LIVRE I
qui plus le conforta, lui donna d6 «a tendre bouche un baiser plus doux que miel.
Ainsi échappa Daphnis de ce d&nger : mais la chose n'en demeura pas là. Car ces jeunes gens de Méthymne, retournés chez eux à pied, au lieu qu'ils étaient venus en un beau bateau ; blessés et mal menés, au lieu qu'ils étaient partis gais et bien délibérés, firent assembler le conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de suppliants, être vengés de l'outrage qu'ils avaient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de peur que, s'ils eussent conté le fait comme il était allé, on ne se fût moqué d'eux de s'être ainsi laissé battre par des paysans, mais accusant hautement les Mityléniens de les avoir pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès, comme en guerre ouverte. ,
Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, pour autant mèmement qu'ils les voyaient blessés ; et quant et quant eslimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrage fait aux enfants des plus nobles maisons de leur ville, décernèrent sur-le-champ la guerre contre les Mityléniens, sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capitaine qu'il mît promptement en mer dix galères pour aller faire du pis qu'il pourrait en toute leur côte. Ils pensèrent que ce ne serait pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse flotte à l'approche de l'hiver.
Le capitaine dès le lendemain eut dressé son équipage, et usant pour moins d'embarras de ses soldats m^mes au lieu de rameurs, alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étaient voisines de la mer, là où il prit force bétail, force grain, vin en quantité, pour ce qu'il n'y avait guère que vendanges étaient faites, et grand nombre de prisonniers, gens qui travaillaient à ces champs; et aussi s'en vint débarquer où gardaient leurs bêtes Daphnis et Chloé, courut le pays : ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis pour lors n'était pas avec son troupeau ; il était dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha au creux d'un vieux chêne. Chloé, qui était demeurée
avec les troupeaux, se cuida sauver de vitesse, et se jola comme en un asile dans l'antre des Nymphes, poursuivie jusqu'au lieu même, -3t là, priait au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes ; mais en vain. Car les gens de Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images des Nymphes, l'emmenèrent elle et ses bètes, en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une brebis, et voyant qu'ils avaient déjà plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin, ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route de leurs maisons, craignant l'hiver et les ennemis.
Ainsi s'en allaient les Méthymniens à force de rames, faisant peu de chemin; car le temps fut si calme, qu'il ne tirait ni vent ni haleine quelconque; et Daphnis, sorti de son creux, après que tout ce bruit fut passé, s'en vint dans la plaine où leurs bêtes avaient coutume de pâturer, et, n'y voyant plus ni ses chèvres, ni les brebis, ni Chloé, mais seulement les champs tout seuls, et la flûte de laquelle Chloé se saoulait ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer, et, en soupirant amèrement, s'en courait tantôt sous le fouteau à l'ombre duquel ils avaient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir s'il la trouverait point, et tantôt dans l'antre des Nymphes où il l'avait vue fuir, et là, se jetant par terre devant leurs images, se complaignit à elles, disant qu'elles lui avaient bien failli au besoin. «Chloé, disait-il, vient d'être « arrachée de vos autels, et vous avez bien eu le cœur de le « voir et l'endurer! elle qui vous a fait tant de beaux cha- « pelets de fleurs! elle qui vous otîrait toujours du premier « lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici « pendu ! Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, « et mes ennemis m'ont maintenant ravi le troupeau entier et « ma compagne bergère aussi. Mes chèvres, ils les tueront et « écorcheront incontinent; les brebis, ils en feront des sa- « crifices aux dieux, et Chloé demeurera en quelque ville loin « de moi. Comment oscrai-je à cette heure m'en aller devers « mon père et ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour a être désormais misérable manœuvre, car il n'y a plus chez