‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 71 sur 175 · Veri do l'étrarque · texte numérisé non relu

Veri do l'étrarque

fausse clef de sa prison. C'est lui qui l'a mariée au général Salvat, c'est lui qu'elle aime d'amour; bonne créature au fond , comme toutes les coquines. Adieu , je vous embrasse tous.

[Après la paix qui suivit la victoire d'Austerlitz, Napoléon chargea le maréchal Masséna de tirer vengeance du roi de Naples, qui avait violé la neutralité promise; le général Saint-Cyr retourna en Pouille, mais Courier ne l'accompagna plus, et obtint d'être attaché au corps d'armée du général Reynier, qui marchait directement sur la capitale.

Il partit de Bologne le 1er janvier 1806, et joignit son général à Spoleto, le 1 5. On ne rencontra d'obstacle nulle part : Capoue capitula le 12 février, et le 14 les Français entrèrent à Naples; après quelques jours de repos, le corps de Reynier fut envoyé en Calabre ; une petite affaire d'avant-garde eut lieu à Lago-Negro, le 6 mars, et le 9, l'armée napolitaine fut entièrement défaite à Campo-Tenese ; le même jour le général coucha à Morano.]

OFFICIER D'ARTILLERIE, A NAPLES

Morano, le 9 mars 1806.

Bataille! mes amis, bataille! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste; figurez-vous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours ; à cheval dès le grand matin, à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu do mots nos nouvelles.

Les Zap~>litains ont voulu comme se battre aujourd'hui;

mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont et nous laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques hommes du 1er d'infanterie légère par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. — N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne c'est une dérision), je fais i'aide de camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose; rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, on porte les ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre, être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu, l'autre ne conçoit guère; ce n'est pas trop, je t'assure, de toute ma capacité.

On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains, les autres courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi. ,

Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre, tu sais, il se souciait de mourir comme de... mais point du tout, cela le fâche. Il nomme sa mère et son pays.

On pille fort dans la ville et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là , mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu ; s'il réussit, je te plante là.

Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire : faistoi conter cela par L..., qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à. coup le voilà qui accourt à Dui'our : Colonel 1 je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée ennemie. L'autre d'abord lui dit : Quoi 1 vous prenez ce moment pour quitter votre poste? On y va, il n'y avait rien.

Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire. Que te marquerai-je encore? J'ai un cheval enragé que mes canonniers ont pria. Il mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrois, s'il n'était

ECRITES DE FRANCE ET D'ITALIE. 3oà

pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.

Nous sommes dans une maison pillée; deux cadavres nus fi la porte; sur l'escalier, je ne sais qiioi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain, Que mangerons-nous? Cette idée me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je vais aider à Stroltz. Adieu.

[Après le combat de Campo-Tenese, Reynier continua de poursuivre les Napolitains, qui se dispersèrent entièrement et n'opposèrent aucune résistance : de toute leur armée, deux mille hommes seulement parvinrent à passer en Sicile. Cosenza fut occupé le 13 mars; le 29 du même mois les Français entré rent à Reggio et parurent en vue de Messine ; Courier accompagnait le général Reynier.

Joseph Bonaparte, qui avait le commandement supérieur de toutes les troupes envoyées contre Naples, quitta cette capitale le 3 avril, pour aller visiter les Calabres et la Pouille ; il arriva le 12 à Cosenza, et reçut le 13, à Bagnara, l'ordre de prendre le titre de ro; des Deux-Siciles : il fut reçu en cette qualité à Ueggio, d'où il partit le 20 pour achever sa tournée en passant par îarente.]

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