Oeuvres
ivAT ! mon cher papa, vivat ! Voilà des lettres comme je les demande ; voilà ce qui s'appelle écrire. En vérité, vous auriez eu une belle querelle si je n'eusse pas reçu de lettres de vous. Mais le succès a passé mes espérances, et je n'aurais jamais osé pousser mes vœux jusque-là. Une seule chose m'a mis en colère, c'est que vous ayez pu soupçonner que vos lettres m'ennuyassent, après tout ce que je vous ai dit... après... J'allais m'échauffer, mais quatre pages de mon papa suffisent pour me calmer.
Courier. II!. I
Je suis tout consolé de la perte de mon serin, parce que je l'ai retrouvé. A la vérité, je ne me serais pas allé pendre, mais j'aurais volontiers consenti à une plus grande perte pour recevoir des consolations comme les vôtres. Je ressemble aux amoureux pleins de chaleur qui ne peuvent se consoler de leurs pertes que dans les bras de leur maîtresse.
Nous n'avons pas plus eu de nouvelles de M. de la Frenaye que s'il n'eût jamais existé. M. Vetour a trouvé assez singulier qu'après l'avoir prié de lui garder une place il n'ait pas reparu du tout. C'est une chose faite pour étonner, que ces gens qui vous paraissent occupés d'une affaire à n'en jamais sortir, et qui, l'instant d'après, ne s'en souviennent plus du tout.
J'ai fait mardi dernier le voyage de Sceaux, où j'ai vu de beaux jets d'eau, de belles statues et de beaux arbres bien taillés. Je crois que tout cela est parfaitement inutile à celui cjui le possède; et, s'il y avait du froment ou des pommiers, cela ne serait pas si beau, mais cela vaudrait mieux.
Le même jour, j'ai pris ma première leçon de mathématiques '.
I . Courier eut pour premier professeur de mathématiques M. Callet, auquel succéda un autre savant, nommé Labbey. C'est de ce detnier qu'il est question dans la lettre wivante.
A sa Mère, à Paris.
Thionville, le lo septembre 1793.
Toutes vos lettres me font plaisir et beaucoup, mais non pas toutes autant que la dernière, parce qu'elles ne sont pas toutes aussi longues, et parce que vous m'y racontez en détail votre vie et ce que vous faites. C'est une vraie pâture pour moi que ces petites narrations, dans lesquelles il ne peut guère arriver que je n'entre pour beaucoup.
Il n'y a aucune apparence qu'on nous tire d'ici cette année ni peut-être la suivante, en sorte que je n'en partirai que quand je me trouverai lieutenant en premier : car il me faudra peut-être passer dans une autre compagnie, ce qu'à Dieu ne plaise î
Mon camarade est employé à Metz aux ouvrages de l'arsenal. Il m'a quitté ce matin; et son absence, qui cependant ne saurait être longue, me donne tant de goût pour la solitude que je suis déjà tenté de me chercher un logement particulier. Mon travail souffre un peu de notre société, et c'est le seul motif qui puisse m'engager à la rompre : car, du reste, je me suis fait une étude et un mérite de supporter en lui une humeur fort inégale, qui, avant moi, a lassé tous ses autres camarades. J'ai fait presque comme Socrate, qui avait pris une femme acariâtre pour s'exercer à la pa-
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tience : pratique assurément fort salutaire, et dont j'avais moins besoin que bien des gens ne le croient, moins que je ne l'ai cru moi-même. Quoi qu'il en soit, je puis certifier à tout le monde que mon susdit compagnon a, dans un degré éminent, toutes les qualités requises pour faire faire de grands progrès dans cette vertu à ceux qui vivront avec lui.
Si vous n'avez pas encore fait partir mes livres qui sont achetés, joignez-y celui-ci, qui me sera fort utile, à ce que me disent les ingénieurs d'ici : Œuvres diverses de Bélidor sur le génie et l'artillerie. Ces ingénieurs sont de rudes gens : ils ont en manuscrit des ouvrages excellents sur leur métier; je les ai priés de me les communiquer, ils m'ont refusé sous de mauvais prétextes : ils craignent apparemment que quelqu'un n'en sache autant qu'eux.
Cherchez parmi mes livres deux volumes in-S", c'est-à-dire du format de l'Almanach royal, brochés en carton vert; l'un est tout plein de grec, et l'autre de latin : c'est un Démosthène, qu'il faut m'envoyer avec les autres livres. Ces deux volumes sont assez gros l'un et l'autre, et assez sales aussi.
Mes livres font ma joie et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nom-
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bre de fois, et par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. A la vérité, je n'aurai jamais une grande connaissance de l'histoire, qui exige bien plus de lectures, mais je gagnerai autre chose qui vaut autant, selon moi, et que je n'ai guère l'envie de vous expliquer, car je ne finirais pas si je me laissais aller à je ne sais quelle pente qui me porte à parler de mes études. Je dois pourtant ajouter qu'il manque à tout cela une chose dont la privation suffit presque pour en ôter tout l'agrément à moi, qui sais ce que c'est : je veux parler de cette vie tranquille que je menais auprès de vous. Babil de femmes, folies de jeunesse, qu'étes-vous en comparaison ! Je puis dire ce qui en est, moi qui, connaissant l'un et l'autre, n'ai jamais regretté, dans mes moments de tristesse, que le sourire de mes parents, pour me servir des expressions d'un poëte.
A sa Mère, à Paris.
Thionville, le 6 octobre 1793.
Je viens de recevoir une lettre qui m'apprend que je vais être bientôt premier lieutenant. Je n'ai donc plus que six semaines ou deux mois à rester
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ici. La saison sera bien avancée alors, et, selon toute apparence, la compagnie où j'irai sera en quartier d'hiver, ce qui me console un peu de me voir arraché d'ici. Si la chose tournait autrement et qu'il me fallût camper au milieu de l'hiver, comme cela est possible, ce serait pour moi un apprentissage un peu rude.
J'ai reçu, il y a quelques jours, la caisse que vos lettres me promettaient. Tout y est admirablement bien. Mon camarade, qui assistait à l'ouverture, fut d'abord comme moi surpris de la beauté des étoffes. A mesure que nous avancions, ses éloges augmentaient; les livres en eurent leur part. C'était bien, quant à moi, ce que j'estimais le plus. Mais lorsque nous en vînmes aux rubans et aux autres petits paquets, dont il y avait un grand nombre, tous accompagnés de billets, et arrangés de manière qu'un aveugle y eût reconnu, je crois, la main maternelle, nos réflexions à tous les deux se portèrent en même temps sur vous, dont la tendresse paraissait moins par vos présents, quelque beaux qu'ils fussent, que par les attentions délicieuses dont ils étaient comme ornés. Un soupir lui échappa, et je vis bien alors que le pauvre garçon, qui est sans parents, m'enviait non ce qu'il avait sous les yeux, mais ma mère.
J'ai été invité ces jours-ci à la noce d'un de mes sergents, et je m'y suis rendu, quoique j'eusse
bien mal à la tête, comme cela m'arrive assez fréquemment depuis un certain temps. Je ne pouvais y être que triste, aussi l'ai-je été. Je n'ai presque ni bu ni mangé; et quand on a parlé de danser, je me suis refusé à toutes leurs instances. J'en ai dit la vraie raison, mais cela ne lésa pas contentés, et ils ont cru que je les dédaignais. Il est certain que rien ne m'a plus humilié et fait enrager depuis quelques années que de n'avoir pas su danser, et cela par ma faute.
A sa Mère, à Paris.
Thionville, le 2 5 février 1794-
Avec tout autre que vous je pourrais être embarrassé à expliquer le silence dont vous vous plaignez, mais je me tire d'affaire tout d'un coup en vous disant simplement la vérité, quelque peu favorable qu'elle me soit dans cette occasion. Sachez donc que ce qui depuis assez longtemps m'empêchait de vous écrire, ce n'était pas mes travaux, comme vous l'avez pu croire. Je ne saurais dire non plus que ce fussent mes plaisirs, car je n'en eus jamais moins qu'à présent. C'étaient véritablement les coteries auxquelles je me trouve aujour-
d'hui livré, sans savoir comment, beaucoup plu5 que je ne voudrais. Quoique je ne puisse pas dire m'y être amusé trois fois autant que je le fais, quand je veux, avec mes livres, cependant je vois chaque jour qu'il m'est impossible de manquer une seule de leurs assemblées. C'est une chose que je ne puis prendre sur moi, et qui pourtant devient de jour en jour plus nécessaire : car presque toutes mes soirées du mois dernier (mon temps le plus précieux) ont été employées de la sorte, et je ne saurais me dissimuler à moi-même que mon travail en a quelquefois souffert. Ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'au milieu de tout cela j'ai contracté je ne sais quelle tristesse habituelle que tout le monde remarque, et qu'il m'est aussi difficile de cacher que d'expliquer. Je vois qu'il faut enfin reprendre mon ancienne vie, qui est la seule qui me convienne. Mais, hélas! en cela même il m'est impossible de suivre les goûts que la nature m'a donnés, et que les circonstances, l'étude et les conversations ont fortifiés pour mon malheur. Cependant j'espère avoir dans la suite plus de facilités pour m'y livrer, et je crois que l'hiver prochain sera tout entier à ma disposition. C'est alors que je me garderai bien de faire des connaissances d'aucune espèce, règle que je compte observer rigoureusement h l'avenir, dans quelque pays que je me puisse trouver.
Mon père regarde comme mal employé le temps que je donne aux langues mortes, mais j'avoue que je ne pense pas de même. Quand je n'aurais eu en cela d'autre but que ma propre satisfaction, c'est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs; et je ne regarde comme perdu dans ma vie que le temps où je n'en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut : le reste de mon temps sera employé à satisfaire un goiît que personne ne peut blâmer, et qui m'offre des plaisirs toujours nouveaux. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte; mais il m'a paru que leur calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse. Ma morale vous fera peut-être sourire; mais je suis persuadé que vous prendrez à la lettre tout ce que je viens d'écrire pour mes véritables sentiments, auxquels ma pratique sera conforme.
Vous ne sauriez imaginer ce qu'il m'en a coûté de peines et de mortifications pour n'avoir pas su danser : je n'en suis pas encore délivré. Combien on est sensible sur l'article de la vanité ! J'espère pourtant me mettre au-dessus de ces petites puérilités. A quoi donc m'auraient servi mes livres, si mon cœur était encore sensible à ces atteintes, qui
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ne peuvent passer que pour de légères piqûres en comparaison de ce qui m'attend par la suite? J'ai pourtant pris un maître qui me trouve toutes les dispositions du monde, mais que j'abandonnerai sans doute, comme j'ai déjà fait vingt fois.
A M. Chkwaski, à Toulouse,
Lyon, 4 décembre 1798.
1 1 jamais lettre m'a fait plaisir, c'est celle ^quej'ai reçue de vous, Monsieur; et isi jamais j'ai maudit le vacarme de 'Paris, les affaires, les plaisirs, les voyages, c'est lorsqu'ils m'ont ôté le repos et la liberté d'esprit que j'ai toujours désirés pour m'entretenir avec vous. Votre aimable lettre me fut remise à Rennes peu de jours avant mon départ, et je l'emportai à Paris, où je comptais y répondre, croyant qu'il ne me faudrait pour cela que de l'encre et du papier. Ce fut le temps qui me manqua, chose rare en ce pays-là, où l'on en perd plus qu'ailleurs.
De Paris je suis venu ici, où les premiers momens que je puis arracher à des affaires odieuses et
En 1794, Courier quitta la garnison de Thionville pour se rendre à l'armée de la Moselle, et fut nommé capitaine à la fin de juin 1795. Il se trouvait au quartier général de l'armée campée devant Mayence, lorsqu'il apprit la mort de son père. Cette nouvelle le fit partir précipitamment; mais, arrivé à Paris, il eut bien de la peine à se faire pardonner
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à des conversations humiliantes pour un homme accoutumé à causer avec vous, je les emploie non à vous répondre (c'est un plaisir que je me réserve de goûter à mon aise et sans distraction), mais à vous apprendre que je m'y prépare; que bientôt je serai hors de l'enfer que je traverse, et qu'alors mes lettres, loin de se faire attendre, provoqueront les vôtres et vous importuneront peut-être. Si cette phrase est embrouillée, vous saurez bien certainement y démêler ma pensée, qui est que rien au monde ne peut me faire plus de plaisir qu'une correspondance comme la vôtre qui, en flattant mon amour-propre, eùpsaîvît '}u/r,v autant par la satisfaction que j'éprouve à recevoir de vos nouvelles, que par le souvenir des heures agréables que j'ai passées dans votre entretien.
J'aime fort le récit que vous me faites de vos courses dans les Pyrénées, mais pourquoi faut-i! que l'idée de ce charmant voyage vous soit venue si tard ? Je ne vous cacherai pas que d'abord je vous en ai voulu un peu d'avoir attendu, pour aller
ce brusque départ. Ses amis obtinrent cependant qu'il serait envoyé dans le midi de la France, ce qui le rapprochait de sa mère, retirée à la Véronique, près de Luynes. A Toulouse, il se lia intimement avec un Polonais, M. Chlewaski, établi libraire dans cette ville, et avec qui il conserva des relations très-suivies. Revenu encore à Paris, et envoyé ensuite en Bretagne, il finit par être dirigé sur l'Italie à la fin de 1798.
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à Bagnères, que j'en fusse revenu, et, qui pis est, hors d'état d'y retourner avec vous. Mais il m'en coûtait trop de me plaindre long-temps de vous, et je vous ai bientôt pardonné en faveur de votre lettre, de vos observations, et du plaisir que j'ai à me vanter que tout cela m'est adressé. Ainsi, je m'en prends à mon étoile, et j'accuse les dieux, qui, pour quelques raisons que nous ignorons, ne veulent pas apparemment nous voir ensemble si près d'eux, non plus que Castor et Pollux.
C'est tout ce que je veux vous dire, quant à présent, sur cet article, me réservant à payer bientôt vos descriptions des Pyrénées d'une histoire de mes voyages, accidens, fortunes diverses, depuis Rennes jusqu'à Rome, où je vais par ordre du ministre. Je pars demain en même temps que cette lettre, et peut-être, quand vous la lirez, 5ub/imi feriam sidéra vertice tandis que Juppiter hibernas canà ntve conspuet Alpes, c'est-à-dire que je grimperai sur le mont Cenis.
Me pardonnerez-vous toutes ces citations, et suis-je excusable en effet de vous envoyer une misérable rapsodie brodée ou bordée de la pourpre d'Horace, au lieu d'une lettre décente que je vous devais et que j'avais dessein de vous écrire pour vous remercier de la vôtre, pour justifier mon silence, et pour vous bien prier de ne pas me punir en m'imitant. Mais sachez, Monsieur, que je vous
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écris stans pede in uno dans une maudite auberge, entouré de bruit et d'importuns. Est-ce dans une pareille situation de corps et d'esprit qu'on peut causer avec vous ? Aussi serait-ce un pur hasard s'il se trouvait dans ce griffonnage quelque chose qui eût le sens commun, à moins que ce ne soit l'assurance de l'attachement que je vous ai voué.
Je compte (moi qui devrais avoir appris à ne compter sur rien) rester à Milan cinq ou six semaines. J'inonderai le premier papier qui me tombera sous la main d'un déluge d'observations dont je charge pour vous ma mémoire depuis que j'ai reçu votre lettre. Lectures, voyages, spectacles, bals, auteurs, femmes, Paris, Lyon, les Alpes, l'Italie, voilà l'odyssée que je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne, et dans peu vous en aurez haut comme cela, c'est-àdire par-dessus la tête. J'espère bien recevoir des vôtres à Milan, sans quoi je vous croirais fâché, et fâché injustement, car il est très-vrai que depuis mon départ de la Bretagne je n'ai pu jusqu'à ce moment ni trouver ni même espérer un peu de repos pour vous écrire, et que je n'ai cessé d'y songer.
A M. Chlewaski, à Toulouse.
Rome, le 8 janvier 1799.
Monsieur, après vous avoir annoncé que je m'arrêterais à Milan, je vous écris de Rome, encore tout étourdi de me voir lancé si loin de l'heureux pays où vos lettres pouvaient me parvenir en huit jours. Je ne sais comment cela s'est fait, mais me voilà décidément redevenu soldat, par conséquent sine sede, vivant à la mode des Scythes, quorum plaustra vaga rite trahunt domos. Et pour avoir de vos lettres, qui me sont devenues nécessaires depuis que vous m'en avez fait goûter d'une si bonne, je me trouve un peu embarrassé à vous donner mon adresse : car nous autres conquérants, emportés par la victoire, nous ne savons guère aujourd'hui où nous serons ni si nous serons demain. En cherchant la gloire, nous trouvons la mort. Je m'arrête tout court sur cette phrase, car je sens qu'un pareil style m'emporterait haut et loin. N'allez pas conclure de tout ceci que ce n'est pas la peine d'écrire à des gens dont l'existence même est toujours douteuse; et, sans vous inquiéter si je suis des morts ou des vivants, adressezmoi bientôt une lettre dans ce monde-ci, au quartier général de l'armée de Kome^ et comptez que,
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si on ne me donne point d'autre emploi que celui que j'exerce, elle me trouvera bien sain, et me fera bien aise.
Ce laurier qu'Horace appelle morte vcnalem est ici à meilleur marché. Ceux dont se charge ma tête ne me coûtent guère, je vous assure. J'en prends maintenant à mon aise, et je laisse fuir les Napolitains, qui sont, à l'heure oii je vous écris, de l'autre côté du Garigliano : je ne fais pas tant de chemin pour trouver des ennemis, et ceux-là ne valent pas la peine qu'on coure après eux. Vous aurez vu sans doute dans les papiers publics l'histoire de leur déconfiture.
Je m'en tais donc ici de crainte de pis faire.
Ce que je pourrais vous en apprendre, bon à dire sous les peupliers qui bordent votre canal, ne vaut rien à mettre dans une lettre.
Par une raison semblable, je ne vous dirai rien de Lyon, où j'ai passé deux semaines sans plaisirs et sans peines , bonnes par conséquent selon les stoïques, mauvaises au dire d'Épicure.
Milan est devenu réellement la capitale de l'Italie depuis que les Français y sont maîtres. C'est à présent, delà des monts, la seule ville où l'on trouve du pain cuit et des femmes françaises, c'est-à-dire nues; car toutes les Italiennes sont vêtues, même l'hiver, mode contraire à celle de Paris. Quand nos
troupes vinrent en Italie, ceux qui usèrent sans précaution des femmes et du pain du pays s'en trouvèrent très-mal. Les uns crevaient d'indigestion, les autres coulaient des jours fort désagréables (expression que me fournit bien à propos le style moderne) :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,
comme les animaux de la Fontaine : ce que voyant, la plupart des nôtres prirent le parti de s'accommoder aux usages du pays; mais ceux qui n'ont pu s'y faire, et auxquels il faut encore de la croûte (vous me passez ces détails, puisque charfa non erubescit, selon Cicéron, qui en écrivait de bonnes), ceux-là donc font venir de France des femmes et des boulangers. Voilà comment et pourquoi
M™* M passa les Alpes. Sachez, Monsieur,
que M™* M... est la femme d'un commissaue envoyé par le gouvernement à Malte, où il n'a pu aller; mais ce qu'il eût fait à Malte, il le fait ici, de même que sa femme, qui est sans contredit la plus jolie de toute l'armée. Tous deux écorchent l'italien, comme disait Mazarin, mais de différentes manières ; illa glubit magnanimos Kemi ncpotes; le mari est agent des finances de l'armée française, charge de l'invention de Bonaparte, mais changée depuis son règne, en ce qu'elle dépend peu de ses successeurs, bien moins puissants que lui. La dame Courier. III. $
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fut prise àViterbe, lors de la retraite des Français, et reprise avec la place. Il y a dans son histoire quelque chose de celle d'Hélène, peut-être dans sa personne, mais plus sûrement dans le rôle que joue son mari, qui est un plaisant Ménélas, court, lourd et sourd, d'ailleurs ébloui, on peut même dire aveuglé par les charmes de la princesse. Puisque me voilà sur cet article. M""-' Pepe est dans le petit nombre des dames françaises qui voient un très-petit nombre de maisons romaines : la seconde pour la beauté, la première à d'autres égards. Elle donne tout à fait dans le bel esprit, et veut passer pour connaisseuse en peinture et en musique. Vient ensuite M™® Bassal, femme d'un consul, non romain, mais français. Tout cela se rassemble, avec beaucoup d'hommes, chez les princesses Borghèse et Santa-Croce, et chez la duchesse de Lante. Joignez-y une marquise de Cera ( maison piémonlaise), figure très-agréable, gâtée par des mines et des airs d'enfant qui ont pu plaire en elle à seize ans, et il y a seize ans.
Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sûr que ce tableau vous intéresserait. Mais vous en parler sérieusement, cola vous ennuierait; et pour vous le peindre en ridicule, c'est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons, et qui font, pour bien vivre avec les Français, des bas-
sesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les Serbelloni, ici les Borghèse et les Santa-Croce. La princesse de ce nom, formosissima mulier, femme connue de tous ceux qui ont voulu la connaître, et beaucoup au-dessous de sa réputation, du moins quant à l'esprit, a lancé son fils dans les troupes françaises. Il s'est fait blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse, qui ont acheté moins cher des honneurs à peu près pareils , sont deux polissons incapables d'être jamais des laquais supportables, aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu'ils prodiguent à des gens qui les méprisent.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
J'ai pourtant trouvé ici une connaissance fort agréable, et cela sans recommandation, chose difficile pour un Français. Un jour que j'étais allé voir seul ce qui reste du musée et de la bibliothèque du Vatican, j'y trouvai l'abbé Marini, autrefois archiviste ou garde des archives de la chambre apostolique, homme assez savant dans les langues anciennes, mais surtout fort versé dans la science
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des inscriptions, dont il a public des ouvrages estimés. Son nom, que j'entendis prononcer, me faisant soupçonner ce qu'il pouvait être (car j'avais vu ses ouvrages cités dans je ne sais quelle préface latine d'un auteur allemand), je me décidai à l'aborder. Il se trouva heureusement qu'il parlait assez français. Il me répondit avec honnêteté, et, après une conversation de quelques minutes, me conduisit chez lui, où je trouvai une bibliothèque excellente, dont je dispose à présent, un cabinet d'antiquités, force tableaux, dessins, estampes, cartes, etc. Je suis aujourd'hui de ses intimes, et, comme dit Sénèque, printx admissionis, ce qui contribue surtout à me rendre agréable le séjour de Rome.
Il m'a prêté, outre ses livres, je veux dire ceux qu'il a composés, auxquels je n'entends pas grand'chose, d'autres dont j'avais besoin pour me remettre un peu de la fatigue des convcrsazioni francoitaliennes^ et m'a conté différentes choses assez curieuses de plusieurs personnages célèbres qu'il a vus de près : car il a été fort considéré de plusieurs ministres, cardinaux et autres puissants d'alors, et même il passe pour avoir eu quelque crédit auprès des deux derniers papes. Je regrette de ne pouvoir ou de n'oser mettre ici tout ce qu'il m'a dit de l'abbé Ma'ury, qu'il a bien connu et jugé. Mais forsan et hxc oUni mcminisse juvabit, si le Ciel accorde à mes prières de vous revoir quelque jour.
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En attendant, soyez témoin des premiers pas que je fais, guidé par lui, dans les ténèbres des anciennes inscriptions, où, bien loin de porter la lumière, j'obscurcis ce qui paraissait clair, ou, pour mieux dire, je m'aperçois que ceux qui pensaient m'éclairer ne voient goutte eux-mêmes. Regardez, s'il vous plaît, l'inscription que j'encadre ici, comme un véritable et studieux antiquaire que je suis :
AP. CLAVDIVS. AP. F. AP. N. AP. PRN. PVLCHER. Q^. QVAE PR.
Elle se trouve à la villa Borghèse sur un beau vase d'albâtre. Les abréviations qu'elle renferme m'étant toutes connues, hors une, par les suscriptions en usage dans les lettres de Cicéron, je crus que celle que j'ignorais me serait facilement expliquée par mon oracle, l'abbé Marini; mais quand je la lui présentai, copiée bien exactement, // demeura stU" pide comme le Cinna de Corneille. Cependant, après quelques réflexions, il courut à ses livres, et me montra la même inscription écrite tout différemment dans Winckelmann et d'autres auteurs qui l'ont publiée. La différence consiste en ce que, après le mot Pulcher, ils écrivent en toutes lettres quxsitor, et expliquent ainsi le tout : Appuis Claudius,Appu FiliuSjAppii Nepos, AppnPronepos^Pul-
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cher Quxstor, Quxsitor, Prxtor. Voilà ce qu'ils ont imaginé pour se tirer, sans qu'il y parût, de l'embarras où les jetait ce Q^ Ce Q^met à la torture l'esprit de mon abbé.
J'ai su lui préparer des travaux et des veilles.
Il cherche, il rêve, il feuillette ses livres, dmtibus infrcndens. Ne puis-je pas m'appliquer ce que disait Cicéron [conturbavi grxcam gentem], ayant proposé, et même, je crois, aux antiquaires de son temps, quelque nœud qu'ils ne pouvaient soudre. Pour moi, je vous l'avoue avec quelque pudeur, j'ai assez pris goût à cette science, qui est une espèce de divination, et, en style sentimental, je pourrais vous dire que je me plais parmi les tombeaux.
Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent, car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous, Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement, de misère et d'opprobre où est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers
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qui n'y étaient venus que pour un hiver y ont passé toute leur vie ! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la main , cherchent encore dans les haillons d'un peuple mourant de faim quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire; mais, par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.
Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici : chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot, panem tt circenses : ils se passent aujourd'hui de tous les deux, et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissaire^ ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres , ne peut manger un oeuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles, aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez, nous vengeons bien Vunivers vaincu!
Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu près telle que vous l'avez vue, et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est
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ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse et de la villa Pamphili , qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau, de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec, si je ne me trompe. Il n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon : Lugete, Vencres Cupidinesque, et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.
Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les*Farnèse, les Onesti, au muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires français soupçonnés de ce commerce sont arrêtés ici ; mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence du Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. La Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelques descendants de Diomède,
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et l'Hermaphrodite [immane nefas!) a un pied brisé.
A M. Chkwaski, à Toulouse.
Rome, 27 février 1799-
Monsieur, je vous promets de m'informer de toutes les personnes dont vous me demandez des nouvelles; mais ce ne peut être que dans quelque temps, parce que pour le présent je ne vois presque personne, je ne sors point, et je ferme ma porte. Je sais pourtant déjà, et je puis vous assurer, que l'ex-jésuite Rolati n'est plus vivant.
L'Anténor dont vous me parlez est une sotte imitation de VAnacharsis, c'est-à-dire d'un ouvrage médiocrement écrit et médiocrement savant, soit dit entre nous. Il faut être bien pauvre d'idées pour en emprunter de pareilles. Je crois que tous les livres de ce genre, moitié histoire, moitié roman, où les mœurs modernes se trouvent mêlées avec les anciennes, font tort aux unes et aux autres, donnent de tout des idées très- fausses, et choquent également le goût et l'érudition. La science et l'éloquence sont peut-être incompatibles : du moins je ne vois pas d'exemple d'un
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homme qui ait primé dans l'une et dans l'autre. Ceci a tout l'air d'un paradoxe; la chose pourtant me paraît fort aisée à expliquer, et je vous l'expliquerais par raison démonstrative, comme le maître d'armes de M. Jourdain, si je vous adressais une dissertation et non pas ma lettre, et si je n'avais plus envie de savoir votre opinion que de vous prouver la mienne. Au reste, l'histoire du manuscrit prétendu trouvé parmi ceux d'Herculanum n'est pas moins pitoyable que l'ouvrage même. Tout cela prouve qu'il faut au public des livres nouveaux (car celui-ci n'a pas laissé d'avoir quelque succès), et que notre siècle manque non de lecteurs, mais d'auteurs, ce qui peut se dire de tous les autres arts.
Puisque me voilà sur cet article, je veux vous bailler ici quelque petite signifîance de ce que j'ai remarqué de la littérature actuelle pendant mon séjour à Paris. Je me suis rencontré quelquefois avec M. Legouvé, dont le nom vous est connu. Je lui ai ouï dire des choses qui m'ont étonné à propos d'une pièce dont on donnait alors les premières représentations. Par exemple, il approuvait fort ce vers prononcé par un amant qui, ayant cru d'abord sa maîtresse infidèle, se rassurait sur les serments qu'elle lui faisait du contraire :
Hélas! je te crois plus que la vérité même!
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Cette pensée, si c'en est une, fut extrêmement applaudie, non-seulement par M. Legouvé, mais par tous les spectateurs, sans m'en excepter. Je sus bon gré à l'auteur d'avoir voulu enchérir sur cette expression naturelle, mais déjà hyperbolique : Je t'en crois plus que moi-même, plus que mes propres yeux; et je compris d'abord qu'il ne serait pas facile à ceux qui voudraient quelque jour pousser plus loin cette idée de dire quelque chose de plus fort. Mais M. Legouvé me fit remarquer que, comme on ne croit pas toujours la vérité, mais ce qu'on prend pour elle, l'auteur, qui est un de ses amis, eût bien voulu dire : Je te crois plus que Vévidence, mais qu'il n'avait pu réussir à concilier ce sens avec la mesure de ses vers. Je me rappelai alors une historiette où la même pensée se trouve bien moins subtilisée ou volatilisée, comme parlent les chimistes; il s'agit pareillement d'une amante et d'un amant : la première, infidèle et surprise dans un état qui ne permettait pas d'en douter, nie le fait effrontément. « Mais, dit l'autre, ce que je vois... — Ah! cruel, répond la dame, tu ne m'aimes plus! Si tu m'aimais, tu m'en croirais plutôt que tes yeux! »
Cette pièce, dont je vis avec M. Legouvé la première représentation, était intitulée Blanche et Montcassin. Je voudrais pouvoir vous dire toutes les remarques qu'il nous fit faire. Je vis bien alors.
et depuis je l'ai encore mieux connu, que ses idées sont tout à fait dans le goût, je veux dire dans /e genre à la mode; et je ne doute pas que ce genre ne règne dans ses ouvrages, lesquels d'ailleurs je n'ai point lus.
On me mena peu de temps après à une autre pièce, que peut-être vous connaissez, Macbeth, de Ducis, imitée, à ce que je crois, de Shakespeare, et toute remplie de ces beautés inconnues à nos ancêtres. Je vis là sur la scène ce que Racine a mis en récit,
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux,
et, ce qu'il n'a mis nulle part, des sorcières, des rêves, des assassinats, une femme somnambule qui égorge un enfant presque aux yeux des spectateurs, un cadavre à demi découvert et des draps ensanglantés. Tout cela, rendu par des acteurs dignes de leur rôle, faisait compassion à voir, selon le mot de Philoxène. Je n'ai pas assez l'usage de la langue moderne et des expressions qu'on emploie en pareil cas pour vous donner une idée des talents que tout Paris idolâtre dans Talma. C'est un acteur dont sans doute vous aurez entendu parler. J'ai senti parfaitement combien son jeu était convenable aux rôles qu'il remplit dans les pièces dont je vous parle. Partout où il faut de la force et du sentiment, je vous jure qu'il ne s'épargne
pas; et dans les endroits qui ne demandent que du naturel, vous croyez voir un homme qui dit : Nicole, apporte-moi mes pantoufles : en quoi il suit ses auteurs et me paraît à leur niveau. On a en effet aboli ces anciennes lois : Le style le moins
noble
(Le reste manque.)
A M. Clavier^, à Paris.
Monsieur, j'ai vu M. Exter, qui est à la tête de l'imprimerie Bipontine. Il se chargera volontiers de Pausanias, qu'il a déjà dû imprimer avec des notes de M. Heyne; mais il voudrait joindre au texte un commentaire perpétuel, ainsi qu'il l'appelle. D'ailleurs, ayant déjà beaucoup de travaux entrepris, comme je crois vous l'avoir écrit, il ne peut encore penser à celui-là que pour l'avenir, et c'est la réponse qu'il m'a prié de vous faire au sujet de l'Erosianus de M. de la Rochette, qui aura, m'a-t-il dit, tout le temps de préparer ses notes; je crois même
I. Malade à Paris, en 1800, d'un crachement de sang, Courier fut soigné par le docteur Bosquillon, un savant comme lui, et qui lui fit faire la connaissance de M. Clavier.
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qu'il balance à joindre cet auteur aux romans déjà imprimés, ne sachant pas trop s'il en vaut la peine, et M. Schweighaeuser, auquel il s'en rapporte, ne paraît pas faire grand cas d'Erosien. Envojez-moi ici votre échantillon de corrections sur Pausanias, si elles sont imprimées. Je ne lis point de journaux, et elles pourraient fort bien passer dans le Magasin encyclopédique sans que je m'en doutasse. J'en ai déjà vu quelques-unes, qui me rendent fort curieux de tout ce que vous ferez en ce genre.
Il y a eu véritablement des paroles portées à M. Schweighaeuser pour un Démosthène qu'on voudrait imprimer en Angleterre. Il s'en chargerait tout comme d'Athénée, mais rien n'est décidé; il pense, je crois, à Stobée, que les Bipontins veulent donner. M. Jacobs fait aussi des propositions pour continuer ou recommencer l'édition interrompue, donnée, je crois, par un Danois. Ces deux champions, à eux seuls, peuvent tenir en haleine tout ce qu'il y a d'imprimeurs et de lecteurs pour le grec en Allemagne et en France.
A propos de VAthénée, savez-vous que je me suis chargé, moi, d'en rendre compte dans le journal de M. Millin ? Je travaille maintenant à cela. Par occasion, je donnerai des conjectures, explications ou corrections de certains passages qui n'ont été entendus ni de M. Schweighaeuser, ni même de Casaubon, tout Casaubon qu'il est. Pour parler
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plus exactement, je ne prétends pas pouvoir expliquer ce que Casaubon n'a point entendu; mais j'ai pu avoir des idées qui ne lui sont pas venues dans un travail aussi vaste et aussi admirable que le sien; il y a de ces idées dont je suis tenté d'être content; mais il faut voir le jugement que vous en porterez.
Je vous adresserai le cahier, si vous voulez vous charger de le remettre à M. Millin : au reste, je ne sais trop comment cela se pratique, et si on lui adresse ces choses-là directement. Vous me feriez grand plaisir, Monsieur, de vous en informer et de me marquer ce que vous en savez. Par exemple, vous pourriez demander à M. Millin à quelle époque il faut que je lui envoie mon travail, et les bornes que j'y dois mettre. Mes notes sont fort concises et ne peuvent être autrement, étant faites sans livre, su due piedi, comme disent les Italiens; mais je ne laisse pas d'en avoir un bon nombre sur les trois premiers livres seuls, qui sont ceux dont je parlerai.
Je me promets de jolies choses de votre inscription d'Oropus : j'ai grande foi à votre oracle pour ce genre de divination. A quoi tient-il que vous ne m'en envoyiez une copie ? je la montrerais aux adeptes, s'il y en a en ce pays-ci, et elle pourrait aller plus loin, ou demeurer entre mes mains, selon que vous le jugeriez convenable.
Je suis tenté, en vérité, de vous féliciter de n'avoir
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point obtenu cette place que vous demandiez, et d'avoir malgré vous tout le temps de vous livrer à des études qui vous font honneur et plaisir. Croyezmoi, Monsieur, tout le monde peut être juge, administrateur, ou pis que cela; mais peu de gens peuvent, comme vous, être chargés de dévoiler et de rétablir dans leur pureté primitive ces beaux modèles de l'antiquité. Voilà l'emploi qui vous convient, et, encore un coup, je me réjouis, pour vous et pour nous, que l'autre, quel qu'il pût être, vous ait échappé. Si pourtant vous en êtes fâché, il faudra bien que je le sois aussi.
Je n'espère pas pouvoir me rendre à Paris avant vendémiaire prochain, à moins de certains événements possibles, mais peu probables, qui me feraient changer de garnison. Mais, si je vis dans quatre mois, je serai certainement à Paris, où le grand plaisir que je me promets, c'est de causer avec vous. Monsieur, et de rendre mes devoirs à M™^ Clavier. Si je pouvais croire qu'elle pensât quelquefois à moi, je serais bien heureux: car il est doux de l'occuper, même de cent lieues. Je me prosterne aux pieds de M™^ de Vinche. Sûrement elle ne pense plus au voyage de Saint-Domingue : que ferait-elle de ses nègres, qui ont perdu l'habitude d'obéir aux jolies femmes ? Et, pour avoir des esclaves, faut-il qu'elle aille si loin? J'ai grande envie que M""' Pipelet se souvienne un peu de
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moi : pour cela, il faut, s'il vous plaît, que vous preniez la peine de l'assurer de mon respect. C'est par vous seul que je puis avoir de ses nouvelles, car notre ami Schweighseuser, quelque sommation que je lui fasse, ne m'en dit mot dans tout ce qu'il écrit.
A Plaisance, le ... mai 1804.
Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. « Un empereur ou la république, lequel est le plusde votre goût? «comme on dit: « Rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous? « Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rord. « Messieurs, qu'opinez-vous? » Pas le mot : personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : « S'il veut être empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le
Courier. Ul. 5
trouve pas bon du tout. — Expliquez-vous, dit le colonel; voulez-vous? ne voulez-vous pas? — Je ne le veux pas, répond Maire. — A la bonne heure. » Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. « Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer? » Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... que veux-tu? j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait : « Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie? — Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? — Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. » Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi... un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté? Etre Bonaparte, et se faire Sire! // aspire à descendre. Mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme!
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ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.
La sensation est faible. On ne sait pas bien encore ce que cela veut dire. On ne s'en soucie guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens, tu connais Mendelli, l'hôte de Demanelle'. Qucsfi son salti! questi son volil un alfiere, un caprajo di Corsica, che balza iniperatore! Poffariddio, che cosa! sicchè dunque, conimandante, per quel che vedo, un Corso ha castrato i Francesi,
Demanelle, je crois, ne fera pas d'assemblée. Il envoie les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne, etc.
Voilà nos nouvelles; mande-moi celles du pays où tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même, sans doute :
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne...
Avec la permission du poêle, cela est faux. On ne tremble point : on veut de l'argent, et on ne baise que la main qui paye.
Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés,