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I. La lettre à M. Renouard du 20 septembre

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vais dire : « Messieurs, j'ose vous supplier de vouloir bien considérer que ce que disent Vos Seigneuries, dans le dessein de me faire pendre, paraît s'écarter tant soit peu de la vérité. )■ Voilà comme il fallait parler pour ne point choquer les honnêtes gens, car on est sévère aujourd'hui sur les bienséances. Et notez ceci, je vous prie. Deux articles paraissent contre moi et Renouard dans la Gazette de Milan, remplis d'injures et d'impostures : qui que ce soit n'y trouve à redire. M. Furia impiime que je lui ai volé (ce sont ses propres termes) ses papiers et sa découverte; action atroce, ajoute-t-il, qui a fait frémir d'horreur toute la ville de Florence: ce petit mensonge, exprimé avec tant de délicatesse, ne scandalise personne. Moi, je dis qu'il ne sait pas le grec : ah! cela est trop fort. Je m'amuse à le peindre au naturel, et il se trouve que c'est un sot : ah ! de tels emportements ne se peuvent excuser. Le seigneur Puzzini, que je ne connais point, se met dans la tête de me faire un mauvais parti : il ameute sa clique, me dénonce au ministre, arme l'autorité pour me persécuter, parce que je suis Français, et qu'il me croit sans appui: cela est tout simple. J'insinue doucement qu'un petit chambellan qui vit de ses bassesses dans une petite cour, baissant les Français, qu'il flatte pour avoir du pain, n'est pas un personnage à respecter beaucoup hors de son antichambre : voilà qui crie vengeance. Courier. III. 33

Pour moi, ces choses-là ne m'apprennent plus rien : ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai lieu d'admirer la haute impertinence des jugements humains. Ma philosophie là-dessus est toute d'expérience. Il y a peu de gens, mais bien peu, dont je recherche le suffrage; encore m'en passerais-je au besoin.

La suite prouvera si j'ai bien ou mal fait. Qu'on me laisse en repos, c'est tout ce que je désire; et a la cour me blâme, je prendrai patience comme le cocher c(e fiacre. Gardez-vous bien de croire que j'aie voulu répondre aux sottises des gazettes. Je les ai laissées dix mois entiers me huer, m'aboyer, sans seulement y faire attention; j'ai laissé confisquer, sans souffler, sans mot dire, les bagatelles que j'imprimais pour quelques savants. Mais quand j'ai vu qu'après mes livres on allait saisir ma personne, que le maire de Florence avait ordre d'instruire mon procès, qu'il fallait une victime à la haine nationale, et qu'on me livrait aux Italiens, me voyant enfin la corde au cou. j'ai dit, comme j'ai pu, ce que j'avais à dire pour qu'on me laissât aller.

L'ouvrage de M. Clavier nous est parvenu ici. Je ne l'ai point lu encore, mais d'autres l'ont lu qui connaissent mieux que moi ces matières. On le trouve fort savant. Quant à moi, ôtez-vous de l'esprit que je songe à faire jamais rien. Je crois, pour vous dire ma pensée, que ni moi ni autre au-

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jourd'hui ne saurait faire œuvre qui dure. Non qu'il n'y ait d'excellents esprits, mais les grands sujets qui pourraient intéresser le public et animer un écrivain lui sont interdits. Il n'est pas même sûr que le public s'intéresse à rien. Au vrai, je vois que la grande affaire de ce siècie-ci, c'est le débotté et le petit coucher. L'éloquence vit de passions, et quelles passions voulez-vous qu'il y ait chez un peuple de courtisans, dont la devise est nécessairement : Sans humeur et sans honneur? Contentons-nous, Monsieur, de lire et d'admirer les anciens du bon temps. Essayons au plus quelquefois d'en tracer de faibles copies. Si ce n'est rien pour la gloire, c'est assez pour l'amusement. On ne se fait pas un nom par là, mais on passe doucement la vie. Prions Dieu seulement que ces études, si nécessaires à tous ceux qui en ont une fois goûté, ne fassent nul ombrage à la police.

A M. et M"^^ Clavier, à Paris.

Rome, le 28 janvier 181 i.

Monsieur, je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre du lo novembre, ni vous envoyer le chiffon que deiTiandait ce directeur de la librairie, ni vous

remercier comme j'aurais voulu de vos bons offices auprès de Son Excellence : tout cela, parce que j'ai eu mal au doigt, mais un mal qui me privait de mon bras, et qui a duré deux mois; et, pendant que j'attendais ma guérison pour vous écrire, il a écrit, lui directeur, ici, au préfet, disant, comme il a dit à vous, qu'il voulait avoir cette copie du supplément de Longus, et qu'il lâcherait aussitôt mon livre bleu ' qu'il a saisi. J'ai vite donné toutes les copies dont je me suis pu aviser, non pas pour ravoir ma brochure, car, à vous dire vrai, je ne m'en soucie guère, mais pour me tirer, moi, de la gueule du loup; et je pense que voilà qui est fait.

Ne croyez pas pourtant. Madame, que je me sois fort tourmenté des disgrâces de ma Chloé. Je n'en ai pas perdu un coup de dent ni une partie de volant, quand j'ai trouvé des joueuses comme mesdemoiselles vos filles. Cela est rare malheureusement, et surtout ici. Les demoiselles, en Italie, ne jouent guère au volant : elles ont des pensées plus sérieuses , et l'amour n'attend pas le nombre des années, aux filles bien nées, s'entend, comme elles sont toutes en ce pays-ci.

Vraiment il y avait du bon dans nos commentaires sur Racine, et je suis ravi. Madame, que

I . La traduction imprimée à Florence est couverte en papier bleu.

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VOUS VOUS en souveniez. Je ne l'entends bien, pour moi, que quand je le lis avec vous, je veux dire quand c'est vous qui me le lisez. Nul autre ne devrait s'en mêler. Je ne pense pas toutefois que vous l'ayez beaucoup étudié ; mais c'est qu'il a écrit pour vous et vos pareilles. Vous avez le sentiment inné de ses divines beautés, et cela vaut mieux que le feuilleton '.

J'ai furieusement dans la tête le pèlerinage d'Athènes; et si cette dévotion me dure, je pourrais bien partir au printemps. Le fait est que je veux, avant de mourir, voir la lanterne de Démosthène et boire de l'eau de l'Ilissus, s'il y en a encore. Voilà ce que je rêve à présent : ce qu'il en sera est écrit aux tablettes de Jupiter.

A M'"^ Pigalle, à Lille.

Rome, le 3o janvier 1811.

Ah ! la bonne lettre, cousine, que je reçois de vous, et que vous employez bien cette fois votre jolie écriture ! De tout mon cœur assurément je vous accuse la réception et vous remercie, non tant

; . Feuilleton du Journal de l'Empire, rédigé par Geoffroy.

à cause des 1,200 francs, j'en avais besoin, à vrai dire, mais ce n'est pas par là que vous m'obligez le plus. Vous vous souvenez du pauvre cousin, et vous le défendez contre la médisance, quoique d'ailleurs vous n'en ayez pas trop bonne opinion : c'est cela, voyez-vous, qui me touche le cœur. Je ne vous en saurais aucun gré si vous eussiez pris ma défense dans la pensée qu'on me faisait tort : j'aime bien mieux des preuves de votre amitié que de votre équité. Pour vous rendre la pareille, je voudrais trouver quelqu'un qui dît du mal de vous. Cela se pourra rencontrer : vous avez aussi des parents. Messieurs et Mesdames, leur dirai -je, je demeure d'accord avec vous que notre cousine... sans doute... tout ce qu'il vous plaira... Car il ne me viendra jamais à l'esprit que ces bons parents puissent ne pas vous rendre une justice exacte, en disant de vous pis que pendre. Mais, comme je l'aime, ajouterai-je, je soutiens qu'elle n'a point tant de torts. N'est-ce pas comme cela, cousine, que vous plaidez ma cause aux assemblées de ma famille ?

Ce que vous dites pour justifier vos éternelles grossesses prouve seulement que vous en avez honte. Si ce sont là toutes vos raisons, franchement elles ne valent rien : car enfin, qui diantre vous pousse?... et puis ne pourriez-vous pas ?... Allons, cousine, n'en parlons plus : ce qui est fait

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est fait. Je vous pardonne vos cinq enfants; mais, pour Dieu, tenez-vous-en là, et soyez d'une taille raisonnable quand nous nous verrons à Paris. Vous me décidez à y aller, et ce projet, entre une douzaine d'autres, est maintenant mon rêve favori. Je me trouvais bien ici, on m'appelait à Venise, j'ai quelque affaire à Naples; mais je vais à Paris, puisque vous y serez dans la saison des violettes. Voilà de mon langage pastoral. Que voulez-vous? je suis monté sur ce ton-là : il ne me manque qu'un flageolet et des rubans à mon chapeau.

C'était à quinze ans qu'il fallait lire Daphnis et Chloé. Que ne vous connaissais -je alors! Mes lumières se joignant à votre pénétration naturelle, ce livre aurait eu, je crois, peu d'endroits obscurs pour vous; mais, après cinq enfants faits, que peut vous apprendre un pareil ouvrage ? Aussi l'exemplaire que je vous destine, c'est pour l'éducation de vos filles. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture pour les jeunes demoiselles qui ne veulent pas être, en se mariant, de grandes ignorantes ; et je m'attends qu'on en fera quelque jolie édition à l'usage des élèves de M'"*^ Campan.

Dieu permettra, je l'espère, que je me trouve à Paris quand vous y serez, cousine; mais, s'il en allait autrement, sachez que parmi mes projets il y en a un, et ce n'est pas celui auquel je tiens le moins, de me rendre à Leyde cette année

en passant par Lille. Je vous reverrai alors avec tous vos marmots; ils doivent être grands, ne vous déplaise, non pas tous, mais enfin le général Braillard (vous souvient-il de cette folie ?) doit avoir bien près de dix ans. Ce serait quelque chose si c'était une fille : vous avez fini justement par où il fallait commencer. Quand je dis fini, c'est que je suis loin, et ne sais guère de vos nouvelles : car peut-être, en lisant ce mot, aurez-vous sujet d'en rire. Grosse ou non, je vous embrasse vous et eux, j'entends la marmaille et M. Pigalle.

A M. et M'"^ Clavier, à Paris.

Albano, le 29 avril 181 1 .

Monsieur, pour avoir votre ouvrage, je vois bien qu'il faudra que je l'aille chercher ; et cependant vous êtes cause qu'on se moque de moi. Je reçois avis l'autre jour qu'un monsieur venant de Paris m'apportait un paquet de la part de M. Clavier. Je cours où l'on m'indiquait : ce n'était pas là, c'était à l'autre bout de la ville; j'y vais, on se met à rire, et on me dit : Poisson d'avril. Or imaginez que la veille j'expliquais à ces bonnes gens, à ceux mêmes qui m'ont joué ce tour-là, ce que

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c'est chez nous que poisson d'avril, et ils ne comprenaient pas cju'on y pût être attrapé, sachant d'avance le jour. « Il faut, disaient-ils, que vos Français soient bien étourdis. » Vous pouvez croire qu'on n'en doute plus après cette épreuve.

J'ai enfin quitté Rome : j'y vins pour quinze jours, il y a un an ou plus. Me voici en chemin pour Naples ; je n'y veux être qu'un mois si je puis, mais c'est un pays où je prends aisément racine. J'y trouve quelque chose de cette ancienne Antioche de Daphné, dont je m'accommode fort en dépit de Julien et de sa secte.

J'ai passé ce dernier mois presque tout à la campagne ; mais quelle campagne, Madame ! Si vous saviez ce que c'est, vous m'envieriez. Comme je vous plains d'être confinée à Paris, ville de boue et de poussière ! Ne me parlez point de vos environs : voulez-vous comparer Albano et Gonesse, Tivoli et Saint-Ouen? La différence est à la vue comme dans les noms. Au vrai, c'est ici le paradis. Je vais pourtant trouver mieux. Dans le pays où je vais est le véritable Éden. Mais que dites-vous de ma vie? Toujours de bien en mieux. C'est vivre que cela.

A M'"^ de Salm, à Paris.

Albano, le 29 avril 181 1.

Madame, voici tantôt mille ans que vous n'avez ouï parler de moi. J'ai eu d'abord , trois mois durant, un ma! diabolique à la main; et depuis, d'autres incidents ayant tout dérangé mon système de vie, je ne sais, à vrai dire, combien de temps s'est écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne, pas même à vous, de qui j'eusse surtout voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m'écriviez, longtemps y a, de votre château de Dyck, s'il vous en souvient, vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux choses fort intéressantes : l'édition de vos ouvrages, et le mariage de mademoiselle votre fille. Voilà de grandes affaires pour vous, et comme mère et comme auteur. J'espère que vous me croirez digne, quand vous saurez que je suis au monde , d'être, en temps et lieu, informé du résultat de vos soins. Mais, quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer, ne laissez pas de m'apprendre au moins comment vous vous portez. Sur cet article votre lettre ne me rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de votre dernière a;rosse maladie.

C'est la seconde, à ma connaissance, depuis à peine deux ans que je vous ai quittée, sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souviens très-bien. Se peut-il que vous soyez si souvent malade? vous êtes forte, et la nature vous a donné ce qu'il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez-vous point un peu livrée à la médecine? Donnez-vous-en de garde , et tenez pour sûr que cet art est un des fléaux de l'humanité. Molière s'en est moqué, mais rien n'est moins plaisant. Enfin, que vous dirai-je? cette idée m'est venue : ne sachant à qui m'en prendre des variations de votre santé, c'est eux que j'en accuse, je veux dire les médecins. Je n'ai pas peur de leur attribuer plus de mal qu'ils n'en font; mais, pourvu qu'ils vous respectent, je leur pardonne tout le reste.

J'ai passé, contre mon dessein, cet hiver à Rome, fort doucement, je vous assure, sans feu, sans froid, sans ennui (j'étais à mille lieues de m'ennuyer), et. Dieu merci, sans amis. Oui, Madame, j'ai pris en grippe l'amitié comme la médecine, et le tout par expérience. Je n'en suis ni plus chagrin ni plus misanthrope pour cela ; au contraire, je veux vivre avec tout le monde. Mais point d'amitié, s'il vous plaît ; Messieurs, point d'amis : je ne suis plus dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie, certes les meilleurs que je puisse avoir au point où me voilà.

Maintenant je m'en vais à Naples, d'où je compte revenir à Paris.

Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose, n'ayant ni remarques curieuses ni aventures à vous conter. Je vais lentement, non pour observer, car je n'ai nul dessein de vendre ma relation avec un atlas, mais pour jouir un peu des délices du climat et de la saison. Je m'arrête vraiment à tout bout de champ. Ici, j'y suis depuis huit jours, et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m'y retient, c'est un printemps dont, ma foi, vous ne vous doutez pas; ce sont des bois, des eaux, un lac, des vues qu'on ne voit point ailleurs. Vous décrire tout cela, j'en aurais bien envie, et croyez qu'il y a de quoi se faire honneur dans le genre descriptif ; mais vous, poëte, vous goûtez peu la prose poétique, et puis vous n'êtes point femme des champs, moins encore des bois; mes ombrages frais, mes ruisseaux limpides, vous feraient dormir debout : vous pensez qu'on ne vit qu'à Paris.

Paris, dans le fait, peut bien avoir aussi son mérite, surtout quand vous y êtes, et c'est pour cela que j'y veux arriver avant votre départ pour Dyck, où je vous vois en train d'aller passer vos étés; mais, pour vous trouver encore à Paris, pensez que je hâterai ma marche. Je m'en vais musant et baguenaudant, comme disait Rabelais, jusqu'à Naples; et de là, ayant fait ce que j'ai à faire, vu

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ce que j'ai à voir (c'est l'affaire de peu de jours), je repars ventre à terre, à bride abattue, jusqu'à Paris, jusqu'à vous, Madame ; je veux vous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision quî, je crois, vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur.

Quand je dis point d'amitié, vous entendez trèsbien ce que cela veut dire : je parle au genre humain, de qui j'ai à me plaindre; je parle à mon bonnet, comme le valet de Molière. Un ancien disait : Mes amis, il n'y a plus d'amis. Se trompaitil , ou si la race en a reparu depuis? C'est à vous, Madame, à nous éclaircir sur ce point, car s'il y en a, des amis, ce doit être pour vous.

Puisqu'il me reste du papier, je veux vous tancer sur un mot de votre dernière lettre. Qu'est-ce, je vous prie, que ces portraits qui semblent vous dire : Que fais-tu là ? Rappelez-vous cette folie , folie s'il y en eut jamais. Mettez-vous donc dans l'esprit que, s'il y a quelque endroit où vous soyez déplacée, c'est tant pis pour cet endroit-là.

270 LETTRES INEDITES

A M. Boissonnade, à Paris.

Frascati, le 28 mars 181 2.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre, que m'a remise M. Fauris de Saint-Vincent. C'est un homme de mérite, et je vous remercie de m'avoir voulu procurer une si belle connaissance. Mais malheureusement je ne suis plus du monde. Je fuis un peu le genre humain, et je le donnerais, ma foi, de bon cœur à tous les diables, n'était quelques gens comme vous, en faveur desquels je fais grâce h tout le reste. Il me charge, M. Fauris, de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de VArt de traduire : apparemment vous êtes au fait, et vous saurez ce que cela veut dire.

Je lis toujours avec plaisir vos û, quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citations de vos auteurs ; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelque projet : on ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, Monsieur, venez au secours de notre pauvre langue, qui reçoit tous les jours tant d'outrages. Mais je vous trouve trop circonspect : fiez-vous à votre propre sens; ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Sur-

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tout gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV; la moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs : ceux-ci sont tous ânes bâtés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases : vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé. Voilà qui est plaisant, je fais le docteur avec vous. Je vous tiendrais trop, à vous dire tout ce que j'ai rêvé làdessus.

Ce n'est donc pas vous qui succédez à M. Ameilhon, ni Coraï non plus, et il y a en France quelqu'un plus habile que vous deux? On me dit que c'est un commis de la trésorerie. Croyez-vous qu'il eût été reçu si le caissier se fût présenté ?

Nous avons ici, vous le savez, le célèbre M. Millin ; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il arrive n'ayant que trois habits habi'lés. Il est clair qu'il a cru que Rome n'en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et, pour la réparer, il écrit à Paris qu'on lui envoie, ventre à terre, par une estafette, ses autres habits habillés, et le plus habillé de tous, son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie, son claque et sa dentelle. C'était le moins qu'il dût aux Césars et à l'impératrice Faustine, qui ne reçut jamais de membre d'aucun corps que dans

LETTRES INEDITES

l'état convenable. Il faut que cette science de l'étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. Degérando était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitole, et les sept collines, et le Tibre, et la colonne Trajane; il avait toujours quelque chose d'obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins. Sa civilité s'étendait à toute la nature et à tous les siècles. M. Millin projette d'aller jusqu'en Calabre, pays où l'on n'a jamais vu d'habits habillés : à peine y habille-t-on les hommes.

Ne me parlez point des papyri^ : c'est le sujet de mes pleurs. Ils étaient bien mieux sous terre que dans les mains barbares où le sort les a mis. Il y a là force scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer, copier, publier. Ce sont autant de dragons qui en défendent l'approche à tout homme sachant lire, et qui n'en font, eux, nul usage. Monsignor Rossini s'en occupa jadis; mais, depuis qu'il est prélat de cour, il n'a plus dans la tête que le baciamano et le petit coucher. Si vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la sainte ampoule ou

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