LIVRE IV
« ner boire mes chèvres, dit-il. Elles ont soif à cette heure, 9 et attendent pour aller boire le son de ma flûte, et je suis « assis à ne rien faire. » Chacun se prit à rire de voir Daphnis qui, devenu maître, voulait être encore chevrier. On envoya quelque autre avoir soin de ses chèvres, et puis ils sacrifièrent à Jupiter sauveur, et firent un grand festin. Gnathon seul n'osa s'y trouver, mais demeurait jour et nuit dans le Temple de Bacchus, commeun suppliant, pour la peur qu'il avait de Daphnis.
Le bruit incontinent s'étant répandu partout que Dionysophane avait retrouvé un sien fils, et que Daphnis, qui menait les chèvres aux champs, était devenu le maître et des chèvres et des champs, les voisins paysans accoururent de toutes parts pour se conjouir avec lui, et faire des présents à son père, et Dryas tout des premiers, le nourricier de Chloé. Dionysophane les retint tous pour la fête, ayant fait d'avance préparer force pain, force vin, du gibier de toute sorte- des gâteaux au miel à foison, veaux et petits cochons de lait, et victimes à immoler aux dieux protecteurs du pays.
Et lors Daphnis amassa tous ses meubles de chevrier, dont il fit présent aux dieux, consacrant sa panetière et sa peau de chèvre à Bacchus, à Pan sa flûte, sa houlette aux Nymphes avec ses sébiles à traire, qu'il avait lui-même faites. Mais, tant est plus douce que richesse une première accoutumance! il ne pouvait sans pleurer laisser aucune de ces choses. Il ne suspendit ses sébiles qu'après y avoir trait ses chèvres, ni ne donna sa flûte à Pan, qu'il n'en eût joué encore une fois, ni sa peau de chèvre à Bacchus qu'après se l'être vêtue, et, chaque chose qu'il donnait, il la baisait premièrement. Il dit adieu à ses chèvres; il appela ses bouquins l'un après l'autre par leur nom; il but aussi à la fontaine où tant de fois il avait bu avec sa Chloé; mais il n'osait encore parler de leurs amours.
Or, cependant qu'il entendait aux offrandes et sacrifices, voici qu'il avint de Chloé. Seulette aux champs, elle était assi-c à garder ses moutons, disant comme pauvre délaissée: « Daphnis m'oublie; maintenant il songe à quelque riche ma-
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m riage. Pourquoi lui ai-j.e fait jurer, au lieu des Nymphes, « ses chèvres? Il les a oubliées aussi, et môme en sacrifiant « aux Nymphes et à Pan, n'a point désiré voir Cliloé. Il aura ¥ trouvé chez sa mère les servantes même plus belles. Adieu « donc, Daphnis. Sois heureux; mais moi je ne saurais plus « vivre. »
Elle étant en cette rêverie, le bouvier Lampis, aidé de quelques autres paysans, la vint enlever, croyant que Daphnis ne devait plus l'épouser, et que Dryas, quand une fois elle serait entre ses mains, consentirait qu'elle lui demeurât. La pauvrette, comme on l'emportait, criait tant qu'elle pouvait, et quelqu'un, qui vit cette violence, s'encourut avertir Napé, et elle Dryas, et Dryas Daphnis, lequel, à peine qu'il ne sortît du sens, n'osant recourir à son père, et ne pouvant néanmoins laisser Chloé sans secours, si s'en alla dans le jardin, et là faisait ses plaintes tout seul : « 0 malheureux que je suis « d'avoir retrouvé mes parents! Combien m'eût été meilleur « de garder toujours les bêtes aux champs 1 Combien plus « étais-je content quand j'étais serf avec Chloé! Alors je la « voyais, alors je la baisais : et maintenant Lampis l'a ravie, « et s'en va avec; et, quand la nuit sera venue, il couchera « avec elle, pendant que je suis ici à boire et faire bonne « chère. J'ai donc en vain juré mes chèvres, le dieu Pan et « les Nymphes. »
Or Gnathon, qui était caché dedans la chapelle du verger, entendit clairement ces complaintes de Daphnis, et, pensant que c'était une bonne occasion pour faire sa paix avec lui, prit quelques jeunes valets d'Astyle, et s'en alla après Dryas, lui disant qu'il les conduisît en la maison de Lampis, ce qu'il fit; et diligentèrent si bien, qu'ils surprirent Lampis ainsi comme iî ne faisait que d'entrer en son logis avec Chloé, laquelle il lui ôta d'entre les mains à force, et dola très-bien les épaules de tous les rustauds qui lui avaient aidé à faire ce rapt, à grands coups de bâlon; puis voulut prendre et lier Lampis, pour l'amener prisonnier, mais il se sauva de vitesse.
Gnathon, ayant fait un tel exploit, s'en retourna qu'il était là nuit toute noire, et trouva Dionysophane jà couché en son