LIVRE II. 2(M
<i nous de bêtes que je pusse garder. Mais non, je ne bouge- «i rai d'ici, attendant la mort ou d'autres ennemis qui m'em- « mènent aussi. Hélas! Chloé, es-tu en même peine que moi? « te souvient-il de ces champs? as-tu point de regret aux « Nymphes et à moi ? ou si te reconfortent nos brebis et nos « chèvres prisonnières avec toi? »
Comme il achevait ces paroles, le cœur gros de chagrin, de pleurs, le voilà pris d'un profond somme, et lui apparaissent les trois Nymphes, en guise de belles et grandes femmes, demi-nues, les pieds sans chaussure, les cheveux épars, en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord, qu'elles avaient pitié de lui ; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le reconfortant : « Ne te plains point de nous, Daphnis; nous « avons plus de souci de Chloé que tu n'as toi-même. Nous « en primes pitié dès lors qu'elle venait de naître, et, aban- « donnée en cet antre, l'avons fait élever et nourrir. Car, afin « que tu le saches, rien n'a de commun Chipé avec Dryas et « ses brebis, ni toi non plus avec Lamon. Et, quant à ce qui « est d'elle, nous y avons déjà pourvu. Elle n'ira point pri- « sonnière avec ces soldats à Méthymne, ni ne fera partie de « leur butin. Pan, qui est là sous ce pin, et que vous n'hono- « rez jamais seulement de quelques fleurettes, c'est lui que « nous avons prié de vouloir secourir Chloé, parce qu'il fré- « quente volontiers entre gens de guerre, et lui-même a con- « duit des guerres, quittant le repos des champs. Il marche dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux de Méthymne. Pourtant ne t'afflige point , mais te lève et t'en va consoler Lamon et Myrtale, qui sont jetés à terre comme toi, croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. Demain reviendra ta Chloé avec vos brebis et vos chèvres ; et si les garderez encore et jouerez de la flûte ensemble. Au demeurant, Amour aura soin de vous. » Daphnis ayant ouï et vu telles choses, s'éveilla soudain en sursaut, et pleurant autant de joie que de tristesse, adora les Nymphes, prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournait à sauveté. de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres ; et, courant au pin sous lequei était le dieu
Pan, représenté avec les pieds d'un bouc, deux cornes ou la tète, qui dune main tenait sa flûte, et de l'autre arrêtait un bouquin, l'adora aussi, et le pria qu'il lui plût faire promp-tement revenir Ghloé, lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc; et jusqu'au soir environ le soleil couchant, à peine cessa-t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Cliloé. Enfin, ramassant sa fouillée, il s'en retourna au logis, où il ôta de grand émoi Lamon et Myrtale, et les remplit de liesse, puis mangea un petit, et s'en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni sans faire prières aux Nymphes qu'elles lui apparussent encore, et que le jour revînt bientôt, et avec le jour, selon leur promesse, Chloé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or, voici comme il en alla.
Le capitaine de Méthymne ayant navigué à la rame environ cinq quarts de lieue, voulut un petit rafraîchir ses gens las d'avoir couru le pays , et trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité présentait deux pointes en manière de croissant, abri aussi sûr qu'aucun port, il y jeta l'ancre sous une roche haute et droite, sans autrement aborder, afin que de la côte à toute aventure on ne lui pût faire nul déplaisir, et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Eux ayant à bord foison de tous vivres qu'ils avaient pillés, se mirent à manger, boire et faire fête, comme on fait pour une victoire. Mais dès que le jour fut failli, et que la nuit eut mis fin à leur bonne chère, il leur fut avis soudainement que la terre était toute en feu, et vers la haute mer entendirent un bruissement dans le lointain, comme des rames d'une grosse flotte qui fût venue contre eux. L'un criait aux armes , l'autre appelait ses compagnons ; l'un pensait être ja. blessé, l'autre croyait voir un homme mort gisint devant lui. Bref, il y avait tout tel tumulte comme en un combat de nuit: et si, n'y avait point d'ennemis.
Après une nuit si terrible, le jour vint qui les effraya encore davantage; car ils virent les boucs de Daphnis et ses chèvre-, les cornes toutes entortillées de rameaux de lierre avec leurs grappes; ils entendirent les brebis et béliers de