‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 41 sur 175 · LIVRE III. 2Ï · texte numérisé non relu

LIVRE III. 2Ï

Or quant aux oiseaux il en vint grande compagnie, et en prit tant qu'il avait assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer, mais de la maison ne sortait personne, homme ni femme, ni coq, ni poule; ains se tenaient tous en dedans clos et cois au long du feu ; dont le pauvre Daphnis était en grand émoi d'être venu si mal à point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte pour tout droit entrer léans, discourant en lui-même quelle couleur serait la plus croyable. « Je viens quérir du feu. — Comment? navez-vous « point de plus proches voisins ? — Je demande du pain. — Ton « bissac est plein de vivres.— Du vin.— Il n'y a que trois jours « que vous avez fait vendanges. — Le loup m'a poursuivi. — Et s où en est la trace ? — Je suis venu chasser aux oiseaux. — Que « ne t'en vas-tu donc après que tu en as assez pris. — Je veux « voir Chloé. » Telle chose ne se pouvait bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi n'y avait-il pas une de toutes ces occasions-là qui ne portât quelque soupçon. « Mieux « vaut, disait-il, que je m'en aille. Je la reverrai au prin- « temps : non cet hiver, puisque les dieux, comme je crois, « ne veulent pas. » Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant jà ce qu'il avait pris de grives et autres oiseaux, il s'en allait partir. Mais comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint.

Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun entendait à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu'on ne se donnait point de garde de lui, happe un lopin de chair, et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mèmement que c'était sa part, prend un bâton et court après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avait tendu ses gluaux, et le vit comme il chargeait déjà sa prise sur ses épaules, prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il l'aperçut, oubliant et chair et chien : «Dieu te garde, mon fils,» s'écria-t-il ; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.

Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent ■ tous deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toute-

fois de se tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu, et davantage ayant baisé sa Chloé, s'assit auprès du feu, et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en était venu chasser aux oiseaux, et comment il en avait pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi qu'ils venaient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avait laissé, commandant à Chloé qu'elle leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisait semblant d'être fâchée contre lui, de ce qu'étant venu si près, il s'en était voulu aller sans la voir ni parler à elle; et néanmoins avant que lui présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand soif, but lentement et à longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étaient bien heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse; desquelles louanges Daphnis n'était pas marri, mêmement qu'on les lui donnait en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenaient ce jour et celui d'après, à cause qu'ils devaient le lendemain faire un sacrifice à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé, le vin tiré, la table dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie à faire de plaisants contes, et partie à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vînt; et lors ils s'en allèrent coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas. Chloé n'eut d'autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle verrait le len-

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