A MONSIEUR JEAN COURIER
SON PÈRï.
Paris, le 28 avril 178 T.
Vivat ! mon cher papa, vivat ! Voilà des lettres comme je les demande; voilà ce qui s'appelle écrire. En vérité, vous auriez eu une belle querelle si je n'eusse pas reçu de lettres de vous. Mais le succès a passé mes espérances, et je n'aurais jamais osé pousser mes vœux jusque-là. Une seule chose m'a mis en colère, c'est que vous ayez pu soupçonner que vos lettres m'ennuyassent, après tout ce que je vous ai dit... après... J'allais m'échauffer, mais quatre pages de mon papa suffisent pour me calmer.
Je suis tout consolé de la perte de mon serin , parce que je l'ai retrou%'é. A la vérité, je ne me serais pas allé pendre, mais j'aurais volontiers consenti à une plus grande perte pour recevoir des consolations comme les vôtres. Je ressemble aux amoureux pleins de chaleur qui ne peuvent se consoler de leurs pertes que dans les bras de leurs maîtresses.
Nous n'avons pas plus eu de nouvelles de M. de la Frenaye que s'il n'eût jamais existé. M. Vetour a trouvé assez singulier qu'après l'avoir prié de lui garder une place , ii n'ait pas reparu du tout. C'est une chose faite pour étonner que ces
lé
gens qui vous paraissent occupés d'une- affaire à n'en jamais sortir, et qui, l'instant d'après, ne s'en souviennent plus du tout.
J'ai fait, mardi dernier, le voyage de Sceaux, où j'ai vu de beaux jets d'eau, de belles statues et de beaux arbres bien taillés. Je crois que tout cela est parfaitement inutile à celui qui le possède ; et s'il y avait du froment ou des pommiers, cela ne serait pas si beau, mais cela vaudrait mieux.
Le même jour, j'ai pris ma première leçon de mathématiques.
[Courier reçut ses premières leçons de M. Callet, mathématicien connu par plusieurs ouvrages ; mais ce savant le quitta dès l'année suivante pour aller occuper à Vannes la place de professeur des élèves de la marine.
Cependant il n'abandonnait pas l'étude du grec, et s'y livrait au contraire avec une passion marquée, sous la direction d'un professeur du collège royal nommé Vauvilliers. Il eut en même temps un maître de dessin et un maître de danse, mais ce dernier fut bientôt abandonne.
En 1789 Courier avait dix-sept ans. Sa santé était tout à fait affermie. Leste et infatigable, il s'adonnait avec ardeur aux exercices du corps , tels que la course ou la paume, et leur consacrait tout le temps qui n'était pal réclamé par les études.
Le 14 juillet, lors de l'enlèvement des armes aux Invalides, il se trouvait aux Champs-Elysées, jouant au ballon. La curiosité lui fît bientôt quitter sa partie, et se mêlant aux flots du peuple, il pénétra dans l'hôtel, d'où il rapporta un pistolet.
Cependant son père, qui l'avait destiné à servir dans le corps du génie , lui faisait continuer 1 étude des mathématique.»; à M. Callet avait succédé un autre savant nommé Labbey. Le jeune élève conçut pour son nouveau prefesseur un attachement très-vif qui aida ses progrès; car malgré sa capacité pour ce genre d'étude, ce n'était jamais sans regret qu'il quittait les poètes et les philosophes grecs pour s'occuper d'algèbre ou de géométrie.]