‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 175 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

demain tout le jour, et lui se repaissait d'une vaine volupté, tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa Cliloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.

Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il brûlait et perçait tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacclius un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner. Adonc, cependant que Napé entendait à cuire le pain, et Dryas à faire bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis étant de loisir, sortirent tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, où ils dressèrent des collets , tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d'oiseaux en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux : « Je suis venu pour toi , « Chloé. — Je sais bien, Daphnis. — A cause de toi, belle, « je tue ces pauvres oiseaux. — Qu'est-il de nos amours ? « m'as-tu point oublié? — Non, par les Nymphes que je t'ai « jurées, dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la « neige sera fondue. Ah ! Chloé, qu'elle est haute cette neige 1 « ne fondrai-je point moi-même avant elle ? — Ne te soucie, « Daphnis; le soleil sera chaud, mais que vienne primevère. « — Ah ! le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur I « — Badin, tu te moquesdemoi, et tu rne tromperas quelque « jour. — Non ferar, par mes chèvres que tu m'as fait jurer.»

Ainsi que Chloé répondait en cette sorte à son Daphnis ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela : ils s'y en coururent, portant avec eux leur prise bien plus grande que celle de la veille, et après avoir fait des libations à Bacchus, se mirent à manger, ayant sur leurs tètes des couronnes de lierre ; et à la fin ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis en lui garnissant très-bien son bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers, disant que quant à eux ils en prendraient bien toujours quand ils voudraient, tant que durerait l'hiver, et que les grappes ne faudraient au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis il y revint plusieurs fois par

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autres subtilités, de sorte que l'hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.

Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondait, la terre se découvrit et l'herbe dessous poignait, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servaient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à Pan sous le pin, puis sous le chêne, où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux. Mais les fleurs à peine commençaient d'éclore, par la douceur du petit béat de zéphyr qui les ranimait, et la chaleur du soleil qui les entr'ouvrait. Toutefois 1 encore trouvèrent-ils de la violette des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle, dont ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres, puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondaient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, qu'un long silence leur avait fait oublier.

Et alors aussi les hrebis bêlaient, les agneaux sautaient et se courbaient sous le ventre de leur mère, les béliers poursuivaient les brebis qui n'avaient point encore agnelé, et les ayant arrêtées, saillaient puis l'une, puis l'autre; autant en faisaient les boucs après les chèvres, sautant à l'environ, combattant et se cossant fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avait les siennes à soi, et gardait qu'autre ne fit tort à ses amours ; toutes choses dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffait ces deux jeunes personnes, qui, de longtemps inquiets,' pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brû laient et se consumaient de tout ce qu'ils entendaient el voyaient, cherchant quelque chose qu'ils ne pouvaient trou

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