I. Commandant l'artillerie de l'armée devant Gaete
monde, je ne t'en saurais que dire; mais j'ai vu deux classes dans ma vie : j'ai connu gens de lettres, gens de sabre et d'cpée. Non ! la postérité ne se doutera jamais combien, dans ce siècle de lumières et de batailles, il y eut de savants cjui ne savaient pas lire et de braves qui faisaient dans leurs chausses! Combien de Laridons passent pour des Césars, sans parler de César Berthier!
Nous partons demain pour Cosenza, où nous devons joindre Masséna. Nous ne faisons rien, comme vous dites : de petits pillages dans des villages. Adieu. Tu peux m'écrire maintenant par la poste, si poste il y a.
Nous avons trois Franceschi, dont deux généraux et un colonel aide de camp de Masséna, assez mal plaisant animal. Des deux généraux, l'un est un petit bancal, plein de feu, intrépide, donnant tête baissée partout; l'autre est un ci-devant procureur de Bastia, et né pour toujours l'être. A dire vrai, il l'est toujours, et n'a guère changé que d'habit. Adieu encore une fois : ce long volume te prouve combien nous sommes peu occupés.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'itaLIE 85
A M. k général Dulauloy, à Napks.
Cassano, 12 août 1806.
Mon général, rien ne pouvait me faire plus de plaisir et d'honneur que de vous voir approuver ma conduite dans la sotte opération ■ que j'avais prise tant à cœur, par amitié pour un homme qui maintenant me fait la mine. Vous saurez tout quand je vous verrai. Un rayon de prospérité donne d'étranges vapeurs. Moi, d'abord, je fus fâché de la perte des canons; mais ici je vois que personne n'y pense, et je serais bien bon de m'en faire un chagrin quand tout le monde s'en moque.
On nous dit que vous êtes en faveur près de M™* G... Parbleu! vous devriez bien, dans vos bons moments, vous souvenir de moi, qui, depuis six mois, n'ai guère eu de bon temps, et me faire un peu revenir à Naples. J'y ai bien autant à faire que vous : j'y ai la nue propriété d'un des plus beaux objets qui soient sortis des mains de la nature. Je ne connais point votre madame : tout le monde dit qu'elle a de jolies choses. Si vous ai-
1. Sa mission à Tarente pour y chercher de l'artillerie. Le secret, qui devait être gardé, fut divulgué par la cour du roi de Naples.
mQz toujours le change, nous pourrions faire quelque affaire : vous me devriez certainement du retour; mais à cause de vous, et pour aller à Naples, je ferais des sacrifices. Si vous aviez la moindre idée de ce que je vous propose, vous m'enverriez l'ordre de partir sur-le-champ, et en poste.
A M'"'" Marianna Dionigi, à Kome.
Mileto, le 7 septembre 1806
Madame, Dieu veuille que ma dernière lettre ne vous soit pas parvenue ! Je serais bien fâché, vraiment, que ce que je vous demandais fût parti : c'étaient des papiers et des livres. Quant à mes habits, je ne les ai pas reçus; mais je sais qui les a reçus pour moi : ce sont les Anglais. Vous aurez appris que nous perdîmes contre eux, il y a deux mois, une bataille et toute la Calabre. Nous regagnerons peut-être la Calabre, mais non la bataille. Ceux qui sont morts sont morts; tout ce que nous pourrons faire, ce sera de leur tuer autant de monde qu'ils nous en ont tué. Bientôt, selon toute apparence, nous aurons cette consolation, ou pis que la première fois. Quoi qu'il en
soit, la guerre m'occupe tout entier, et je ne pourrai de longtemps penser k autre chose. Ainsi, Madame, je souhaite que, jusqu'à mon retour, vous conserviez chez vous les petits effets dont vous avez bien voulu vous faire dépositaire.
Je remets au temps où j'aurai l'honneur de vous voir, Dieu aidant, le détail de nos désastres. C'est une histoire qui commence mal, et dont peu de nous verront la fin. Je ne suis pas des plus à plaindre, puisque j'ai encore tous mes membres; mais la chemise que je porte ne m'appartient pas. Jugez par là de nos misères!
Si, en conséquence de ma dernière lettre, vous m'aviez adressé quelque paquet à Naples, ayez la bonté de m'envoyer les renseignements nécessaires pour les réclamer. Je resterai ici tant qu'on y fera la guerre; mais, si l'on cesse de se battre, je cours aussitôt à Rome, et tous mes maux ne finiront que quand j'aurai le bonheur de vous revoir.
Permettez, Madame, que je vous prie de présenter mon respect à madame votre mère , à M"*" Henriette et à M. d'Agincourt, que vous vovez sûrement quelquefois. Me donner de leurs nouvelles et des vôtres, c'est le plus grand plaisir que vous puissiez m.e faire de si loin.
A M. le général Mossel.
Mileto, le 10 septembre 1806.
J'ai reçu, mon général, la chemise dont vous me faites présent. Dieu vous la rende, mon général, en ce monde-ci ou dans l'autre! Jamais charité ne fut mieux placée que celle-là. Je ne suis pourtant pas tout nu; j'ai même une chemise sur moi, à laquelle il manque, à vrai dire, le devant et le derrière, et voici comment : on me la fit d'une toile à sac que j'eus au pillage d"'un village; et c'est là encore une chose à vous expliquer. Je vis un soldat qui emportait une pièce de toile. Sans m'informer s'il l'avait eue par héritage ou autrement, j'avais un écu et point de linge; je lui donnai l'écu, et je devins propriétaire de la toile, autant qu'on peut l'être d'un effet volé. On en glosa; mais le pis fut que, ma chemise faite et mise sur mon maigre corps par une lingère suivant l'armée, il fut question de la faire entrer dans ma culotte, la chemise s'entend, et ce fut là où nous échouâmes, moi et ma lingère. La pauvre fille s'y employa sans ménagements, et je la secondais de mon mieux; mais rien n'y fit. Il n'y eut force ni adresse qui pût réduire cette étoffe à occuper au-
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tour de moi un espace raisonnable. Je ne vous dis pas, mon général, tout ce que j'eus à souffrir de ces tentatives, malgré l'attention et les soins de ma femme de chambre, on ne peut pas plus experte à pareil service. Enfin, nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra l'idée de retrancher de la chemise tout ce qui refusait de loger dans mon pantalon, c'est-à-dire le devant et le derrière, et de coudre la ceinture au corps même de la chemise, opération qu'exécuta ma bonne couturière avec une adresse merveilleuse et toute la décence possible. Il n'est sorte de calembours et de mauvaises plaisanteries qu'on n'ait faits là-dessus, et c'était un sujet à ne jamais s'épuiser, si votre générosité ne m'eiit mis en état de faire désormais plus d'envie que de pitié. Je me moque à mon tour des railleurs, dont aucun ne possède rien de comparable au don que je reçois de vous.
Il n'y avait que vous, mon général, capable de cette bonne œuvre dans toute l'armée : car, outre que mes camarades sont pour la plupart aussi mal équipés que moi, il passe aujourd'hui pour constant que je ne puis rien garder, Texpérience ayant confirmé que tout ce que l'on me donne va aux brigands en droiture. Quand j'échappai nu de Corigliano, Saint-Vincent ' me vêtit et m'emplit une