LIVRE IV
■ point de tout cela, ains n'y a chose an monde, pourvu que « beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel a aimé « une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce,
■ et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que « d'avoir peur de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime a est serf par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu com- « ment sa chevelure semble la fleur d'hyacinthe, comment « au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne c moins qu'une pierre brillante mise en œuvre, comment ses « joues sont colorées d'un vif incarnat ! et cette bouche ver- « meille ornée de dents blanches comme ivoire, quel est celui « si insensible et si ennemi d'Amour, qui n'en désirât un « baiser ? J'ai mis mon amour en un pâtre ; mais en cela « j'imite les dieux. Anchise gardait les bœufs, Vénus le vint «trouver aux champs; Branchus paissait les chèvres, et « Apollon l'aima; Ganymède était berger, et Jupiter le ravit « pour en avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant « auquel nous voyons les bêtes mêmes si obéissantes ; mais « bien plutôt remercions les aigles de Jupiter qui souffrent « telle beauté demeurer encore sur la terre. »
Astyle à ces mots se prit à rire, disant qu'Amour, à ce qu'il voyait, faisait de grands orateurs, et depuis cherchait occasion d'en pouvoir parler à son père. Mais Eudrome avait écouté en cachette tout leur devis, et étant marri qu'une telle beauté fût abandonnée à cet ivrogne, outre ce que d'inclination il voulait grand bien à Daphnis, alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout éperdu de prime abord , délibérant s'enfuir plutôt avec Ghloé, ou bien ensemble mourir. Mais Lamon appelant Myrtale hors de la cour : « Nous sommes perdus, ma femme, lui dit-il; voici « tantôt découvert ce que nous tenions caché. Deviennent ce « qu'elles pourront et les chèvres et le reste; mais, par les i Nymphes et Pan, dussé-je, comme on dit, rester bœuf à 4. l'étable et ne faire plus rien, je ne me tairai point de la « fortune de Daphnis, ains déclarerai comment je l'ai trouvé « abandonné, dirai comment je l'ai vu nourri, et montrerai « ce que j'?i trouvé quant et lui. aQn que ce coquin voie
« où s'adresse son amour. Prépare-moi seulement les en- « seignes de reconnaissance. « Cela dit, ils rentrèrent tous « deux.
Cependant Astyle, trouvant son père à propos, lui demanda permission d'emmener Daphnis à Mitylène, disant que c'était un trop gentil garçon pour le laisser aux champs, et que Gnallion l'aurait bientôt instruit au service de la ville. Le père y consentit volontiers, et, faisant appeler Lamon et Myrtale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au lieu de garder les bètes, servirait de là en avant son fils Astyle en la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de lui. Adonc, étant jà les autres esclaves accourus, bien joyeux d'avoir un tel compagnon, Lamon demanda congé de parler; ce qui lui étant accordé, il parla en cette sorte: « Je te prie, mon maître, écoute un propos véritable de ce « pauvre vieillard; je jure les Nymphes et le dieu Pan que « je ne te mentirai d'un mot. Je ne suis pas le père de Daph- « nis, ni n'a été ma femme Myrtale si heureuse que de porter « un tel enfant. Il fut exposé tout petit par des parents qui « en avaient possible assez d'autres plus grands. Je le trou- « vai abandonné de père et de mère, allaité par une de mes « chèvres, laquelle j'ai enterrée dans le jardin, après qu'elle « fut morte de sa mort naturelle, l'ayant aimée pource qu'elle « avait fait œuvre de mère envers cet enfant. Je trouvai « quant et quant des joyaux qu'on avait laissés avec lui, « pour une fois le reconnaître. Je le confesse et les garde ; « car ce sont marques auxquelles on peut voir qu'il est issu € de bien plus haut état que le nôtre. Or, ne suis-je point « marri qu'il serve ton fils Astyle , et soit à beau et bon « maître un beau et bon serviteur : mais je ne puis du tout « souffrir qu'on le livre à Gnathon, pour en faire comme « d'une femme. »
Lamon, ayant dit ces paroles, se tut, et répandit force larmes. Gnathon fit du courroucé en le menaçant de le battre; mais Dionysophane, frappé de ce qu'avait dit Lamon, remania Gnathon de travers, et lui commanda qu'il se tût, puis interrogea derechef le vieillard, lui enjoignant de dire vérité,