‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 63 sur 175 · COURIER · texte numérisé non relu

COURIER

CAPITAINE AU 7« RÉGIMENT d'ARTILLEBIE A PIED, AU MINISTRE DE LA GUERRE.

Paris, le 2 janvier 1S00.

Citoyen,

Je vous transmets ci-joint la feuille de route qui m'a été délivrée à Marseille, en vertu d'un congé de convalescence de trois mois, lequel congé m'a été pris sur la route avec mes effets par les brigands qui ont pillé la voiture publique. Je vous prie de vouloir bien en conséquence de ladite feuille de route, qui ne peut laisser aucun doute sur la légitimité de mon séjour ici, ordonner le paiement des appointements qui me sont dus depuis le 18 juin 1799.

Salut et respect.

[Courier était attaqué d'un crachement de sang, maladie dont il s'est ressenti plusieurs fois, et qui faillit l'enlever en 1817. Il garda la chambre pendant quatre mois, et y reçut les soins du docteur Bosquillon, Aucun médecis ne convenait autant au malade, car il était en même temps professeur de Ian« gue et de philosophie grecque.

A peine rétabli , il fut employé à la suite de la direction d'artillerie de Paris ; ce qui lui laissa le loisir de reprendre ses études ordinaires. Il s'occupa en particulier de Cicéron, et traduisit ses Philippiques.

Au printemps de 1801, il eut une rechute qui lui valut un nouveau congé de convalescence. Il en profita pour se rendre à la Véronique : sa mère, à laquelle il était tendrement attaché, y terminait ses jours, et il eut la douleur de lui fermer les yeux.

Après aToir réglé quelques affaires, il s'empressa de revenir à Paris : 1 e séjour de cette ville lui était devenu très-agréable depuis qu'il s'était mis en rapport avec les hommes les plus distingués daus la connaissance des anciens; cependant il préférait la solitude de le. 'N éronique toutes les lois qu'il voulait se livier à quelque étude sérieuse.

Ce fut Bosquillon qui fit connaître à Courier M. Clavier, à l'époque de la maladie dont il est question.]

A M. CLAVIER

A PARIS

De la Véronique, près Langeais, 18 octobre 1801.

Monsieur, je suis parti de Paris si précipitamment, que je n'ai eu le temps de voir personne. Je crains que vous et M. Caillard n'ayez besoin des livres que vous avez bien voulu me prêter : je prends des mesures pour qu'ils vous soient remis.

Mon séjour dans ce pays pouvant être beaucoup plus long que je ne le voudrais, je vous demande en grâce de me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de votre Pausanias : j'ai écrit au clarissime, dont j'ai lu la dissertation avec grand plaisir; j'en aurais au moins autant si vous m'envoyiez la vôtre sur la traduction de Gail ; je suis bien fâché de n'avoir pu vous prêter ma main pour le grec.

Je vous écris sur un tonneau, entouré de tant de bruit et si obsédé de mes bacchantes (c'est ainsi que j'appelle mes vendangeuses un peu crottées) qu'il faut que je vous quitte malgré moi; j'aurai l'honneur, une autre fois, de vous écrire moins succinctement , si je reçois de vos nouvelles, comme je l'espère.

[ Tandis que Courier partageait ainsi son temps entre ses études et le soin de ses récoltes, le ministre de la guerre, qui n'oubliait pas le capitaine d'artillerie, l'envoya joindre sa compagnie à Strasbourg. 11 arriva dans cette ville à la fin de novembre de la même année 1801. On pourra juger par la lettre suivante du genre de vie qu'il y mena.]

A M. CLAVIER

Monsieur, j'ai vu M. Exter, qui est à la tête de l'imprïmerie liipontine; il se chargera volontiers de Pausanias, qu'il a

déjà dû imprimer avec des notes de M. Heyne; mais il voudrait joindre au texte un commentaire perpétuel, ainsi qu'il l'appelle. D'ailleurs, ayant déjà beaucoup de travaux entrepris, comme je crois vous l'avoir écrit, il ne peut encore penser à celui-là que pour l'avenir, et c'est la réponse qu'il m'a prié de vous faire au sujet de l'Erosianus de M. de la Uochette, qui aura, m'a-t-il dit, tout le temps de préparer ses notes; je crois même qu'il balance à joindre cet auteur aux romans déjà imprimés, ne sachant pas trop s'il en vaut la peine, et M. Schweighaeuser, auquel il s'en rapporte, ne paraît pas faire grand cas d'Érosien. Envoyez-moi ici votre échantillon de corrections sur Pausanias, si elles sont imprimées. Je ne lis point de journaux, et elles pourraient fort bien passer dans le Magasin encyclopédique sans que je m'en doutasse. J'en ai déjà vu quelques-unes, qui me rendent fort curieux de tout ce que vous ferez en ce genre.

Il y a eu véritablement des paroles portées à M. Schweighaeuser pour un Démosthène qu'on voudrait imprimer en Angleterre. Il s'en chargerait tout comme d'Athénée , mais rien n'est décidé ; il pense, je crois, à Stobée, que les Bipontins veulent donner. M. Jacobs fait aussi des propositions pour continuer ou recommencer l'édition interrompue, donnée, je crois, par un Danois. Ces deux champions, à eux seuls, peuvent tenir en haleine tout ce qu'il y a d'imprimeurs et de lecteurs pour le grec en Allemagne et en France.

A propos de l'Athénée, savez-vous que je me suis chargé, moi, d'en rendre compte dans le journal de M. Millin ? Je travaille maintenant à cela. Par occasion, je donnerai Ges conjectures, explications ou corrections de certains passages qui n'ont été entendus ni de M. Schweighaeuser, ni même de Casaubon, tout Casaubon qu'il est. Pour parler plus exactement, je ne prétends pas pouvoir expliquer ce que Casaubon n'a point entendu; mais j'ai pu avoir des idées qui ne lui sont pas venues dans un travail aussi vaste et nussi admirable que le sien; il y a de ces idées dont je suis lente d'être content; mais il faut voir le jugement que vous en porterez.

Je vous adresserai le cahier, si vous voulez vous charnu

de le remettre à M. Millin : au reste, je ne sais trop comment cela se pratique, et si on lui adresse ces choses-là directement. Vous me feriez grand plaisir, Monsieur, de vous en informer et de me marquer ce que vous en savez. Par exemple, vous pourriez demander à M. Millin à quelle époque il faut que je lui envoie mon travail, et les bornes que j'y dois mettre. Mes notes sont fort concises et ne peuvent être autrement, étant faites sans livre, su due piedi, comme disent le3 italiens; mais je ne laisse pas d'en avoir un bon nombre, sur les trois premiers livres seuls, qui sont ceux dont je parlerai.

Je me promets de jolies choses de votre inscription d'Oropus : j'ai grande foi à votre oracle pour ce genre de divination. À quoi tient-il que vous ne m'en envoyiez une copie? je la montrerais aux adeptes, s'il y en a en ce pays-ci, et elle pourrait aller plus loin, ou demeurer entre mes mains, selon que vous le jugeriez convenable.

Je suis tenté en vérité de vous féliciter de n'avoir point obtenu cette place que vous demandiez, et d'avoir malgré vous tout le temps de vous livrer à des études qui vous font honneur et plaisir. Croyez-moi, monsieur, tout le monde peut être juge, administrateur, ou pis que cela; mais peu de gens peuvent, comme vous, être chargés de dévoiler et de rétablir dans leur pureté primitive ces beaux modèles de l'antiquité. \oilà l'emploi qui vous convient, et, encore un coup, je me réjouis, pour vous et pour nous, que l'autre, quel qu'il pût être, vous ait échappé. Si pourtant vous en êtes fâché, il Faudra bien que je le sois aussi.

Je n'espère pas pouvoir me rendre à Paris avant vendémiaire prochain, à moins de certains événements possibles, mais peu probables, qui me feraient changer de garnison. Mais si je vis dans quatre mois, je serai certainement à Paris, où le grand plaisir que je me promets, c'est de causer avec vous, Monsieur, et de rendre mes devoirs à madame Clavier. Si je pouvais croire qu'elle pensât quelquefois à moi, je serais bien heureux; car il est doux de l'occuper, même de cent lieues. Je me prosterne aux pieds de madame de Yinche : sûrement elle ne pense plus au voyage de Saint-Domingue;

que ferait-elle de ses nègres qui ont perdu l'habitude d'obéir aux jolies femmes? Et pour avoir des esclaves, faut-il qu'elle aille si loin? J'ai grande envie que madame Pipelet se souvienne un moment de moi : pour cela il faut, s'il vous plaît, que vous preniez la peine de l'assurer de mon respect. C'est par vous seul que je puis avoir de ses nouvelles; car notre ami Schweighaeuser, quelque sommation que je lui fasse, ne m'en dit mot dans tout ce qu'il écrit.

[La paii dont on jouissait alors dans toute l'Europe, perrmt à Courier d'obtenir un congé de semestre, dont il profita pour se rendre à Paris ; il y arriva le 10 septembre 1802.

On imprimait alors dans te Magasin encyclopédique (cahier de fructidor, an X) l'article dont il est fait mention dans la lettre qui précède, sur la nouvelle édition d'Athénée, donnée par Schweighaeuser ; il était suivi de 20 pages de notes sur le texte grec.

11 ne put alors passer que peu de jours à Paris ; il se rendit à la Véronique, où des affaires d'intérêt réclamaient sa présence.]

A M. LE GÉNÉRAL DUROG ,

De la Véronique, près Langeais, 6 octobre 1808.

Mon général, en apprenant de quelle façon vous avez bien voulu recommander ma demande au général ***, je voudrais bien être à Paris pour vous exprimer de vive voix toute ma reconnaissance. Mais puisque de maudites affaires, aussi fâcheuses qu'indispensables, me privent de ce plaisir, trouvez bon, mon général, que je vous témoigne ici combien je suis sensible à une marque d'intérêt si flatteuse et en même temps 6i honorable pour moi. La moitié seulement de cette bonté m'aurait attaché à' vous pour la vie. Mais c'était une affaire faite, et chez moi l'inclination, permettez-moi de vous le dire, avait précédé le devoir et la reconnaissance.

[Dans la solitude de la Véronique, Courier s'occupait de diverses compositions qu'il nou» a laissées : l'une d'elles est le récit du voyage entrepris

par Ménélas, pour aller à Troie redemander Hélène ; cet ouvrage n'a point été terminé.

Il retoucha à la même époque l' Eloge d'Hélène qu'il avait ébauché en 1798; il y ajouta une dédicace pour madame Pipelet, depuis princesse de Salm-Dik, et l'apporta à Paris au commencement de 1803, pour le faire imprimer, ce qui eut lieu à la fin de mars.]

A M. SCHWEIGILEUSER,

Paris, It mars 1803.

Je vous envoie, mon cher ami, un livre que m'a prêté M. Boissonnade. Je ne puis retrouver son adresse pour le lui reporter moi-même, comme c'était mon dessein. Faites-lui, je vous prie, mes excuses et mes remerciements. J'ai la plus grande envie de causer avec vous avant mon départ, mais je ne puis vous donner de rendez-vous précis, à cause des affaires qui m'occupent dans le peu de temps que j'ai encore à rester ici.

Je ne connais point Coupé, mais je ne crois pas que son ouvrage puisse avoir rien de commun avec le mien1. Si l'épisode de Thésée est sans intérêt aujourd'hui, j'ai manqué mon but. En cet endroit, comme dans tout le reste, je n'ai presque rien pris d'Isocrate. Vous ne vous êtes pas aperçu que je voulais donner un ouvrage nouveau sous un titre ancien. C'est tout le contraire de ce que font les auteurs actuels. Vous m'étonnez bien davantage en m'apprenant que l'autre épisode, à la louange de la beauté, est assez connu. Je le croyais de mon invention. Du reste, toutes vos critiques sont justes, et vous avez découvert les endroits où j'ai bronché. Je ne me rends pas cependant à ce que vous dites sur le mot créature. Toutes ces fautes ne sont pas aussi aisées à corriger que vous croyez, et mon imagination refroidie ne me fournit rien qui vaille. Je ne voudrais pas qu'on jugeât par ces échantillons de ce que

i. L'Éloge d'Félène.

je puis faire aujourd'hui ; car c'est, comme je vous l'ai dit, une vieille composition retouchée à froid , méthode qui ne produit rien de bon. Bref, il y a fort peu d'endroits où je ne voulusse rien changer : c'est beaucoup qu'il se trouve làdedans quelque chose d'agréable.

Marquez-moi si je puis encore compter sur votre libraire. Il m'ennuierait fort d'en chercher un autre.

[Après avoir prolongé son congé de semestre autant qu'il lui fut possible, Courier fut enfin obligé de partir à la fin de juillet, et de se rendre à Douai, où sa compagnie avait été envoyée. Il trouva là madame Pigalle, sa cousine, dans la maison de laquelle il fut reçu comme un ami. Mais , malgré l'agrément qu'il y trouvait, il ne put tenir à Douai plus de deux mois, au bout des» quels il revint à Paris.

Les généraux Duroc et Mai-mont s'employaient alors en sa faveur, et il dut à leur crédit d'être nommé chef d'escadron, le 2" octobre 1 803. Il fallait partir sans délai et joindre à Plaisance le premier régiment d'artillerie à chevai, aux ordres du colonel d'Anthouard : le déplaisir de quitter Paris fut compensé par l'idée de retourner en Italie, et l'espérance de revoir Rome, la ville d3 son choix; cependant il ne se pressa pas beaucoup, et n'arriva à Plaisance que le 18 mars 1804, après avoir passé un mois en Touraine.]

A Plaisance, le .. mai 1804.

Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût? comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez-vous? Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S'il veut être empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le tnuve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le

colonel; voulez-vous, ue voulez-vous pas? Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres comme des gens cpui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer? Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... que veux-tu, j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait: Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie? Pour-en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi..., un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle majesté. Être Bonaparte, et se faire sirel II aspire à descendre : mais non, ii croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de ga fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.

La sensation est faible. On ne sait pas bien encore ce que cela veut dire. On ne s'en soucie guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens, tu connais Mendelli, l'hôte de Demanelle. Questi son salti! questi son voli! un alflere, un caprajo di Corsica che balza imperatore! 'Boffariddio, che cosa! sicché dunque, commandante, per quel che vedo un Corso ha castrato i Erancesi.

Demanelle1, je crois, ne fera pas d'assemblée. Il envoie les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne, etc.

t. Colonel d'un régiment d'artillerie a piea

Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de môme sans doute.

Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.

Avec la permission du poëte cela est faux. On ne tremble point. On veut de l'argent, et on ne baise que la main qui paye.

Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi,

Adieu, nous t'attendons ici.

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