X. À Corigliano, le 12 juin
Que peut faire, dis-moi, dans une pareille guerre un pauvre officier d'artillerie sans artillerie (car nous n'en avons plus)? distribuer des cartouches à messieurs de l'infanterie, et les exhorter à s'en bien servir pour le salut commun. C'est où en sont réduits tous mes camarades, et le général Mossel * luimême. Ce service ne me convenant pas, pour être quelque chose je suis officier d'état-major, aide de camp, tout ce qu'on veut : toujours à l'avant-garde, crevant mes chevaux, et me chargeant de toutes les commissions dont les autres ne se soucient pas. Mais tu sens bien qu'à ce métier je ne puis gagner que des coups, et me faire estropier en pure perte. Jamais, dans l'artillerie, on ne me tiendra compte d'un service fait hors du corps, et les généraux auprès desquels je sers, assez empêchés à se soutenir eux-mêmes, ne sont pas en passe de rien faire pour moi. J'aimerais cent fois mieux commander une compagnie d'artillerie légère à la grande armée que d'être ici général comme l'est Mossel, c'est-à-dire garde-magasin des munitions de l'infanterie. Je n'ai pas de temps à perdre : si cette campagne-ci se fait encore sans moi, comme celle d'Austerlitz, où diable veux- tu que j'attrape de l'avancement? Avancer est chose impossible dans la position où nous nous trouvons. Cela est vrai, moralement et géographiquement parlant. Confinés au bout de l'Italie, nous ne saurions allei plus loin, et nous n'avons ici non plus de grades à espérer que de terre à conquérir. Par pitié ou par amitié, tire-moi de ce cul-de-sac. Ote-moi d'une passe où je suis déplacé, et où je ne puis rien faire. Invoque, s'il est nécessaire pour si peu de chose, ton patron et le mien, le général Duroc. Parle, écris, je t'avouerai de tout, pourvu que tu m'aides à sortir de cette botte, au fond de laquelle on nous oublie. Si cela passe ton pouvoir, si l'on veut à toute force me laisser ici officier sans soldats, canonnier sans canons, s'il est écrit que je dois vieillir en Calabre, la volonté du ciel soit faite en toute chose!
On trouve ici tout, hors le nécessaire . des ananas, de la
t . Commandant L'artillerie en Calabre, depuis l'arrivée du qiwéchal Màsséna .
fleur d'oranger, des parfums, tout ce que vous voulez, mais si pain, ni eau.
A MADAME PIGALLE
Mileto, le 25 octobre 180».
Vous aurez de ma ma prose, chère cousine, tant que vous en voudrez, et du style à vingt sous, c'est-à-dire du meilleur, qui ne vous coûtera rien que le port. Si je ne vous en ai pas adressé plus tôt, c'est que nous autres, vieux cousins, nous n'écrivons guère à nos jeunes cousines sans savoir auparavant comment nos lettres seront reçues, n'étant pas, comme vous autres, toujours assurés de plaire. Ne m'accusez ni de paresse ni d'indifférence. Je voulais voir si vous songeriez que je ne vous écrivais pas depuis près de deux ans. Vous n'aviez aucun air de vous en apercevoir; moi, piqué de cela, j'allais vous quereller, quand vous m'avez prévenu fort joliment : j'aime vos reproches, et vous avez mieux répondu à mon silence que peut-être vous n'eussiez fait à mes lettres.
On me mande de vous des choses qui me plaisent. Vous parlez de moi quelquefois; vous faites des enfants, et vous vous ennuyez; vivat, cousine. Voilà une conduite admirable. De mon côté, je m'ennuie aussi, tant que je puis, comme de raison. Ne nous sommes -nous pas promis de ne point rire l'un sans l'autre? pour moi, je ne sais ce que c est que manquer à ma parole, et je garde mon sérieux, comptant bien que vous tenez le vôtre. Je trouverais fort mauvais qu'il en fût jutrement ; et si quelqu'un vous amuse, à mon retour qu'il prenne garde à lui. Passe pour des enfants, mais point de plaisir, ma cousine, point de plaisir sans votre cousin.
Hélas ! pour tenir ma promesse je n'ai besoin que de penser à cinq cents lieues qui nous séparent, deux longues, longues années écoulées sans vous voir, et combien encore à passer de la même manière. Ces idées 'là ne me quittent point, et
me donnent une physionomie de misanthropie et repentir. Jeux innocents, petits bals et soirées du jardin, qu'ètes-vous devenus? Non, je ne suis plus le cousin qui vous amusait; ce n'est plus le temps de don Bedaine, de madame Ventre-àterre et de la Dame empaillée. En me voyant maintenant, vous ne me reconnaîtriez pas, et vous demanderiez encore : OU est le cousin qui rit? Voilà ce que c'est de s'éloigner de vous. On s'ennuie, on devient maussade, on vieillit d'un siècle par an. Pour être heureux, il faut ou ne vous pas connaître, ou ne vous jamais quitter.
Je n'ai guère bâillé près de vous, ni vous avec moi, ce me semble, si ce n'est peut-être en lamille aux visites de nos chers parents ; eh bien, depuis que je ne vous vois plus, je bâille du matin au soir. La nature, vous le savez, m'a doué d'un organe favorable à cet exercice; je bâille en vérité comme un coffre (mieux dit, m'est avis, que ce qu'on dit); vous, à cause démon absence, là-bas, vous devez bâiller aussi, comme une petite tabatière. Quelle différence entre nous! vous n'oseriez assurément vous comparer, vous mesurer... Bêtise, oui bêtise, j'en demeure d'accord, c'est du style à deux liards.
Mais savez-vous ce qui m'arrive de ne plus rire? Je deviens méchant. Imaginez un peu à quoi je passe mon temps. Je rêve nuit et jour aux moyens de tuer des gens que je n'ai jamais vus, qui ne m'ont Fait ni bien ni mal; cela n'est-il pas joli? Ah! croyez-moi, cousine, la tristesse ne vaut rien. Reprenons notre ancienne allure; il n'y a de bonnes gens que ceux qui rient. Rions toutes les fois que l'occasion s'en présentera, ou même sans occasion. Moi, quand je songe à votre enflure, à la mine que vous devez faire avec ce paquet, et surtout à la manière dont cela vous est venu ; ma foi, tout seul ici, j'éclate comme si vous étiez là. Il ne se donne pas un bal que vous n'enragiez, cela me réjouit encore plus.
Pendant que je vous fais ces lignes très-sensées, voici une drôle d'aventure ; la maison tremble *, un homme qui écrivait près de moi se sauve en criant tremoto! moi je répète tre-
4. A Sinopoli, près de Scylla, dan» les premiers jouis d'octobre,
motOy c'est-à-dire tremblement de terre, et me sauve aussi dans la cour. Là je vis bien que la secousse avait été forte, ou sérieuse, comme vous diriez, cousine, ou conséquente, comme dit Voisard. Un bâtiment non achevé, dont le toit n'est pas encore couvert, semblait agité par le vent; la charpente remuait, craquait. La terre a souvent ici de ces petits frissons qui renverseraient une ville comme un jeu de quilles, si les maisons n'étaient faites exprès, à l'épreuve du tremoto, peu élevées, larges d'en bas. Aucune n'est tombée cette fois ; mais une église a écrasé je ne sais combien de bonnes âmes qui sont maintenant en paradis; voyez quelle grâce de Dieu! nous autres vauriens, nous restons dans cette vallée de misères.
Vous demandez ce que nous faisons. Peu de chose ici : nous prenons Un petit royaume pour la dynastie impériale. Qu'estce que la dynastie? Meot vous le dira. Le fameux traiteur Meot est cuisinier du roi, qui s'amuse souvent à causer avec lui ; le seul homme, dit-on, pour qui Sa Majesté ait quelque considération. — Meot, lui dit le roi, tu me pousses ta famille, tes nièces, tes cousins, tes neveux, tes fieux; tu n'as pas un parent à la mode de Bretagne, marmiton, i:àte-sauce, qu'il ne faille placer et faire gros seigneur. — Sire, c'est ma dynastie, lui répondit Meot. Voilà un joli conte que vous ferez valoir en le contant avec grâce : vous ne pouvez autrement.
Quant au temps où nous nous reverrons, la réponse n'est pas si aisée. J'en meurs d'envie, vous pensez bien. Mais il faut achever de conquérir ce royaume, et puis voir les antiquités; il yen a beaucoup de belles; vous savez ma passion, je suis fou de l'antique.
Vous présenterai-je mon respect? Voulez-vous que j'aie l'honneur d'être...? Non, je vous embrasse tout bonnement... Mon Dieu 1 que vous êtes grosse 1 Moi qui vous ai vue comme un jonc , maintenant vous me paraissez une des tours de Notre-Dame. Ah, mamselle Sophie I qu'avez-vous fait là? Que monsieur votre mari ne s'attende pas à mes compliments pour vous avoir mise dans ce bel état.
Encore une fois je vous embrasse.
Le vieux cousin qui ne rit plus.
A MADAME PIGALLE
Mileto, le 30 octobre 1806.
Je vous envoie, chère cousine, une lettre pour M. Gassendi; ayez la bonté de la lui faire tenir. Ce que je demande dépend de lui. Mais, tout mon ami qu'il se dit, je ne compta que médiocrement sur sa bonne volonté. Si vous le voyiez , chère cousine, ou, pour mieux dire, s'il vous voyait , je le connais et vous aussi , vous lui feriez faire ce que vous voudriez. Je ne vous demande point de ces efforts qui coûtent trop à la vertu : cela est bon lorsqu'il s'agit de la tète d'un mari comme dans le coatede Voltaire. Mon placet réussira si vous l'appuyez seulement d'un regard et d'un sourire. Que vous êtes heureuses, vous autres belles, de faire des heureux à si peu de frais !
Ce que vous me marquez démon affaire avecArnou ne me rassure pas autant que vous l'imaginez. Je ne puis le voir, lui, parce qu'il est à Naples; c'est-à-dire à cent lieues de moi, et ces cent lieues sont plus difficiles à faire que mille en tout autre pays, à cause des voleurs qui se sont établis sur toutes les routes, en sorte que nul ne passe s'il n'est plus fort qu'eux. On n'y arrête pourtant jamais ni diligences ni chaises de poste; je vous laisse à deviner pourquoi.
Si mademoiselle Eugénie a déjà pris un autre nom pardevant notaire, je lui en fais mon compliment, et bien plus encore à celui qui a cueilli cette jolie rose. Mes respects, s'il vous plait, à madame A udebert. Vous savez que je fus toujours son admirateur, mais elle ne le sait peut-être pas, il est temps de le lui apprendre.
Excusez le chiffon sur lequel je vous écris. Rien n'est plus rare que le papier en ce oays-ci, ou tout se trouve, hors le nécessaire.
A M. COURIER
chet d'escalkûn d'artillerie, a naples.
Hanovre, le 8 novembre 18 06.
Mon commandant,
Vous m'excuserez si je prends la liberté de vous écrire; c'est pour vous demander un certificat concernant mes actions devant mon ennemi, si vous vous rappelez le 17 août que nous avons été attaqués par les brigands. Le général Reynier a demandé après les pièces de canon , les mulets ne pouvant pas passer, j'en ai pris une sur mon épaule et je l'ai portée à l'emplacement où elle devait être mise en batterie. Le général Reynier a demandé mon nom ; mais comme tout le monde était occupé à voir la pleine déroute des brigands , dans le même moment le général a commandé de mettre les pièces sur les mulets et de descendre dans le village , où il y avait un drapeau blanc sur le clocher.
Mon commandant, si vous voulez bien vous rappeler le terrible passage de Corigliano lorsque nous y avons été pris par les brigands, que le sort de notre vie ne tenait plus à rien. Rappelez-vous aussi du passage de Corigliano à Tarente pour la première fois que nous avons été débarqués à Gallipoli. Rappelez-vous aussi qu'à Matera le parc d'artillerie m'a été confié sous ma main, en outre ma diligence faite pour les mulets et les caisses nécessaires pour le transport des munitions d'infanterie, le nombre en était de cent soixante mille cartouches qui ont été rendues en juste compte à Cassano à notre arrivée à la division du général Reynier.
Vous m'excuserez si je me permets de vous demander ceci, c'est que dans ce moment on a demandé les certificats d e tous ceux qui sortent des différents corps d'artillerie.
Sig?ié Lefaivre,
Canonnier dans la 5e compagnie de l'artillerie de la garde impériale.
[Courier quitta, dans les premiers jours de novembre, la division du général Keynier, et (ut appelé à Naples, où il arriva le M.]