I. Colonel d'un régiment d'artillerie à pied
mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi.
Adieu : nous t'attendons ici.
A M. Lcjcunc, à Saumur.
Barletia, le 24 mai i8o5.
Monsieur," depuis environ six mois que je suis à cette armée", je n'ai point reçu de lettre qui m'ait fait autant de plaisir que la vôtre. Vous êtes assuré de m'en faire toujours beaucoup toutes les fois que vous me donnerez de vos nouvelles.
Ayant reçu ordre à Plaisance de me rendre ici
pour commander l'artillerie à cheval de cette armée,
'achetai trois beaux et bons chevaux de selle, et
e partis avec mon domestique. Je m'arrêtai quinze
ours à Parme, où je trouvai une belle bibliothèque :
'y travaillai sur Xénophon. Je vis la Virginie
peinte par Doyen , et ce tableau , qui n'est pas
trop bon , me rappela mes anciennes études de
dessin. De Parme j'allai à Modène en passant par
Reggio, jolie ville où j'ai trouvé un poëte de mes
anciens amis. Bologne, où j'allai ensuite, est une
ville vraiment belle. Les pluies, qui y sont fréquentes,
I. L'armée française qui occupait alors Tarente et la Fouille, commandée par le général Gouvion-Saint-Cyr.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 3
comme dans toute cette partie de l'Italie, n'empêchent pas qu'on ne puisse parcourir toute la ville sans être mouillé, parce que dans toutes les rues il y a des galeries latérales comme au Palais-Royal, qui, outre la commodité, forment une perspective extrêmement agréable. Je m'y arrêtai deux ou trois jours à copier des inscriptions. J'en partis le 4 octobre, et j'arrivai le 11 à Ancône. Je trouvai, en passant à Fano et à Sinigaglia, des inscriptions très-curieuses; mais je ne pus les copier toutes parce que la saison s'avançait, et que je craignais d'être arrêté par les torrents si j'attendais plus tard à passer les montagnes des Abruzzes. Après avoir traversé Lorette, j'arrivai le 19 à Giulia-Nova, qui est le premier village du royaume de Naples; j'y arrivai le 19 octobre ; je fus fort bien logé et nourri chez les cordeliers, dont le couvent est la seule maison habitable de l'endroit : j'ai été traité de la même manière dans tout le royaume, toujours logé dans la meilleure maison et servi aussi bien que l'endroit le comportait. Tout le pays est plein de brigands par la faute du gouvernement, qui se sert d'eux pour vexer et piller ses propres sujets. J'en ai rencontré beaucoup; mais, comme ils ne voulaient pas alors se brouiller avec l'armée française, ils me laissèrent passer. Figurez-vous que dans tout ce royaume une voiture ne peut se hasarder en campagne sans une escorte de cinquante
hommes armés, qui souvent dévalisent eux-mêmes ceux qu'ils accompagnent. J'arrivai à Pescara le 20. Cette ville passe pour la plus forte de cette partie du royaume de Naples, quoique la fortification en soit très-mauvaise. La maison où je fus logé avait été saccagée comme toute la ville par les bandits du cardinal RufTo, après la retraite des Français, il y a cinq ans. Ceux qui se distinguèrent alors par leur brigandage sont aujourd'hui les favoris du gouvernement, qui les emploie à lever des contributions. La canaille est le parti du roi, et tout propriétaire est jacobin : c'est le haro de ce pays-ci. Le 22, je fus logé à Ortona chez le comte Berardi, qui me raconta que le gouverneur de la province était un certain Carbone, d'abord maçon, puis galérien, ensuite ami du roi lors de la retraite des Français, aujourd'hui pacha. Ce Carbone lui envoya, peu de jours avant mon arrivée, un ordre de payer douze mille ducats, environ 5o,ooo francs ; il en fut quitte pour la moitié. Voilà comme ce pays-ci est gouverné : c'est la reine qui mène tout cela; elle affiche la haine et le mépris pour la nation qu'elle gouverne.
Le 24, à Lanciano, je trouvai un régiment français de chasseurs à cheval : un des officiers me vendit pour dix louis une paire de pistolets que je jugeai à propos d'ajouter à mon armement. Le colonel me donna un guide pour me rendre au
Vasto ; mais le guide m'égara, et nous manquâmes être tués dans un village dont les paysans, sortant de la messe et aaimés par leurs prêtres, voulurent faire la bonne œuvre de nous assassiner. Bien m'en prit d'entendre la langue et de ne pas mettre pied à terre. Le 29, je trouvai au Vasto un petit détachement d'infanterie légère avec lequel je poussai jusqu'à Termoli. Je fus logé dans la meilleure maison de ce bourg ; mais au milieu de la nuit la populace vint m'arracher de mon lit, et en un moment ma chambre et toute la maison furent remplies de cette canaille armée. Ils me montrèrent un homme auquel, disaient-ils, un soldat avait volé son manteau; je leur demandai s'ils connaissaient le voleur; ils me dirent que oui, et qu'ils savaient la maison où il était loge; je leur dis de m'y conduire. Arrivé à cette maison au milieu des hurlements, je trouvai un soldat ivre qu'on me dit être le voleur. Comme rien n'indiquait qu'il eût dérobé, je crus qu'ils prenaient ce prétexte pour nous chercher querelle, et je n'étais guère en état de leur résister, mes sept ou huit compagnons étant dispersés dans autant de maisons. Je fis entendre aux braillards que je soupçonnais quelque autre, et les priai de me conduire à la maison où logeaient le sergent et le caporal du détachement. Arrivé là, je les fis lever et armer, ayant l'air de les menacer; mais dans le fait je leur disais
40 LETTRES INEDITES
de tâcher d'assembler leurs hommes. Deux qui demeuraient vis-à-vis sortirent et se joignirent à nous. Je prêchais toujours mes hurleurs, qui criaient : « Mort aux jacobins ! » Mais nous commencions à être en force. Enfin nous arrivâmes à une maison où logeaient deux autres soldats ; l'un desquels me dit que l'homme ivre avait en effet volé un manteau, et qu'il devait l'avoir caché quelque part. Nous retournâmes à l'ivrogne, que nous trouvâmes couché sur le manteau volé. Nous soupçonnâmes que, si nous ne l'avions pas trouvé d'abord, c'était parce que l'hôte avait volé le voleur, et remis ensuite le manteau sous lui, crainte des recherches : sans cela nous aurions été obligés d'en venir aux mains avec beaucoup de désavantage.
Le Vasto, dont je vous ai parlé, est un endroit assez joli au milieu d'une forêt d'oliviers : j'y logeai chez les pères dclla Madré di Dio. Le propriétaire auquel appartiennent tous les bourgs des environs est un grand seigneur descendant du fameux marquis del Vasto (du Guast, dans nos historiens), qui prit François I" à Pavie. A Termoli je quittai la mer, et vins le 3i à Serra Capriola, jolie petite ville dans les terres. Là, comme on ne voulait pas loger mes chevaux avec moi, j'essayai de faire un peu de bruit, et menaçai d'enfoncer la porte de l'écurie ; mais je n'étais pas assez fort pour
soutenir ce langage. L'hôte, qui paraissait un homme d'importance, me dit : « J'ai là cinquante Albanais bien armés; ne nous cherchez point de querelles. » Je vis en effet ces Albanais, qui sont des coupe-jarrets enrôlés ; ils me servirent à table la dague au côté; ils causaient avec moi fort amicalement. On voulut m'en donner une escorte à mon départ, je la refusai. Ils me dirent que leur pairon les payait 6 carlini par jour, environ 55 sous de France.
J'allai le i'^'' novembre à San-Severino, où je logeai chez les célestins; ensuite à Foggia le 2. Je marchais au milieu de plus de cent mille moutons qui descendaient des montagnes de l'Aquila pour passer l'hiver dans les plaines de la Fouille ; je causai avec leurs bergers, qui sont des espèces de sauvages. Il y avait aussi de grands troupeaux de chèvres : tout cela est au roi. Mon hôte, don Celestino Bruni, me donna, le lendemain 4, sa voiture, dans laquelle je vins à Civignola, où Gonsalve de Cordoue livra une fameuse bataille; je passai sur le pont que Bayard défendit seul contre les Espagnols : il est long et si étroit que deux voitures ne peuvent y passer de front.
Enfin le 5 novembre j'arrivai à Barletta, où je trouvai le quartier général. C'est une ville de vingt mille âmes, passablement bâtie, sans promenades ni ombrages, dans une plaine aride. On ne connaît
LETTRES INEDITES
point ici de maisons de campagne ni de villages, parce que les brigands rendent la campagne inhabitable ; il n'y a de cultivé que les environs des villes : le sol est très-fertile, et produit, presque sans travail, une grande quantité de blé, qui, avec l'huile, forme tout le commerce du pays, commerce sujet à des avanies continuelles, tant de la part du gouvernement que des Barbaresques. Quoique ce soit un port, on ne peut y avoir de poissons, parce que les pêcheurs sont enlevés jusque sur la côte.
Voilà l'histoire de mon voyage. Ma position actuelle est fort agréable : mon emploi de chef d'état-major de l'artillerie me donne quelques avantages; je suis bien avec le général Saint-Cyr, qui commande l'armée ; j'ai reçu le ruban rouge des mains du maréchal Jourdan, à Plaisance.
On nous dit que la Russie a déclaré la guerre à notre empereur. Si cela est, les premiers coups se donneront ici. Nous avons devant nous vingt mille Russes à Corfou. En cas de guerre, je serai placé très-avantageusement, étant le seul officier supérieur qui pût commander l'artillerie.
Je m'aperçois que mes quatre pages ne répondent point à votre lettre. Je vous félicite de votre bonne santé, qui fait que je vous ai toujours regardé comme un homme fort heureux ; la mienne est assez bonne : ce pays-ci et le genre de vie que je mène me conviennent fort. Je n'ai pas renoncé
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 48
à mes anciennes études ; j'entretiens des correspondances avec plusieurs savants, auxquels j'envoie des inscriptions. Votre pays de Saumur est bon, mais je ne crois pas que je m'y fixe jamais : je suis devenu Italien, et, si le royaume d'Italie s'établit, j'aurai de grands avantages à m'y fixer. Au reste, je ne fais point de projets, je m'abandonne à la fortune sans pourtant avoir d'ambition. Le général ea chef ma promis de me conduire à Milan pour le couronnement du roi d'Italie ; mais, selon les apparences, il ne pourra lui-même y aller. Nous sommes menacés de tous côtés; la flotte partie d'Angleterre avec des troupes de débarquement pourrait bien être destinée pour ce pays-ci. Unie avec l'armée russe, elle nous donnerait de la besogne ; les brigands du pays nous tourmenteraient fort. Nous avons aussi à craindre la peste qui règne partout aux environs. Malgré tout cela, je vais bientôt faire une tournée dans toutes les places où nous avons des troupes, telles que Brindisi, Tarente, Gallipoli, Otrante, Leccia... J'ai été ces jours derniers à Canosa, qui offre les ruines d'une ville immense. On ne peut y fouiller qu'on ne trouve des ruines magnifiques : aussi est-ce défendu ; on y déterre des tombeaux des anciens Etrusques, avec des vases bien conservés. Tout cela est fort curieux. Adieu encore une fois ; je vous embrasse.
44 LETTRES INEDITES
A M. Danse de Villoison, à Paris.
Barletta^ 8 mais i8o5.
Vous me tentez, Monsieur, en m'assurant qu'une traduction de ces vieux mathcmatici me couvrirait de gloire. Je n'eusse jamais cru cela; mais enfin vous me l'assurez, et je saurai à qui m'en prendre si la gloire me manque après la traduction faite : car je la ferai, chose siîre. J'en étais un peu dégoûté, de la gloire, par de certaines gens que j'en vois couverts de la tête aux pieds et qui n'en ont pas meilleur air; mais celle que vous me proposez est d'une espèce particulière, puisque vous dites que moi seul je puis cueillir de pareils lauriers. Vous avez trouvé là mon faible : à mes yeux, honneurs et plaisirs, par celte qualité d'exclusifs, acquièrent un grand prix. Ainsi me voilà décidé : quelque part que ce livre me tombe sous la main, je le traduis, pour voir un peu si je me couvrirai de gloire.
Quant à quitter mon vil métier, je sais ce que vous pensez là-dessus, et moi-même je suis de votre sentiment. Ne voulant ni vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion, ni faire une fortune, il faut laisser cela. Sans doute, c'est mon
ÉCRITES DE FRANCE ET d'itALIE 46
dessein; mais je suis bien ici, où j'ai tout à souhait : un pays admirable, l'antique, la nature, les tombeaux, les ruines, la Grande-Grèce. Que de choses! Le général en chef est un homme de mérite, savant, le plus savant, dans l'art de massacrer, que peut-être il y ait; bonhomme au demeurant, qui me traite en ami : tout cela me retient. D'ailleurs, je laisse faire à la fortune, et ne me mêle point du tout de la conduite de ma vie. C'est là ma politique ; je m'en trouve bien, et je n'aperçois point que ceux qui se tourmentent en soient plus heureux que moi. Ne croyez pas, au reste, que je perde mon temps : ici j'étudie mieux que je n'ai jamais fait, et du matin au soir, à la manière d'Homère, qui n'avait point de livres. Il étudiait les hommes : on ne les voit nulle part comme ici. Homère fit la guerre, gardez-vous d'en douter. C'était la guerre sauvage. Il fut aide de camp, je crois, d'Agamemnon, ou bien son secrétaire. Ni Thucydide non plus n'aurait eu ce sens si vrai, si profond : cela ne s'apprend pas dans les écoles. Comparez, je vous prie, Salluste et Tite- Live : celui-ci parle d'or, on ne saurait mieux dire; l'autre sait de quoi il parle. Et qui m'empêcherait quelque jour...? car j'ai vu, moi aussi; j'ai noté, recueilli tant de choses dont ceux qui se mêlent d'écrire n'ont depuis longtemps nulle idée; j'ai bonne provision d'esquisses : pourquoi n'en
46 LETTRES INEDITES
ferais-je pas des tableaux où se pourrait trouver quelque air de cette vérité naïve qui plaît si fort dans Xénophon? Je vous conte mes rêves.
Que voulez-vous donc dire, que nous autres soldats nous écrivons peu, et qu'une ligne nous coûte? Ah! vraiment, voilà ce que c'est : vous ne savez de quoi vous parlez. Ce sont là de ces choses dont vous ne vous doutez pas, vous, messieurs les savants. Apprenez, Monsieur, apprenez que tel d'entre nous écrit plus que tout l'Institut; qu'il part tous les jours des armées cent voitures à trois chevaux, portant chacune plusieurs quintaux d'écriture ronde et bâtarde, faite par des gens en uniforme, fumeurs de pipes, traîneurs de sabres; que moi seul, ici, cette année, j'en ai signé plus, moi qui ne suis rien et ne fais rien, plus que vous n'en liriez en toute votre vie; et mettez-vous bien dans l'esprit que tous les mémoires et histoires de vos académies, depuis leur fondation, ne font pas en volume le quart de ce que le ministre reçoit de nous chaque semaine régulièrement. Allez chez lui, vous y verrez des galeries, de vastes bâtiments remplis, comblés de nos productions, depuis la cave jusqu'au faîte; vous y verrez des généraux, des officiers, qui passent leur vie à signer, parapher, couverts d'encre et de poussière, accuser réception, apostiller en marge les lettres à répondre et celles répondues. Là, des troupes réglées d'écri-
vains expédient paquets sur paquets, font tête de tous côtés à nos états-majors, qui les attaquent de la même furie. Voiià vos paresseux d'écrire. Allez, Monsieur, il serait aisé de vous démontrer, si on voulait vous humilier, que de tous les corps de l'État, c'est l'Académie qui écrit le moins aujourd'hui, et que les plus grands travaux de plume se font par des gens d'épée.
Je réponds, comme vous voyez, non-seulement à tous les articles, mais à chaque mot de votre lettre; et je vous dirai encore, en style de maître français, qu'une nation dont on fait ce qu'on veut n'est pas une cire, mais une..., et qu'on n'en saurait rien faire qui ne soit fort dégoûtant. Aristophane doit l'avoir dit : ainsi la métaphore ne vous surprendra pas. Au reste, nous portons les sottises qu'on porte. C'est tout le compliment que je trouve à vous faire sur ces nouveaux brimborions, qu'assurément vous honorez. Pour moi, j'ai été élevé dans un grand mépris de ces choses-là. Je ne saurais les respecter : c'est la faute de mon père.
Eh bien! qu'en dites-vous? suis-je si paresseux, moi qui vous fais, pour quelques lignes que vous m'écrivez, trois pages de cette taille ? Vous vous piquerez d'honneur, j'espère, et ne voudrez pas demeurer en reste avec moi.
A votre loisir, je vous prie, donnez-moi des nouvelles de la Grèce, dont je ne suis pas trans-
fuge, comme il vous plaît de le dire. Vous m"'y verrez reparaître un jour, quand vous y penserez le moins, et faire acte de citoyen. Je vous avoue que je ne connais pas du tout M. Weiske, et ne sais comme il a pu découvrir que je suis au monde, si ce n'est pas vous qui lui avez appris ce secret. Je souhaite fort qu'il nous donne un bon Xénophon : l'entreprise est grande. Aurons-nous à la fin cette Anthologie de M. Chardon de la Rochette? Et vous qui accusez les autres de paresse, me voulez-vous laisser si longtemps sans rien lire de votre façon que ces articles de journal, excellents, mais toujours trop courts, comme les ïambes d'Archiloque, dont le meilleur était le plus long? Ah! que ne suis-je roi pour cent ou six vingts ans! je vous ferais pardieu travailler; il ne serait pas dit que vous êtes savant pour vous seul : je vous taxerais à tant de volumes par an, et ne voudrais lire autre chose.
A M. Clavier, à Paris.
Barletta, ... juin i8o5.
Vous n'avez pas tort non plus de croire
que tous ces faits, ces grands événements qui
tiennent le monde en suspens, méritent bien peu l'attention d'un homme sensé, et que c'est sottise de méditer sur ce qui dépend des digestions de Bonaparte; mais je vous dis, moi, qu'on a beau être philosophe, la peinture des passions et des caractères, soit histoire ou roman, intéresse toujours, et plus un philosophe qu'un autre. La difficulté, c'est de peindre, et c'est où les anciens excellent, et où nos auteurs font pitié, j'entends nos historiens. Ils ne savent saisir aucun trait. Pour représenter une tempête, ils se mettent à compter les vagues; un arbre, ils le font feuille à feuille; et tout cela, copié fidèlement, ressemble bien moins au vrai que les inventions d'un homme qui joint à quelque étude le sentiment de la nature. Il y a plus de vérité dans Joconde que dans tout Mézeray.
Un morceau qui plairait, je crois, traité dans le goût antique, ce serait l'expédition d'Egypte. Il y a là de quoi faire quelque chose comme le Jugurtha de Salluste, et mieux, en y joignant un peu de la variété d'Hérodote, à quoi le pays prêterait fort. Scène variée, événements divers, différentes nations, divers personnages; celui qui commandait était encore un homme; il avait des compagnons. Et puis, notez ceci, un sujet limité, séparé de tout le reste. C'est un grand point selon les maîtres, peu de matière et beaucoup d'art. Mon Dieu!
Courier. III. 7
5o LETTRES INEDITES
comme je cause, comme je vous conte mes rêves^ et que vous êtes bon si vous écoutez ce babil f Mais que vous dirais-je autre chose? je ne vois que du fer, des soldats, rien qui puisse vous intéresser. Sur mon sort à venir, ce que je pourrai faire, ce que je deviendrai, quand je vous reverrai, je n'en sais pas là-dessus plus que vous. Nous sommes ici dans une paix profonde, mais qui peut être troublée d'un moment à l'autre. Tout tient au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se jouent de l'espèce humaine. Présentez, je vous prie, mon respect à M. et M""® de Sainte-Croix, et conservez-moi une place dans votre souvenir.
A M. Leduc aîné.
De Bologne, le 14 novembre i8o5.
Je t'ai écrit trois fois depuis notre départ de la Fouille. Je te marquais de m'adresser tes lettres à Rome, mais je n'ai pu y passer : ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le 10 août, date de ta dernière, par laquelle j'ai vu que ta fille était hors d'affaire. J'espère qu'elle court à l'heure qu'il est, et saute mieux que jamais, più pazzarella che mai :
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 5i
j'en fais mon compliment à madame sa mère, et voudrais être là pour vous embrasser tous.
Nous marchons vers Ferrare. Le général Salvat a trouvé à Ancône une Vénitienne égarée dont il s'est emparé, ou c'est elle qui l'a pris et le mène par le nez. Je la vois tous les jours : elle mange avec nous. Je suis le seul qui puisse lui parler : eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle à moi, les spropositi, les sottises qui ne finissent point, ou finissent par des risate sbudellatc sgangherate. Il n'est pas possible de voir une meilleure pâte de fille, une créature plus gaie, plus folle, plus ce qu'on appelle bonne enfant : son vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gêne un peu. Il n'entend pas un mot, et veut qu'on lui explique tout. Mais les explications sont belles ! nous avons mille inventions pour le dérouter, des noms de guerre... Lui, Salvat, est stentarello ; elle a baptisé le secrétaire fa la nanna, cela le peint; l'aide de camp, elle l'appelle madama cocola; jamais nom ne fut mieux appliqué : c'est la femme de charge du général Salval; il sera maréchal du palais si Salvat devient empereur. Du reste, vivant portrait de M. Vise-au-Trou. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui ; mais j'ai pour de n'en avoir pas longtemps le plaisir, car on dit que notre ménage ne plaît point du tout à
52 LETTRES INEDITES
Saint-Cyr, et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage de la princesse, et les chevaux, et la voiture. On est contrarié en ce monde.
Monval me quitte, et m'a conté affaire vive
à la Caldiera. Les nôtres ont eu du dessous. D'Anthouard et Demanelle sont tués. On aura fait là quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profitent jamais de leurs avantages; ils sont persuadés que nous devons les battre, et quand nous avons l'air de nous laisser frotter, c'est une ruse : ils nous devinent. Au reste, on ne sait rien encore : je ne serai bien informé que quand nous aurons rejoint le quartier général. Adieu.
L'autre jour, en lisant une pétition de quelqu'un qui protestait de son dcvoucment à la personne de l'empereur, nous trouvâmes que cette nouvelle formule ne contient guère plus de vérité que le trèshumble serviteur, et que, pour être exact, il faudrait se dire dévoué à la caisse du payeur. Qu'en penses-tu? qu'en dit madame ?Tu peux lui lire ceci, mais non le reste de ma lettre : elle me croirait plus vaurien que je ne suis.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 53
A M. Poydavant, commissaire ordonnateur.
De Strale, le 2 5 novembre i8o5.
Mon cher ordonnateur,
Aimé va vous conter notre petite drôlerie. Ce qu'il vous pourra dire, c'est qu'il dormit fort ce jour- là. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande hâte, s'habilla, ou, comme disent ces messieurs, se fît habiller, et fut choisi pour vous porter l'heureuse nouvelle de l'affaire où il s'est distingué. Nous verrons cela dans la gazette, avec la croix et l'avancement. Voilà ce que c'est d'être frère du valet de chambre du fils d'un châtreur de cochons des environs de Tonneins. Rappelez-vous Sosie :
Je dci;, etc.
Nous avons pris des Quinze re/igues une division tout entière, des chevaux bons à écorcher, et un prince émigré jui, je crois, n'est bon à rien. Il a un coup de fusil dans le ventre; on s'occupe trèspeu de lui : on le laisse là, tout blessé qu'il est et Français. Nous n'aimons pas les émigrés : à Paris
54 LETTRES INEDITES
on les honore fort. L'empereur les chérit et révère : c'est sans doute qu'il n'en peut faire, comme il fait des comtes, des princes.
Vous voyez bien, mes chers amis, qu'après vous on trouve à glaner, mais de la gloire seulement; nous voudrions quelque autre chose plus substantielle, plus palpable. Cela ne se peut derrière vous : vous faites partout place nette. Il faut se payer de lauriers, qui heureusement coûtent peu. Pour moi, j'en quitte ma part : j'ai de la gloire in culo, comme disent les Italiens, ou plus poliment in tasca, depuis que j'entendis quelqu'un de notre connaissance dire : Je suis couvert de gloire, et les courtisans répéter : 7/ est couvert de gloire.
Adieu, nous ne voulons toujours point être sous vos ordres'. En attendant une décision, nous méditons sur la carte. Nous espérons qu'on pourra bien se casser le nez à Saint-Polten ou ailleurs, et, comme vous pouvez croire, alors nous prendrions un autre ton.
1. Allusion au général Saint-Cyr, qui désirait que ses troupes continuassent à former un corps séparé.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 55
Padoue, le i3 décembre i8o5.
Vous êtes de mauvais plaisants, et votre conte ne vaut rien. Voici, en toute vérité, comme la chose s'est passée :
Dès qu'il eut les talons tournés, je voulus dire un mot à la belle. Il l'enferme, comme tu sais ; mais elle a une double clef. Je fus me poster dans cette niche obscure sur l'escalier, comptant qu'on m'ouvrirait. Elle dit , elle jure ne m'avoir rien promis; et peut-être, en effet, m'étais-je trompé sur un signe qu'elle me fit : je crus avoir un rendez-vous. Enfin j'attendais là depuis une heure ou plus le fortuné moment. Porte close, rien ne bougeait dedans ni dehors. Je commençais à perdre patience; quelqu'un monte : c'était M. le secrétaire. Sans tousser ni frapper, sans faire aucun signal, il arrive, on lui ouvre, il entre en homme que l'on attendait.
Je le vis de mes yeux et ne le pouvais croire.
(Prends ce vers, je te le donne; mets-le avec les tiens).
Loin de m'en fâcher, j'en ai ri de bon cœur : ne
voulant point du tout les troubler, je m'en allai rejoindre mon animalaccio à la revue.
Voilà tout, et c'est bien assez pour vous divertir quelque temps. Messieurs, à mes dépens.
Mais, le lendemain, j'eus ma revanche, et c'est ce qu'on ne vous a pas dit. Sous les arcades, le lendemain je la vis, in bautta, qui se dérobait dans l'ombre et courait. Je la suivis : elle entra où demeure le colonel Détrées, l'écuyer de Madamemère, Pommade-Forte, tu sais ou tu ne sais pas. Madame-mère se plaignait à lui de quelques procédés de son fils : a Nom de Dieu, si j'étais de vous, Madame, je lui relèverais le toupet avec de la pommade forte. » Le nom lui en est demeuré.
Elle entra donc chez Pommade-Forte, et moi, aussitôt à mon embuscade^ sûr de n'attendre pas inutilement cette fois. Au bout d'un quart d'heure je la vois, toute affannala, toute rouge, monter les degrés quatre à quatre. Sans m'apercevoir, elle ouvrit; et moi, en deux pas et un saut, me voilà entré avec elle. Grand débat, scène de théâtre : elle veut me chasser, je reste ; elle se désolait, je riais :
Pianse, prego, ma in vano ogni parola sparse.
Salvat pouvait venir, il venait même : c'était l'heure; le danger augmentait pour elle à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de lan-
gage, le prix que je mettais à ma retraite. Dunque fa presto, dit-elle. Je fis presto et je partis. J'en pourrais prendre désormais avec elle tant que j'en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n'y manqueriez pas. Demanelle,par exemple. . . Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter : je la vois, je lui parle tout comme auparavant; même ton, mêmes manières; à table, pas un mot qui puisse l'embarrasser; seule, pas la moindre liberté. Pour sa personne, j'en quitte ma part. Son secret, je le garde comme si elle me l'eût confié. Un pareil procédé la touche, lui semble rare et nouveau. Elle n'avait vu jusqu'ici que des gens de votre espèce, qui abusent insolemment de tous^ leurs avantages.
Que parlez-vous d'ennemis? y a-t-il des ennemis? Nous n'en avons nulle nouvelle depuis la dernière affaire.
De nos chevaux de prise le meilleur ne vaut guère ; je t'en enverrai dix si tu veux les nourrir. Michel en chevauche un qu'il a choisi entre tous, mais long, d'une longueur dont on ne voit pas la fin. Son dos paraît fait pour une file ou pour les quatre fils Aymon; Michel y est comme isolé; enfin c'est une bête à porter tout l'état-major du génie et le génie de l'état-major.
Quand nous verrons-nous? Je ne sais; j'ai déjà
cent choses à te dire, qu'assurément je n'écrirai point. C'est bien dommage, car bien des traits dont je suis témoin tous les jours en vaudraient la peine, et cela vous divertirait. Mais, pour moi, écrire c'est ma mort, et puis je ne finirais jamais.
Tanto vi ho da dire che incomminciar non osa.
C'est le secrétaire qui a fait faire pour cette belle une fausse clef de sa prison ; c'est lui qui l'a mariée au général Salvat, c'est lui qu'elle aime d'amour. Bonne créature au fond, comme toutes les coquines. Adieu, je vous embrasse tous.
A M. ***, officier d'artillerie, à Napks.
Morano, le 9 mars 1806,
Bataille, mes amis! bataille! Je n'ai guère envie ■de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim; les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui : je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez làbas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte, et le reste; figurez-vous un pauvre diable non pas
mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle; une éponge qui ne séchera de huit jours; à cheval dès le grand matin, à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes, qui vous toucheront si quelque pitié habite en vos coeurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Zapolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont, et nous laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques hommes du i" d'infanterie légère par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne, c'est une dérision), je fais l'aide de camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose : rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, on porte les ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre; être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu, l'autre ne conçoit guère : ce n'est pas trop, je t'assure, de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains; les autres courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi.
6o LETTRES INEDITES
Remacle a une grosse mitraille au travers eu corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre, tu sais, il se souciait de mourir comme de... Mais point du tout, cela le fâche : il nomme sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville, et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu ! si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue : ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu; s'il réussit, je te plante là.
Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire. Fais-toi conter cela par L..., qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à coup le voilà qui accourt à Dufour : « Colonel, je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée ennemie. » L'autre d'abord lui dit : « Quoi! vous prenez ce moment pour quitter votre poste? » On y va, il n'y avait rien.
Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire. Que te marquerai-je encore? J'ai un cheval enragé que mes canonniers ont pris; il mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrais, s'il n'était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.
Nous sommes dans une maison pillée : deux
ÉCRITES DE FRANCE ET D'iTALIE 6i
cadavres nus à la porte; sur l'escalier, je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas : "voilà le cabinet du général Reynier. Le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons- nous? Cette idée me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je ■vais aider à Stroltz. Adieu.
A Madame
A ReggiOj en Calabre, le i5 avril 1806.
Pour peu qu'il vous souvienne, Madame, du moindre de vos serviteurs, vous ne serez pas fâchée, j'imagine, d'apprendre que je suis vivant à Reggio, en Calabre, au bout de l'Italie, plus loin que je ne fus jamais de Paris et de vous, Madame. Pour vous écrire, depuis six mois que je roule ce projet dans ma tête, je n'ai pas faute de matière, mais de temps et de repos : car nous triomphons encourant, et ne nous sommes encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. Voilà, ce me semble, un royaume assez lestement conquis, et vous
b2 LETTRES INEDITES
devez être contente de nous; mais moi, je ne suis pas satisfait. Toute l'Italie n'est rien pour moi si je n'y joins la Sicile. Ce que j'en dis, c'est pour soutenir mon caractère de conquérant : car, entre nous, je me soucie peu que la Sicile paye ses taxes à Joseph ou à Ferdinand. Là-dessus j'entrerais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir à mon aise; mais en être venu si près, et n'y pouvoir mettre le pied, n'est-ce pas pour enrager? Nous la voyons, en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint- Germain; le canal n'est, ma foi, guère plus large, et pour le passer, cependant, nous sommes ea peine. Croiriez-vous? S'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon : nous sacrifierions une fille. Dieu merci, nous en avons de reste ; mais pas une seule barque , et voilà l'embarras. Il nous en vient, dit-on : tant que j'aurai cet espoir, ne croyez pas. Madame, que je tourne jamais un regard en arrière vers les lieux où vous habitez, quoiqu'ils me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine et savoir un peu pourquoi le diable a pris femme en ce pays-là. Je ne balance point, Madame, entre Syracuse et Paris : tout badaud que je suis, je pré.fère Aréthuse à la fontaine des Innocents.
Ce royaume que nous avons pris n'est pourtant pas à dédaigner : c'est bien, je vous assure, la
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 63
plus jolie conquête qu'on puisse jamais faire en se promenant. J'admire surtout la complaisance de ceux qui nous le cèdent. S'ils se fussent avisés de le vouloir défendre, nous l'eussions bonnement laissé là : nous n'étions pas venus pour faire violence à personne. Voilà un commandant de Gaëte qui ne veut pas rendre sa place : eh bien ! qu'il la garde ! Si Capoue en eût fait de même, nous serions encore à la porte, sans pain ni canons. Il faut convenir que l'Europe en use maintenant avec nous fort civilement. Les troupes, en Allemagne, nous apportaient leurs armes, et les gouverneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voilà ce qui encourage dans le métier de conquérant : sans cela, on y renoncerait.
Tant y a que nous sommes au fin fond de la botte, dans le plus beau pays du monde, et assez tranquilles, n"était la fièvre et les insurrections ; car le peuple est impertinent; des coquins de paysans s'attaquent aux vainqueurs de l'Europe. Quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu d'attention à cela : tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon plein ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste.
Quant à la beauté du pays, les villes n'ont rien de remarquable, pour moi du moins; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une
idée : cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas des bois d'orangers ni des haies de citronniers; mais tant d'autres arbres et de plantes étrangères que la vigueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers partout couronnés de myrtes et d'aloès, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu'il n'y a ni pyramides ni éléphants; mais les buffles en tiennent lieu, et figurent fort bien parmi les végétaux africains, avec le teint des habitants, qui n'est pas non plus de notre monde. A dire vrai, les habitants ne se voient plus guère hors des villes : par là ces beaux sites sont déserts, et l'on est réduit à imaginer ce que ce pouvait être alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.
Voulez-vous, Madame, une esquisse des scènes qui s'y passent à présent? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces roches décorées comme je viens de vous le dire, un détachement d'une centaine de nos gens en désordre. On marche à l'aventure, on n'a souci de rien. Prendre des précautions, se garder, à quoi bon? Depuis plus de huit jours il n'y a point eu de troupes massacrées dans ce canton. Au pied de la
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 65
hauteur coule un torrent rapide, qu'il faut passer pour arriver sur l'autre montée : partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de différents côtés mille tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs, commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus : les officiers tombent les premiers; les plus heureux meurent sur la place; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux.
Cependant le général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir la plupart du temps si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aux villages voisins : fl y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.
Me demandez-vous encore, Madame, à quoi s'occupe ce commandant dans son cantonnement? S'il est jeune, il cherche des filles; s'il est vieux, il amasse de l'argent. Souvent il prend de l'un et de l'autre : la guerre ne se fait que pour cela. Mais, jeune ou vieux, bientôt la fièvre le saisit : le voilà qui crève en trois jours, entre ses filles et son argent. Quelques-uns s'en réjouissent, personne n'en est fâché; tout le monde en peu de temps l'oublie, et son successeur fait comme lui.
Courier. III. 9
On ne songe guère, où vous êtes, si nous nous massacrons ici. Vous avez bien d'autres affaires : le cours de l'argent, la hausse et la baisse, les faillites, la bouillotte. Ma foi, votre Paris est un autre coupe-gorge, et vous ne valez guère mieux que nous. Il ne faut point trop détester le genre humain, quoique détestable; mais si l'on pouvait faire une arche pour quelques personnes comme vous. Madame, et noyer encore une fois tout le reste, ce serait une bonne opération. Je resterais sûrement dehors, mais vous me tendriez la main, ou bien un bout de votre chàle fest-ce le mot?), sachant que je suis et serai toute ma vie. Madame...
A M. le général Dulauloy^ , à Napks.
Tarente, le iS mai 1806.
Il y a trois semaines, mon général, que les ordres du roi seraient exécutés = s'il ne s'en fût mêlé. Le passage de Sa Majesté est tombé au milieu de