‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 54 sur 175 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

sans controuver des menteries pour cuider retenir son fils. Lamon, persistant dans son dire, attesta les dieux et s'offrit à tout souffrir s'il mentait. Dionysophane adonc examinant ses paroles avec Cléariste, assise auprès de lui : « A quelle « fin aurait Lamon controuvé ce récit, vu que pour un che- « vrier on lui en veut donner deux? Comment serait-ce qu'un • rude paysan eût inventé tout cela ? Puis, n'était-il pas vi- « sible qu'un si bel enfant n'avait pu naître de telles gens? » Si pensèrent d'un commun accord que sans y songer davantage, ni tant deviner, il fallait voir les enseignes de reconnaissance, pour s'assurer si elles appartenaient, ainsi qu'il disait, à plus haut état que le sien, Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac où ils les gardaient. Le premier qui les vit fut Dionysophane; et, dès qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate, avec une boucle d'or et le couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix : 0 Jupiter 1 et appela sa femme pour les voir aussi ; laquelle sitôt qu'elle les vit, s'écria semblablement : « 0 fatales déesses, ne sont-ce m point là les joyaux que nous mîmes avec notre enfant, a quand nous l'envoyâmes exposer par notre servante So- « phroné? Il n'y a point de doute, ce sont ceux-là mêmes. « Mon mari, l'enfant est nôtre. Daphnis est ton fils, et garde m les chèvres de son propre père. »

Comme elle parlait encore, et que Dionysophane, jetant abondance de larmes, de grande joie qu'il avait, baisait ces enseignes de reconnaissance, Astyle , ayant entendu que Daphnis était son frère, posa vitement sa robe, et s'en courut par le jardin, pour être le premier à le baiser. Daphnis, le voyant accourir vers lui avec tant de gens, et qu'il criait, Daphnis, Daphnis, pensant que ce fût pour le prendre, jette ea flûte et sa panetière, et se met à fuir vers la mer pour se précipiter du haut du rocher; et possible Daphnis, par étrange accident, allait être aussitôt perdu que retrouvé, si A style, se doutant pourquoi il fuyait, ne lui eût crié de tout loin : « Arrête, Daphnis , n'aie point de peur : je suis ton m frère; tes maîtres sont tes parents; Lamon nous a tout <« conté, nous a tout montré; regarde seulement, voiscomme

o nous rions. Mais baise-moi le premier. Par les Nymphes, « je ne te ments point. »

A peine s'arrêta Daphnis, quand il eut ouï ce serment, et attendit Astyle qui, les bras ouverts, accourait, et, l'ayant joint, l'embrassa. Puis toute la maison, serviteurs, servantes, père, mère, venus à leur tour, l'embrassaient, le baisaient . Lui de sa part leur faisait fête, mais sur tous autres à son père et à sa mère, et semblait qu'il les connût jà longtemps auparavant, tant les serrait contre son sein, et à peine se pouvait arracher de leurs bras. Nature se reconnaît d'abord. Il en oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis, et lui donnèrent une belle et riche robe neuve; puis, étant vêtu, fut assis auprès de son père, qui leur commença tel propos :

« Mes enfants, je fus marié bien jeune, et, après quelque « temps, devins père bien heureux, comme il me semblait « pour lors; car le premier enfant que ma femme fit, fut un « fils, le second une fille, et le troisième fut Astyle. Je pensai « que trois me seraient suffisante lignée, et, venant celui-ci a après tous, le fis exposer en maillot, avec ces bagues et « bijoux, que je croyais pour lui ornements funéraires, plutôt « que marques destinées à le faire connaître un jour. Mais « fortune en avait autrement disposé. Car mon fils aîné et ma « fille moururent de même mal en même jour; et toi, Daph- « nis, par la providence des dieux, tu nous as été conservé, «'afin que nous ayons plus de support en notre vieillesse. « Pourtant ne me hais point, mon fils, de t'avoir fait exposer; « ainsi le voulaient les dieux. Et toi, qu'il ne te fâche, Astyle, « de partager ton héritage ; car il n'est richesse qui vaille un « bon frère. Aimez-vous, mes enfants, l'un l'autre, et, quant « aux biens, vous en aurez de quoi n'envier rien aux rois. Je « vous laisserai grandes terres, nombre de gens habiles à tout, « or, argent, et de toutes choses qu'ont les hommes riches et « heureux. Mais je veux que mon fils Daphnis en son partage « ait ce lieu-ci, et lui donne Lamon et Myrtale, et les chèvres « qu'il a gardées. »

Il parlait encore, et Daphnis, sautant en pieds soudainement : « Tu m'en fais souvenir, mon père : je m'en vais me-

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