I. La traduction de Daphnis et Chloé, imprimée à Florence
faire, valent mieux que quatre volumes de notes critiques. Assez de gens feront des notes, et même de bonnesnotesjmaisqui saura rendre dans nos langues modernes les beautés de l'antique? Il faut pour cela les sentir d'abord, c'est-à-dire avoir du goût, et puis entendre les textes, et puis savoir sa propre langue, trois choses rares séparément, mais qui ne se trouvent presque jamais unies. Et de fait, excepté votre Œdipe, avons-nous, je dis nous Français et Italiens, une bonne traduction d'un poëme grec? Celui d'Apollonius intéresserait davantage le public et aurait plus de lecteurs que la tragédie. Le sujet en est beau, les détails admirables, et l'étendue telle que vous en pouvez terminer avec soin toutes les parties sans vous engager dans un travail infini. En un mot, c'est une très-belle chose à faire, et que vous seul pouvez faire. Ne me venez point dire : « Ce ne sera qu'une traduction. » La toile et les principaux traits, voilà ce que vous empruntez; mais les couleurs seront de vous. Vous en avez une provision, de couleurs, et des plus belles; faites-en donc quelque chose. Je vous dirai plus : j'aime mieux cela qu'un poëme sur un sujet neuf, entreprise que je ne conseillerais à personne.
Mon dessein est toujours de vous aller voir avant les grandes chaleurs ; mais n'y comptez pas, car je change souvent d'idée, n'en ayant de fixe que celle de vous aimer et de vous faire traduire Apollonius.
Adieu. Je vous recommande cette toison. Chantez-nous un peu de la toison. Si ce sujet-là ne vous anime, cher Lamberti, qu'étes-vous devenu?
A M. Millingen, à Kome.
Tivoli, le dimanche i3 mai 1810.
Mardi, mardi; de grâce. Monsieur, accordezmoi jusqu'à mardi en faveur de la postérité. Madame, obtenez, je vous en prie, de M. Millingen que nous ne partions que mardi, c'est-à-dire mercredi, car je ne puis être à Rome que mardi au soir.
Alexandre, sur le point de prendre je ne sais quelle ville, suspendit l'assaut jusqu'à ce qu'un peintre eût achevé son tableau. Alors, apparemment, on n'était pas pressé de toucher les contributions; mais enfin ce grand homme se priva pendant huit jours du plaisir de massacrer. Passez-vous jusqu'à mardi du plaisir de courir la poste.
N. B. Il parait que M. Millingen n'attendit pas, car ce voyage de Courier à Napies n'eut pas lieu.
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A M""" de Humboldt, a Kome.
Tivoli, le i6 mai i8 lo.
Madame, ne sachant si j'aurai le plaisir de vous voir avant votre départ, je vous supplie de vouloir bien emporter à Vienne un petit volume qui vous sera remis avec ma lettre. C'est une vieille traduction d'un vieil auteur en vieux français, que j'ai complétée de quelques pages et réimprimée, non pour le public, mais pour mes amis amateurs de ces éruditions, et sans balancer j'en ai destiné le premier exemplaire à M. de Humboldt. J'ai cacheté le paquet, cet ouvrage n'étant pas de nature à être lu de tout le monde. Il n'y a rien contre l'État, pas le moindre mot que l'Eglise puisse taxer d'hérésie ; mais une mère pourrait n'être pas bien aise que ce livre tombât dans les mains de sa fille, quoique l'auteur grec, dans sa préface, déclare avoir eu le dessein d'instruire les jeunes demoiselles, apparemment pour épargner cette peine aux maris.
Ne remarquez-vous point. Madame, comme je vous poursuis sans pouvoir vous atteindre? Je pensais vous trouver à Rome; mais en y arrivant j'apprends que vous êtes partie pour Naples, et quand je vais à Naples, vous revenez à Rome, d'où vous repartirez sans doute la veille de mon retour. Courier. III. 29
LETTRES INEDITES
Ce guignon-là, j'espère, ne me durera pas toujours; et si vous me fuyez ici, je vous joindrai peut-être quelque jour à Berlin; car dans mes rêves de voyages je veux aller partout, mais là surtout où je puis espérer de vous voir, Madame, et de voir une famille comme la vôtre.
A M. Kcnouard, à Kome.
Tivoli, le 24 mai 18 10.
Pour vous mettre l'esprit en repos sur la grande affaire de la tache d'encre, je ferai imprimer à Naples, où je me rends dans peu de jours, le morceau inédit, en forme de lettre à un de mes amis. Je marquerai d'un caractère particulier les mots effacés par ma faute dans le bouquin original, et j'y joindrai une note à peu près en ces termes : Les majuscules indiquent des mots qu'on ne peut plus lire aujourd'hui dans le manuscrit, parce qu'un papier qui servait de marque en cet endroit, s'etant trouve barbouille d'encre, y fît en se collant au feuillet, une tache indélébile, etc. Cela vaudra mieux qu'une apologie dans les journaux. J'en reviens toujours à vous dire qu'il ne faut jamais se prendre de bec
avec la canaille; mais, si vous voulez à toute force faire à ces gredins l'honneur de leur répondre, attendez du moins ma demi-feuille de Naples, qui vous donnera beau jeu. Et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
A M. Boissonnade, à Paris.
Tivoli, le 2 5 mai 18 10.
Ne vous trompez-vous point, Monsieur? est-ce bien M. Coraï qui a donné un Longus, ou plutôt ne me nommez-vous point Coraï pour Visconti, qui, en effet, a soigné l'édition grecque de Didot? Marquez-moi, je vous prie, ce que j'en dois croire, et ce que c'est que ce Longus de Coraï, s'il existe.
Je sais bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de M. Clavier; mais je ne puis croire qu'il ait eu aucune part à l'édition, qui, en vérité, ne vaut rien. Ce n'est point là le texte d'Amyot ; du moins n'est-ce pas celui que cite souvent Villoison, qui sans doute avait sous les yeux l'édition originale.
Comment voulez-vous que je connaisse celle de M. Falconnet? Hélas! je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus, jusqu'à ce que ce ma-
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nuscrit de Florence, me tombant sous la main, me donnât l'envie et le moyen de compléter la version d'Amyot. Je n'avais donc nulle provision, et, sans M. Renouard qui me procura Schœffer et Villoison , j'aurais tout fait sur la seule édition de Dutems que je portais avec moi.
Vous avez bien raison de louer M. Schœffer : c'est un fort habile homme. Aussi l'ai-je suivi en beaucoup d'endroits où j'ai rapetassé Amyot. Au reste, vous voyez. Monsieur, ce que ce pouvait être qu'un pareil travail fait absolument sans livres, et combien il doit y avoir à limer et rebattre avant de le livrer tout à fait au public. J'y songerai quelque jour, si Dieu me prête vie; et c'est alors qu'il faudra tout de bon m'aider de vos lumières.
Je crois que vous-même ne pourriez lire les endroits de Chariton effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelques mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de Longus; mais partout le sens s'aperçoit, et les savants n'auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi, je le donne tel qu'il est, sans le moindre changement, car je tiens que les éditions doivent en tout représenter fidèlement les manuscrits. Cela s'imprimera à Paris, s'il plaît à Dieu et à Didot.
Cette lettre critique de M. Bast à vous est toute pleine d'excellentes choses. Je l'ai trouvée ici par hasard et lue avec grand plaisir. Quelqu'un le
pourra blâmer d'avoir écrit en français sur de telles matières; moi, je goûte fort cette méthode, qui me facilite la lecture, et je voudrais qu'il continuât à vous faire ainsi part de ses observations.
Il me semble, après tout, que vous êtes content de ma petite drôlerie, ou au moins du supplément, car vous ne dites rien du reste.
Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque',
et je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d'obligeant : vous êtes juge en ces matières. Je m'en tiens à votre opinion, sans vouloir examiner s'il n'y entre point un peu de complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et rattachement.
Sur le temps oii je pourrai être de retour à Paris, je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici, c'est un printemps dont on n'a où vous êtes nulle idée : vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris ; vos bois de Boulogne, vos jardins, vos eaux de Saint-Cloud, me font rire quand j'y pense : c'est ici qu'il y a des bosquets et des eaux ! Mon dessein est d'y rester
E't yy 'jociip zi pivi, y.y.\ SvJopi'x //«zpà TîO/;)'?, I. Molière, École des Femmes.
aSo LETTRES INEDITES
c'est-à-dire jusqu'aux grandes chaleurs, car alors tout sera sec, verdure et ruisseaux, et alors je partirai et m'en irai droit à Paris, si je ne m'arrête en Suisse, comme je fis l'an passé, pour fuir la rage de la canicule : ainsi faites état de me voir arriver au départ des hirondelles. Je resterai le moins que je pourrai dans vos boues de Paris, et, si vous étiez raisonnable, vous me suivriez à mon retour en Italie : nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer, je vous en réponds. Les meilleures maisons du pays sont celles de Mécénas et d'Horace, où vous ne serez point étranger.
A M. d M'"« Clavier, à Paris.
Tivoli, le 4 avril 18 10.
Monsieur, c'est à présent que, si j'avais votre histoire de la Grèce, je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en lieu ni mieux en humeur de goûter une bonne lecture : celle-ci m'arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi! rien ne vient à point dans cette misérable vie. Je songe comment vous pourrez m'envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j'imagine. Il y a ici, c'est-à-dire à
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Rome, M. de Géiando, qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pajs-ci, et en relation, comme tous ses collègues, avec les ministres; ils s'envoient les uns aux autres de furieux paquets : la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point fait de visite, parce qu'il m'eût fallu pour cela une culotte et un chapeau d'une certaine façon, mais vous, ayant quelque ami chez la gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, à lui de Gérando, sous le contre-seing, votre ouvrage et celui de M. Coraï, qui valent bien assurément les dépêches de ces Excellences. C'est ainsi qu'on m'a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général Miollis. Ce datif pluriel-là est aussi décemvir, et je ne le vois pas plus que le gérondif: tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule.
Le bruit de cette tache d'encre a donc été jusqu'à Paris? Je ne reçois lettre qui n'en parle. Comment diable ! des envieux , des détracteurs, des calomnies? Tout beau, mon cœur, soyons modeste; mais, en vérité, voilà des honneurs que personne avant moi n'avait obtenus en traduisant cinq à six pages.
Renouard a tout vu : il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases : en sorte que, si j'eusse trouvé le
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manuscrit tel qu'il est, j'aurais aisément deviné ce qui ne se peut lire aujourd'hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément ; ce papier, posé quelque part, s'est barbouillé d'encre en dessous, et, remis dans le volume, vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien ! voilà toute l'affaire. Mais le bibliothécaire est un certain Furia, qui ne me peut pardonner d'avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que lui-même a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits ; et voilà la rage. Tous les cuistres ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus, et toute la canaille littéraire d'Italie, en haine du nom français. On appelle letterati, en Italie, tous ceux qui savent lire la lettre moulée, classe peu nombreuse et fort méprisée.
Au reste, les gens de la bibliothèque, gardes, conservateurs, scribes et pharisiens, jusqu'aux balayeurs, furent présents ; trois d'entre eux, que j'ai bien payés, y compris le bibliothécaire, m'ont constamment aidé à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le Longus, et ils ne m'ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai, quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion ; mais c'est à Renouard d'y penser, car il est plus piqué que moi. Pour un petit écu, ces gens-là se rosseront les uns les autres.
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La calomnie, comme le mal de Naples , est infuse clans les Italiens. Entre eux elle est sans conséquence. Un homme vous accuse d'avoir tué père et mère, on sait ce que cela veut dire : c'est qu'il ne vous aime pas, et cela ne vous fait nul tort, tous vos parents d'ailleurs vivant.
Dieu seul est juge des intentions, et Dieu voit mon cœur, qui n'est pas capable de cette noirceur: car certes le trait serait noir, comme dit M™*' de Pimbêche. Jugez, Monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius, cui bono ? Je ne pouvais craindre qu'on m'ôtât l'honneur de la découverte, puisque Renouard l'avait déjà fait annoncer dans les journaux. Le profit? on ne s'avise guère de spéculer sur du grec. J'imprime ici le texte, il ne s'en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire.
Ah ! Madame, que la gloire est à charge !
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
Je mérite l'envie, et plus même qu'on ne croit, non pas pour les six pages traduites, mais c'est qu'en effet je suis heureux. N'en dites rien au moins ! on crierait bien plus fort. Il est vrai que je m'en moque un peu. Il y avait une fois un homme qu'on soupçonnait d'être content de son sort, et chacun, comme de raison, travaillait à le faire enrager; il fit crier à son de trompe par tous les car-
lefours : On fait à savoir à tous, etc., qu'un tel n'est pas heureux. Cette invention lui réussit. On le laissa en repos. Moi, j'use d'une autre recette que j'ai apprise dans mes livres. Je dis, mais tout bas, à part moi : Messieurs, ne vous gênez point : criez, aboyez tant qu'il vous plaira. Si la fièvre ne s'en mêle, vous ne m'empêcherez pas d'être heureux.
Le Longus vous plaira, je crois ; car, outre le manuscrit de Florence, j'en ai un ici qui vaut de For. Il est cousin de celui-là, et quand ils sont d'accord, on ne peut les récuser.
Si Stone veut absolument achever mon Xénophon, qu'il l'achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l'œil. 11 m'a paru qu'on avait changé la ponctuation : j'en suis fâché. Il faut bien se garder d'y mettre mon nom, ni rien qui me désigne.
M. Labey me demande : « Qu'est-ce donc que cette tache ? » Il en a entendu parler, et à qui n'en parle-t-on pas ? on ne tait que la trouvaille. De lui copier ce griffonnage, ce serait pour en mourir : il servira pour vous deux. Tâchez de le lui faire
tenir. Il demeure attendez c'est une rue
qui donne dans celle des Cordeliers, vis-à-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n'est-il pas clair? Faites mieux: prenez VAlmanach royal. M. Labey est professeur de mathématiques au Panthéon
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A M. le général Gassendi, à Paris.
Tivoli, le 5 septembre iSio.
On m'assure, mon général , que vous ou le ministre demandez de mes nouvelles, et que vous voulez savoir ce que je suis devenu depuis que j'ai quitté le service.
Ma démission acceptée par Sa Majesté, je vins de Milan à Paris, où, après avoir mis quelque ordre à mes affaires, me trouvant avec des officiers de mes anciens amis qui passaient de l'armée d'Espagne à celle du Danube, je me décidai bientôt à reprendre du service. J'allai à Vienne avec une lettre du ministre de la guerre, qui autorisait le général Lariboissière à m'employer provisoirement. Cette lettre fut confirmée par une autre du major général de l'armée, portant promesse d'un brevet, et on me plaça dans le quatrième corps, toujours provisoirement.
Quelque argent que j'attendais m'ayant manqué pour me monter, j'eus recours au général Lariboissière, dont j'étais connu depuis longtemps. Il eut la bonté de me dire que je pouvais compter sur lui pour tout ce dont j'aurais besoin; et, comptant effectivement sur cette promesse, j'achetai au prix
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qu'on voulut l'unique cheval qui se trouvât à vendre clans toute l'armée. Mais quand, pour le payer, je pensais profiter des dispositions favorables du général Lariboissière, elles étaient changées. Je gardai pourtant ce cheval, et m'en servis pendant quinze jours, attendant toujours de Paris l'argent qui me devait venir. Mais enfin mon vendeur, officier bavarois, me déclara nettement qu'il voulait être payé, ou reprendre sa monture. C'était le 4 juillet, environ midi, quand tout se préparait pour l'action qui commença le soir. Personne ne voulut me prêter soixante louis, quoi qu'il y eût là des gens à qui j'avais rendu autrefois de ces services. Je me trouvai donc à pied quelques heures avant l'action. J'étais, outre cela, fort malade. L'air marécageux de ces îles m'avait donné la fièvre, ainsi qu'à beaucoup d'autres; et, n'ayant mangé de plusieurs jours, ma faiblesse était extrême. Je me traînai cependant aux batteries de l'île Alexandre, où je restai tant qu'elles firent feu. Les généraux me virent et me donnèrent des ordres, et l'empereur me parla. Je passai le Danube en bateau avec les premières troupes. Quelques soldats, voyant que je ne me soutenais plus, me portèrent dans une baraque, où vint se coucher près de moi le général Bertrand. Le matin, l'ennemi se retirait, et, loin de suivre à pied l'étatmajor,je n'étais pas même en état de me tenir de-
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bout. Le froid et la pluie affreuse de cette nuit avaient aclievé de m'abattre. Sur les trois heures après midi, des gens, qui me parurent être les domestiques d'un général^ me portèrent au village prochain, d'où l'on -me conduisit à Vienne.
Je me rétablis en peu de jours, et, faisant réflexion qu'après avoir manqué une aussi belle affaire, je ne rentrerais plus au service de la manière que je l'avais souhaité ; brouillé d'ailleurs avec le chef sous lequel j'avais voulu servir, je crus que, n'ayant reçu ni solde ni brevet, je n'étais point assez engagé pour ne me pouvoir dédire, et je revins à Strasbourg un mois environ après en être parti. J'écrivis de là au général Lariboisslère pour le prier de me rayer de tous les états où l'on m'aurait pu porter; j'écrivis dans le même sens au général Aubry, qui m'avait toujours témoigné beaucoup d'amitié ; et, quoique je n'aie reçu de réponse ni de l'un ni de l'autre, je n'ai jamais douté qu'ils n'eussent arrangé les choses de manière que ma rentrée momentanée dans le corps de l'artillerie fiât regardée comme non avenue.
Depuis ce temps, mon général, je parcours la Suisse et l'Italie. Maintenant je suis sur le point de passer à Corfou, pour me rendre de là, si rien ne s'y oppose, aux îles de l'Archipel, et, après avoir vu l'Egypte et la Syrie, retourner à Paris par Constantinople et Vienne.
[Pendant que Courier s'occupait à Rome à faire imprimer le texte de Longus, le ministre de l'intérieur, sur le rapport du directeur général de la librairie, faisait saisir à Florence les vingt-sept exemplaires qui restaient de la traduction imprimée chez Piatti. Averti par ses amis de Paris qu'on se proposait de sévir contre lui-même, il sentit enfin la nécessité de se défendre, et composa pour cela, dans le courant de septembre, un pamphlet en forme de lettre, adressé à M. Renouard, comme à l'occasion de la notice que celui-ci avait publiée au mois de juillet sur l'accident de la tache d'encre. Il faut lire tous les détails de cette affaire dans l'avertissement que Paul-Louis a mis en tète de l'édition des Pastorales de Longus qui a paru en 1821.]
A M. ***, ofpcier d'artillerie.
Tivoli, le 12 septembre 18 10.
Ah ! mon cher ami, mes affaires sont bien plus mauvaises encore qu'on ne vous l'a dit. J'ai deux ministres à mes trousses, dont l'un veut me faire fusiller comme déserteur; l'autre veut que je sois pendu pour avoir volé du grec. Je réponds au premier : « Monseigneur, je ne suis point soldat, ni par conséquent déserteur. » Au second : « Monseigneur, je me f... du grec, et je n'en vole point. » Mais ils me répliquent, l'un : « Vous êtes soldat, car il y a un an vous vous enivrâtes dans l'ile de Lobau, avec L... et tels garnements qui vous ap-
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pelaient camarade; vous suiviez l'empereur à cheval : ainsi vous serez fusillé » ; l'autre : « Vous serez pendu, car vous avez sali une page de grec pour faire pièce à quelques pédants qui ne savent ni le grec ni aucune langue. » Là-dessus je me lamente, et je dis : « Serais-je donc fusillé pour avoir bu un coup à la santé de l'empereur? Faudrat-il que je sois pendu pour un pâté d'encre ? »
Ce qu'on vous a compté de mes querelles avec cette pédantaille n'est pas loin de la vérité. Le ministre a pris parti pour eux : c'est, je crois, celui de l'intérieur; et dans les bureaux de Son Excellence on me fait mon procès sans m'entendre; on m'expédiera sans me dire pourquoi, et le tout officiellement. L'autre Excellence de la guerre, c'est-àdire Gassendi, a écrit ici à Sorbier, voulant savoir, dit-il, si c'est moi qui fais ce grec dont parle la gazette; que je suis à lui, et qu'il se propose de me faire arrêter par la gendarmerie. J'ai su cela de Vauxmoret ', car je n'ai point vu Sorbier, et j'ignore ce qu'il a répondu. Au vrai, je ne m'en soucie guère : je me crois, en toute manière, hors de la portée de ces messieurs, quitte de leur protection et de leur persécution.
Je ne me repens point d'avoir été à Vienne, quoique ce fût une folie; mais cette folie m'a bien