A SON PÈRE
1 LANGEAIS, PKÈS TODBS.
Paris, le 29 septembre 1791.
Hier mercredi, je me suis rendu à mon ordinaire chez M. Labbey. Il a reçu en ma présence une lettre du ministi u
ÉCRITES DE FRANCE El D'ITALIE. 235
par laquelle on lui annonce que le roi vient de le : ommer à la place de professeur de mathématiques dans l'écol6 d'artillerie qui s'établit maintenant à Châlons. Il a paru assez sensible aux regrets que j'ai témoignés fort expressivement et tout aussi sincèrement de me le voir enlever. Après quelques réflexions, qui n'ont duré qu'un instant, j'ai pris sur-le-champ mon parti, et en lui faisant entendre qu'il ne m'était pas possible de me séparer de lui, je lui ai déclaré , d'un air qui n'a pas dû lui déplaire, que, s'il le trouvait bon, je le suivrais partout où il irait. Il m'a répondu d'abord fort obligeamment, et m'a dit que, n'ayant ni amis ni connaissances en Champagne, il entrait dans son plan d'emmener avec lui quelqu'un de ses élèves. Nous nous sommes séparés là-dessus, et il m'a dit, en me conduisant, qu'on pourrait faire ses réflexions. Les miennes sont déjà faites, et l'ont été à l'instant même où j'ai su sa nomination. Rien ne serait, ce me semble, plus avantageux pour moi que de me trouver avec lui dans un pays où nous serions presque seuls, et où ses occupations lui laisseraient sans doute assez de temps pour me faire travailler utilement. Ainsi, je ne pense pas que vous blâmiez mon projet. Il est encore à remarquer que là je me trouverais nécessairement plusieurs fois sous les yeux de mes examinateurs, au centre des mathématiques, perpétuellement environné des maîtres les plus habiles et d'élèves plus ardents au travail qu'aucun de ceux que je voyais autrefois. Peut-être même que s'il se rencontrait des obstacles imprévus dans la carrière du génie, si des circonstances qui pourraient alors naître m'offraient plus d'avantages ou plus de facilités en prenant parti ailleurs, peut-être dans ce cas pourrais-je tourner mes mes d'un autre côté, et faire servir ma science à demander quelque, autre place militaire; ce que je dis toutefois sans avoir changé de projet. En un mot , si vous pensez comme moi, il ne tient qu'à M. Labbey de m'emmener à Châlons.
Maintenant je sacrifie tout à mon dessein principal; mais je ne renonce pas pour cela totalement aux poètes gvtes ot latins. C'est un effort dont ma vertu n'est pas capable. D'un autre côté, moins je me livre à cette étude, plus aussi je la
fais avec plaisir toutes les fois qu'il m'est permis de quitter un instant les rochers d'Euclide silvestribus horrida durais pour me promener dans des plaines semées de fleurs et entrecoupées de ruisseaux.
[Le projet dont cette lettre rend compte fut exécuté , et Courier «uivit son professeur à Châlons.]
A SA MÈRE
Châlons, le 30 mars 1793.
Vous n'avez pas d'autre parti à prendre que de vous rendre en Touraine; votre vie y sera plus heureuse qu'à Paris. Elle serait certainement pour nous trois aussi heureuse qu'elle peut l'être si nous étions réunis ; mais il faut s'en interdire jusqu'à l'idée. Cependant, voici comment j'imagine que nous pourrons du moins nous voir pour quelque temps : l'examen sera indubitablement avancé, et peut-être plus qu'on ne croit ; il est possible que tout soit terminé dans cinq ou six semaines; alors il dépendra de moi d'aller à Paris, j'irai vous trouver, je demanderai à être envoyé vers l'Espagne (je l'obtiendrai selon toute apparence), et, vos arrangements étant pris, nous partirons ensemble pour la Touraine , d'où je me rendrai, au temps prescrit, à mon régiment. Il se présente une autre manière de nous réunir, toujours dans la supposition que je serai employé sur la frontière d'Espagne : vous pouvez vous rendre la première en Touraine, et moi m'y rendre d'ici. De quelque manière que les choses tournent, il me devient nécessaire de vous embrasser l'un et l'autre avant la campagne, et j'espère que j'en viendrai à bout; mais il faut bien vous garder de venir à Châlons, où je ne pourrais passer avec vous qu'une très-petite partie de la journée, sans parler des autres inconvénients, qui sont sans nombre.
La tristesse de votre âme ne me surprend pas; il n'est
personne, je crois, qui pût supporter la solitude où vous vous trouvez, jointe à une mauvaise santé. Le séjour de Paris ne conviendrait guère plus à mon père qu'à vous. J'espère être dans peu à portée de raisonner avec vous deux de tout cela. Vous savez bien que ma plus grande joie est de rencontrer des occasions de pouvoir vous procurer quelque consolation, et de répandre quelque agrément sur votre vie.
[L'époque de l'examen approchant, Courier se mit au travail, mais le temps lui manqua. Lorsque M. Delaplace en vint aux questions d'hydrostatique, il lui répondit naïvement : Monsieur, je ne sais rien sur cette matière, mais si vous m'accordez quelques jours je m'en informerai. Ce peu de temps passé, il se présenta de nouveau, et donna à l'examinateur une si haute idée de son intelligence qu'il en obtint d'être classé avantageusement parmi les autres élèves. Nommé lieutenant à la date du 1er juin 1793, il vint d'abord pour embrasser ses parents, et se rendit ensuite à Thionville , où sa compagnie tenait garnison.
Au mois d'août 1792, M. Courier subit un premier examen, à la suite duquel il fut admis en qualité d'élève sous-lieutenant d'artillerie à la date du 1" septembre.
Mais l'extrême agitation qui régnait alors à Châlons par l'effet de la présence de l'armée du roi de Prusse dans le voisinage avait interrompu le cours des études ; les élèves étaient employés à la garde des portes de la ville, où on avait placé quelques pièces de canon. Ce ne fut donc qu'au mois d'octobre et après la retraite desennemis quel'école reprit sonrégime habituel.
M. Courier ne s'y distingua pas par son application : les auteurs grecs avaient repris sur lui tout leur empire , et les mathématiques étaient abandonnées; la discipline de l'école paraissait d'ailleurs fort dure à un jeune homme vif et passionné, qui jusque-là avait joui d'une liberté presque entière , et n'avait même jamais été renfermé dans un collège. Aussi lui arriva-t-il souvent d'oublier le soir l'heure à laquelle les portes de l'école se fermaient, et d'y rentrer en grimpant par-dessus les murs.]
A SA MÈRE
Thionville, le 10 septembre 1793.
Toutes vos lettres me font plaisir et beaucoup, mais non pas toutes autant que 1* dernière, parce qu'elles ne sont pas
toutes aussi longues, et parce que vous m'y racontez en détail votre vie et ce que vous faites. C'est une vraie pâture pour moi que ces petites narrations dans lesquelles il ne peut guère arriver que je n'entre pour beaucoup.
Il n'y a aucune apparence qu'on nous tire d'ici cette année ni peut-être la suivante, en sorte que je n'en partirai que quand je me trouverai lieutenant en premier; car il me faudra peut-être passer dans une autre compagnie. Ce qu'à Dieu ne plaise.
Mon camarade est employé à Metz aux ouvrages de l'arsenal. Il m'a quitté ce matin, et son absence, qui cependant ne saurait être longue , me donne tant de goût pour la solitude, que je suis déjà tenté de me chercher un logement particulier. Mon travail souffre un peu de notre société, et c'est le seul motif qui puisse m'engager à la rompre; car du reste je me suis fait une étude et un mérite de supporter en lui une humeur fort inégale, qui, avant moi, a lassé tous ses autres camarades. J'ai fait presque comme Socrate, qui avait pris une femme acariâtre pour s'exercer à la patience, pratique assurément fort salutaire , et dont j'avais moins besoin que bien des gens ne le croient, moins que je ne l'ai cru moi-même. Quoi qu'il en soit, je puis certifiera tout le monde que mon susdit compagnon a, dans un degré éminent, toutes les qualités requises pour faire faire de grands progrès dans cette vertu à ceux qui vivront avec lui.
Si vous n'avez pas encore fait partir mes livres qui sont achetés, joignez-y celui-ci, qui me sera fort utile, à ce que me disent les ingénieurs d'ici, Œuvres diverses de Bélidor sur le génie et l'artillerie. Ces ingénieurs sont de rudes gens : ils ont en manuscrit des ouvrages excellents sur leur métier; je les ai priés de me les communiquer, ils m'ont refusé sous de mauvais prétextes ; ils craignent apparemment que quelqu'un n'en sache autant qu'eux.
Cherchez parmi mes livres deux volumes in-8°, c'est-à-dire du format de YAlmunuch royal, brochés en carton vert; l'un est tout plein de grec et l'autre de latin : c'est un Démosthène qu'il faut m'envoyer avec les autres livres. Ces deux
volumes sont assez gros l'un et l'autre, et assez sales aussi, Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on r»e force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nombre de fois, et par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. A la vérité, je n'aurai jamais une grande connaissance de l'histoire, qui exige bien plus de lectures; mais je gagnerai autre chose qui vaut autant, selon moi, et que je n'ai guère l'envie de vous expliquer, car je ne finirais pas si je me laissais aller à je ne sais quelle pente qui me porte à parler de mes études. Je dois pourtant ajouter qu'il manque à tout cela une chose dont la privation suffit presque pour en ôter tout l'agrément à moi qui sais ce que c'est; je veux parler de cette vie tranquille que je menais auprès de vous. Babil de femmes, folies de jeunesse, qu'ôtesvous en comparaison I Je puis dire ce qui en est, moi qui, connaissant l'un et l'autre, n'ai jamais regretté, dans mes moments de tristesse , que le sourire de mes parents , pour me servir des expressions d'un poète.
A SA MÈRE
Thionville, le 0 octobre »7»3.
Je viens de recevoir une lettre qui m'apprend que je vais être bientôt premier lieutenant. Je n'ai donc plus que six semaines ou deux mois à rester ici. La saison sera bien avancée alors, et, selon toute apparence , la compagnie où j'irai sera en quartier d'hiver, ce qui me console un peu de me voir arraché d'ici. Si la chose tournait autrement, et qu'il me fallût camper au milieu de l'hiver, comme cela est possible, ce serait pour moi un apprentissage un peu rude.
J'ai reçu, il y a quelques jours , la caisse que vos lettres me promettaient. Tout y est admirablement bien. Mon camarade, qui assistait à l'ouverture, fut d'abord comme moi sur-
pris de la beauté des étoffes. A mesure que nous avancions, ses éloges augmentaient; les livres en eurent leur part. C'était bien, quant à moi, ce que j'estimais le plus. Mais lorsque nous en vînmes aux rubans et aux autres petits paquets, dont il y avait un grand nombre , tous accompagnés de billets , et arrangés de manière qu'un aveugle y eût reconnu, je crois ,| la main maternelle, nos réflexions à tous les deux se portèrent en même temps sur vous , dont la tendresse paraissait moins par vos présents, quelque beaux qu'ils fussent , que par les attentions délicieuses dont ils étaient comme ornés. Un soupir lui échappa, et je vis bien alors que le pauvre garçon, qui est sans parents, m'enviait, non ce qu'il avait sous les yeux, mais ma mère.
J'ai été invité ces jours-ci à la noce d'un de mes sergents, et je m'y suis rendu , quoique j'eusse bien mal à la tête , comme cela m'arrive assez fréquemment depuis un certain temps. Je ne pouvais y être que triste, aussi l'ai-je été. Je n'ai presque ni bu ni mangé ; et quand on a parlé de danser, je me suis refusé à toutes leurs instances. J'en ai dit la vraie raison, mais cela ne les a pas contentés, et ils ont cru que je les dédaignais. Il est certain que rien ne m'a plus humilirf et fait enrager depuis quelques années de n'avoir pas su danser, et cela par ma faute.
A SA MÈRE
A. PARIS
Thionville, le 25 février 1794.
Avec tout autre que vous je pourrais être embarrassé à expliquer le silence dont vous vous plaignez ; mais je me tire d'affaire tout d'un coup en vous disant simplement la vérité, quelque peu favorable qu'elle me soit dans cette occasion. Sachez donc que ce qui, depuis assez long-temps, m'empêchait de vous écrire, ce n'était pas mes travaux, comme vous l'avez pu croire. Je no saurais dire non plus que ce fussent
mes plaisirs, car je n'en eus jamais moins qu'à présent. C'étaient véritablement les coteries auxquelles je me trouve aujourd'hui livré, sans savoir comment , beaucoup plus que je ne voudrais. Quoique je ne puisse pas dire m'y être amusé trois fois autant que je le fais quand je veux avec mes livres, cependant je vois chaque jour qu'il m'est impossible de manquer une seule de leurs assemblées. C'est une chose que je ne puis prendre sur moi, et qui pourtant devient de jour en jour plus nécessaire, car presque toutes mes soirées du mois dernier (mon temps le plus précieux) ont été employées de la Borte, et je ne saurais me dissimuler à moi-même que mon travail en a quelquefois souffert. Ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'au milieu de tout cela j'ai contracté je ne sais quelle tristesse habituelle que tout le monde remarque, et qu'il m'est aussi difficile de cacher que d'expliquer. Je vois qu'il faut enfin reprendre mon ancienne vie, qui est la seule qui me convienne. Mais, hélas 1 en cela même il m'est impossible de suivre les goûts que la nature m'a donnés, et que les circonstances, l'étude et les conversations ont fortifiés pour mon malheur. Cependant j'espère avoir dans la suite plus de facilités pour m'y livrer, et je crois que l'hiver prochain sera* tout entier à ma disposition. C'est alors que je me garderai bien de faire des connaissances d'aucune espèce, règle que je compte observer rigoureusement à l'avenir dans quelque pays que je me puisse trouver.
Mon père regarde comme mal employé le temps que je donne aux langues mortes, mais j'avoue que je ne pense pas de même. Quand je n'aurais eu en cela d'autre but que ma propre satisfaction , c'est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs, et je ne regarde comme perdu, dans ma vie, que le temps où je n'en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut ; le reste de mon temps sera employé à satisfaire un goût que personne ne peut blâmer, et qui m'offre des plaisirs toujours nouveaux. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte, mais il m'a paru que leur
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calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse. Ma morale vous fera peut-être sourire, mais je suis persuadé que vous prendrez à la lettre tout ce que je viens d'écrire pour mes véritables sentiments, auxquels ma pratique sera conforme.
Vous ne sauriez imaginer ce qu'il m'en a coûté de peines et de mortifications pour n'avoir pas su danser, je n'en suis pas encore délivré. Combien on est sensible sur l'article de la vanité! J'espère pourtant me mettre au-dessus de ces petites puérilités. A quoi donc m'auraient servi mes livres si mon cœur était encore sensible à ces atteintes, qui ne peuvent passer que pour de légères piqûres, en comparaison de ce qui m'attend par la suite? J'ai pourtant pris un maître qui me trouve toutes les dispositions du monde, mais que j'abandonnerai sans doute comme j'ai déjà fait vingt fois.
[Au printemps de cette année 1794, Courier quitta la garnison de Thiouville pour être employé à l'armée de la Moselle , qu'il joignit au camp de Blies-Castel. Ce fut alors que pour la première fois il -vit la guerre et apprit à coucher au bivouac à côté de ses canons.
Après l'occupatiou de Trêves, qui eut lieu le 9 août, il fut appelé au grand parc de l'armée , et chargé d'organiser un atelier pour la réparation des armes. Il s'établit à cet effet dans un vaste monastère que les moines avaient abandonné, et prit pour lui le logement de l'abbé ; c'était un appartement magnifique, meublé de tout ce que le luxe et la commodité peuvent rassembler. Il usa de tout avec discrétion , et veilla à ce que ses soldats ne commissent aucun désordre. Il serait curieux de lire les lettres qu'il a pu écrire de ce lieu, mais on n'a pu en retrouver aucune.
A la fin de juin 1795, Courier, nommé capitaine, se trouvait au quartier général de l'armée campée devant Mayence, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort (i<! sou père. Cet événement inattendu fit sur lui une impression si vive, qu'oubliant tout et ne pensant qu'à la douleur de sa mère, retirée à la Véronique, près de Luines, il résolut d'aller se réunir à elle, et partit aussitôt sans prévenir personne, et sans attendre aucun congé. Chemin faisant, il visita sgn abbays près de Trêves, et eut le déplaisir de la trouver complètement dépouillée par les soins des commissaires du gouvernement.
Arrivé à Paris, Courier eut besoin d'employer le crédit de ses amis pour faire oublier la manière brusque dont il avait quitté l'armée. Ils obtinrent qu'il serait envoyé dans le midi de la France, ce qui lui donnait le moyen de prolonger son séjour à la Véronique. Enfin au mois de septembre il arriva à Alby, où il passa quelques mois, chargé de recevoir des boulets fournis aux h agasins de l'artillerie par les forges des environs. H vint ensuite à Toulouse,
Cependant, dès son arrivée à Alby, il avait repris ses études favorites ; il s'y occupa spécialement de Cicérou, et traduisit la harangue Pro Ligario. A. Toulouse, le hasard lui fit rencontrer cher un libraire M. Chlewaski, Polonais distingué par sou érudition, et dont les goûts se trouvèrent parfaitement d'accord avec les siens, ce qui amena entre eux une liaison fort intime. Ils s'enfermaient ensemble pendant des journées entières; après ces longues conférences, M. Courier faisait sa toilette et se rendait au bal. Il faut se rappeler Ici les années 1796 et 1797, remarquables par le goût effréné de plaisir qui ('empara de toute la France, à la suite des jours sombres de la révolution. Toulouse reçut la mode de Paris et s'y conforma. M. Courier sentit alors la nécessité de reprendre un maître de danse, et se livra avec tant d'ardeur à cet exercice, qu'il fut bientôt en état d'en donner lui-même des leçons. Il eut dis dames parmi ses élèves, et montra tant de zèle pour l'une d'elles, qu'il lui fallut, un matin du mois de décembre, quitter précipitamment la ville, sans pouvoir dire adieu à son ami Chlewaski. Il se rendit d'abord à la Véronique, prés de sa mère, puis à Paris, d'où, au printemps de 1798, on l'envoya joindre les troupes qui se rassemblaient en Bretagne sous le nom d'armée d'Angleterre. Après avoir parcouru les côtes du Nord à la suite d'un général d'artillerie, il vint séjourner à Rennes, où, profitant d'un moment de loisir, il rouvrit ses livres, et fit la première ébauche de son Éloge d'Hélène.
Enfin, de nouveaux ordres le dirigèrent sur le pays qu'il a depuis préféré à tous les autres ; il quitta Paris à la fin de novembre pour se rendre à Milan el de là à Rome.]
A M. CHLEWASKI,
à. TOULOUSE,
.Lyon, 4 décembre 1798.
Si jamais lettre m'a fait plaisir, c'est celle que j'ai reçue de vous, Monsieur; et si jamais j'ai maudit le vacarme de Paris, les affaires, les plaisirs, les voyages, c'est lorsqu'ils m'ont ôté le repos et la liberté d'esprit que j'ai toujours désirés pour m'entretenir avec vous. Votre aimable lettre me fut remise à Rennes peu de jours avant mon départ, et je l'emportai à Paris, où je comptais y répondre, croyant qu'il ne me faudrait pour cela que de l'encre et du papier. Ce fut le temps qui me manqua , chose rare en ce pays-là où l'on en perd plus qu'ailleurs.
De Paris je suis venu ici, où les premiers moments que je puis arracher à ies affaires odieuses et à des conversations
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humiliantes pour un homme accoutumé à causer avec vous, je les emploie, non à vous répondre (c'est un plaisir que je me réserve de goûter à mon aise et sans distraction), mais à vous apprendre que je m'y prépare; que bientôt je serai hors de l'enfer que je traverse, et qu'alors mes lettres, loin de se faire attendre, provoqueront les vôtres et vous importuneront peut-être. Si cette phrase est embrouillée, vous saurez bien certainement y démêler ma pensée, qui est : que rien au monde ne peut me faire plus de plaisir qu'une correspondance comme la vôtre qui, en flattant mon amour-propre, gùcppouvst (J/uxw autant par la satisfaction que j'éprouve à recevoir de vos nouvelles , que par le souvenir des heures agréables que j'ai passées dans votre entretien.
J'aime fort le récit que vous me faites de vos courses dans les Pyrénées ; mais pourquoi faut-il que l'idée de ce charmant voyage vous soit venue si tard? Je ne vous cacherai pas que d'abord je vous en ai voulu un peu d'avoir attendu, pour aller à Bagnères, que j'en fusse revenu, et, qui pis est, hors d'état d'y retourner avec vous. Mais il m'en coûtait trop de me plaindre long-temps de vous, et je vous ai bientôt pardonné en faveur de votre lettre, de vos observations, et du plaisir que j'ai à me vanter que tout cela m'est adressé. Ainsi, je m'en prends à mon étoile, et j'accuse les dieux, qui, pour quelques raisons que nous ignorons, ne veulent pas apparemment nous voir ensemble si près d'eux, non plus que Castor et Pollux.
C'est tout ce que je veux vous dire quant à préseut sur cet article , me réservant à payer bientôt vos descriptions des Pyrénées d'une histoire de mes voyages, accidents, fortunes diverses depuis Rennes jusqu'à Rome, où je vais par ordre du ministre. Je pars demain en même temps que cette lettre, et peut-être quand vous la lirez, sublimi feriam sidéra vertice tandis que Juppiter hibernas canà nive conspuet Alpes, c'està-dire que je grimperai sur le mont Cenis.
Me pardonnerez-vous toutes ces citations, et suis-je excusable en effet de vous envoyer une misérable rapsodie brodéo ou bordée de la pourpre d'Horace, au lieu d'une lettre dé-
cente que je vous devais et que j'avais dessein de vous écrire pour vous re nercier de la vôtre, pour justifier mon silence? et pour vous bien prier de ne pas me punir en m'imitant. Mais sachez, Monsieur, que je vous écris stans pede in imo dans une maudite auberge, entouré de bruit et d'importuns. Est-ce dans une pareille situation de corps et d'esprit qu'on peut causer avec vous ? Aussi serait-ce un pur hasard s'il se trouvait dans ce griffonnage quelque chose qui eût le sens commun, à moins que ce ne soit l'assurance de l'attachement que je vous ai voué.
Je compte ( moi qui devrais avoir appris à ne compter sur rien) rester à Milan cinq ou six semaines. J'inonderai le premier papier qui me tombera sous la main d'un déluge d'observations dont je charge pour vous ma mémoire depuis que j'ai reçu votre lettre. Lectures, voyages, spectacles, bals, auteurs, femmes, Paris, Lyon, les Alpes, l'Italie, voilà l'Odyssée que je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne, et dans peu vous en aurez haut comme cela, c'est-à-dire par-dessus la tête. J'espère bien recevoir des vôtres à Milan, sans quoi je vous croirais fâché, et fâché injustement, car il est très-vrai que depuis mon départ de la Bretagne je n'ai pu jusqu'à ce moment ni trouver ni même espérer un peu de repos pour vous écrire , et que je n'ai cessé d'y songer.
À M. CHLEWASKI,