Libraire de Tours
2. M. Beyle, connu sous le pseudonyme de Stendhal. Courier. JII. 4Î
une petite table pour écrire, une autre pour manger. Je mange chez moi; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable, aux prix ordinaires. Ma chambre donne, comme les autres, sur un long corridor. On m'enferme le soir à neuf heures, à double tour : cela me contrarie extrêmement, quoique je n'aie nulle envie de sortir. On m'ouvre le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le quartier de terre d'Isambert. Nous n'en jouissons qu'à certaines heures; le reste du jour, elle appartient aux prisonniers pour dettes, qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors, mais il faut aller demander à la police une permission qui ne se refuse pas; cependant c'est uii ennui. Il y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays étranger, et je crois qu'ils ont raison; cependant je maintiens toujours que c'est une grande sottise de se mettre en prison. Il y a ici un homme qui l'a faite, cette sottise- là, et s'en repent cruellement. Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les jours et beaucoup d'autres gens. Il me paraît tellement accoutumé à ceci qu'il n'y pense seulement pas. Pour moi, cinq jours, depuis que je suis enfermé, m'ont paru longs, et les cinquante-cinq qui me restent me paraissent aussi bien longs.
Adieu, trésor! Embrasse le cher Paul.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE SSg
A M"'^ Courier.
Sainte-Pélagie, mardi, octobre 1821.
J'ai eu des nouvelles d'Emilie par Bélanger, avec qui j'ai dîné hier. Elle va partir pour l'Amérique avec son mari, qui la vient chercher. Béranger la dit fort aimable et très-spirituelle. Elle se vante de nous connaître et d'être liée avec toi : c'est depuis qu'on parle de nous. On en parle beaucoup, et chaque jour j'ai des preuves du grand effet de ma drogue.
Vendredi.
J'ai encore dîné hier avec le chansonnier. Il imprime le recueil de ses chansons, qui paraît aujourd'hui. C'est une grande affaire, et il pourrait bien avoir querelle avec maître Jean Broë. Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites; il me les donne.
Samedi.
Je rêve souvent de Paul et de toi, et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long, quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux.
A M'"^ Courier.
Sainte-Pélagie, octobre.
Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux! Cependant mon absence aura cela de bon que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires.
Je reçois des visites qui me font perdre un temps bien précieux. C'est à présent surtout que mes journées sont chères. Ta tante m'a fait demander si je tenais beaucoup à la voir.
Les chansons de Béranger, tirées à dix mille exemplaires, ont été vendues en huit jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place. Il s'en moque : il en trouvera d'autres chez des banquiers ou négociants, ou dans des administrations particulières. Il était là simple copiste expéditionnaire. On ne sait s'il sera inquiété : je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des choses qui ne se peuvent dire en prose.
Mes drogues se vendent aussi très-bien, et le marchand est venu m'annoncer ici que nous pourrions bientôt compter ensemble. Je crois que j'ai bien fait de m'en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme, et c'est pour commencer. Je le tiens par l'espérance.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 341
A M'"'^ Courier.
Le 3 1 octobre 1821.
J'ai reçu tes divines lettres, dont la dernière est du 26. J'en ai eu trois à la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endroit où tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m'a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu'un n'entrât chez moi, car on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n'ai-je pas eu seulement ton portrait? Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il est sûr que tu as bien fait , car, ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. Je comprends à merveille comment tu as accepté sans le vouloir. Cela m'est arrivé mille fois.
La lettre que je t'envoie est du frère de Dupin le fameux, avocat. Ce frère est lui-même fameux par de fort bons ouvrages sur l'Angleterre. Je t'envoie cela, parce que tu aimes à voir les succès de ton mari.
A M""" Courier.
Le 3 ou le 4 novembre 1821.
Viollet Le Duc m'est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boileau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.
B... vient aussi me tourmenter: il m'a tenu trois heures aujourd'hui. La perte de ces heures est irréparable pour moi et pour mon Longus, qui s'imprime. Il est probable que jamais je n''aurai le temps d'y retoucher après cette édition, qui n'est cependant pas telle que je la voudrais. J'ai heureusement donné quelques touches imperceptibles à ma lettre à Renouard, qui, sans y rien changer, raniment quelques endroits, mettent des liaisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.
Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite, je suis bien aise que tu sois jeune, pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sans y penser. Tes détails me ravissent.
Il fait un bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul ! Il faut lui garder toutes nos lettres, afin qu'il voie quelque jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d'avoir perdu celles de mon père.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 34?
A M'"' Courier.
Le i6 novembre 182 i.
Me voici levé à quatre heures, et Thomme qui tousse toujours m'empêche de travailler. Je l'écoute, et il me semble que j'ai mal à la poitrine.
Je quitte à l'instant Béranger, qui va être jugé et sans doute condamné. J'ai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint-Avertin. C'est un brave homme; il est de mon âge, et il a une jeune femme. Mais cette femme n'est pas une Minette : elle aime la dépense et le plaisir.
M""" Shœnée est venue ici voir un prisonnier, son parent; elle a fait un éloge de toi qui a charmé toutes ces bonnes gens. Ils sont venus me le redire, et je suis convenu avec eux qu'il en était quelque chose.
Samedi.
J'ai reçu tout à l'heure un colonel fameux', dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite, et je ne m'étonne pas qu'il ait l'ambition de se distinguer.