens, en leur remontrant qu'il fallait entendre du moins ce garçon, pour voir s'il avait tort, et que chacun dit ses raisons. Ceux de Méthymne le voulurent, et d'un commun accord on élut pour arbitre le bouvier Philétas, à cause que c'était le plus ancien qui se trouvât là présent, et qu'entre ceux de son village, il avait le bruit d'être homme de grande foi et loyauté. Adonc les jeunes gens prenant la parole, firent en termes courts et clairs leur plainte de telle sorte, devant le juge bouvier :

« Nous étions descendus en ces champs pour chasser, et « avions attaché notre barque au rivage avec une hart d'osier « vert, puis nous nous étions mis en quête avec nos chiens, t et cependant les chèvres de celui-ci sont venues, ont mangé « l'osier dont notre bateau était attaché, et par ainsi l'ont « détaché. Vous-mêmes l'avez pu voir emporté en pleine mer. « Et ce qu'il y a dedans perdu pour nous, combien pensez- «vous qu'il vaille? Combien d'habits et d'équipages ! Com- « bien de beaux harnais pour nos chiens ! et de l'argent plus. « qu'il n'en faudrait pour acheter tous ces champs ! En ré- « compense de quoi , nous voulons emmener ce méchant « chevrier-ci, lequel entend si mal le métier dont il se mêle, « que de hanter avec ses chèvres au long des plages de la « mer, comme s'il était marinier. »

Voilà ce que dirent les Méthymniens. Daphnis était tout moulu des coups qu'il avait reçus ; mais voyant Chloé présente, il ne s'étonna de rien et leur répondit franchement : « Je garde bien mes chèvres, et n'y a personne en tout le vila lage qui se soit jamais plaint que pas une d'elles ait rien « brouté en son jardin, ni rompu ou gâté un bourgeon dans « sa vigne. Mais ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chasseurs, « et ont des chiens mal appris, qui ne font que courir çà et « là, et aboyer tant et si fort, qu'ils ont effarouché mes chè- « vres, et les ont chassées de la plaine et de la montagne vers « la mer, comme eussent pu faire des loups. Or à présent a elles ont mangé quelque osier; pouvaient-elles emmi ces a sables brouter le thym ou le serpolet ? Leur bateau est péri « en mer ; qu'ils s'en prennent à la tourmente ; mes chèvres « n'en sont pas cause. Voire mais il y avait dedans tant de « biens, des habits, de l'argent ? Et qui serait si sot de croire « qu'un bateau portant tout cela, n'eût pour l'attacher qu'une « hart d'osier? »

En disant ces paroles il se prit à pleurer, et fit grande pitié à tous les assistants; tellement que Philétas, qui devait donner sa sentence, jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n'avait point de tort, ni ses chèvres non plus, et que la faute, si faute y avait, était aux vents et à la mer, desquels il n'était pas juge pour la leur faire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si bien dire que les Mélhymniens s'en contentassent; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis, et le voulaient lier pour l'emmener, n'eût été que les paysans, de ce mutinés, se ruèrent, en criant, sur eux, comme une volée d'étourneaux, et leur ôtèrent des mains Daphnis, qui se défendait bien aussi et à son tour les chargeait. Si qu'à grands coups de pierres et de bâton, ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre, qu'ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes, où elle lui lava le visage tout souillé du sang qui lui était coulé du nez; puis tirant de sa panetière un peu de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et

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