Oeuvres philosophique du père André
Nous avons deux Biographies du P. André, l'une de l'abbé Guyot, dans Y Eloge historique qui précède les Œuvres posthumes (Paris, h vol., 1766), l'autre du P. Tabaraud , ancien oratorien , dans l'article consacré au P. André, tome II de la Biographie unira-selle. En rapprochant ces deux Biographies, et en les éclairant l'une par l'autre , on en tire le résumé qui suit :
André était du pays de Descartes, de cette Bretagne qui, depuis Pelage et Abélard , est accoutumée à fournir à la philosophie et à la théologie des esprits distingués, mais médiocrement disposés à porter le joug des opinions régnantes. Né à Chateaulin, dans la basse Bretagne, en 1675, l'année même de l'arrêt du conseil contre le cartésianisme1, il était entré chez les jésuites en 1693, et, dans les premières années du xvme siècle , il faisait sa théologie à Paris, au collège de Clermont, depuis le collège Louis le Grand. Ce fut alors qu'il connut Malebranche , et forma avec l'illustre cartésien une liaison intime, continuée dans une correspondance régulière jusqu'à la mort de Malebranche, en octobre 1715. Le P. André avait l'âme droite et élevée , l'esprit sage , modéré , élégant. La philosophie nouvelle se présentait à lui avec l'attrait d'une doctrine injustement attaquée , s' appuyant d'un côté sur une géométrie profonde et sur une physique claire et ingénieuse , et de l'autre , sur une métaphysique sublime ,
1 Fragments philosophiques, 3e édit., t. II, p. 195.
ij INTRODUCTION.
parée des charmes d'un admirable langage. Mais le cartésianisme avait ses conséquences : on n'est pas indépendant en philosophie sans le devenir un peu en théologie et même en politique , et les cartésiens furent les libéraux de leur temps. On peut donc pressentir, malgré l'absolu silence de l'abbé Guyot, et on voit déjà dans le P. Tabaraud quelle fut la destinée de ce libre penseur parmi les jésuites. Dès que ses opinions percèrent , il fut environné d'ombrages et exposé à l'inquisition la plus tracassière, jusqu'à ce qu'envoyé au collège de Caen, en 1726, sans abjurer ses principes, mais peut-être les contenant davantage , ou peut-être aussi protégé par le progrès toujours croissant de l'esprit philosophique, et par le déclin du crédit des jésuites, le P. André trouva enfin le repos, et vit arriver, au sein de l'estime générale, la suppression de son ordre, en 1762. Il mourut à Caen, en 1764, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Il avait publié, en 1741 , ÏEssai sur le Beau, composé de discours lus à l'Académie de Caen dont il était membre. En 1763, il avait donné une seconde édition, fort augmentée, de cet Essai, par les soins de l'abbé Guyot, qui fut aussi, en 1766, l'éditeur de ses Œuvres posthumes.
Voilà tout ce que nous savions sur le P. André d'après le témoignage de ses deux biographes, quand de nouveaux documents vinrent nous apporter des lumières inattendues, et, en ajoutant des détails authentiques et douloureux à ce que nous avait appris le P. Tabaraud, transformer à nos yeux l'auteur estimé de Y Essai sur le Beau en un personnage digne de l'attention et de l'intérêt de l'histoire par les longues disgrâces , absurdes et cruelles , qu'il souffrit dans le sein de sa compagnie comme cartésien
INTRODUCTION. iij
à la fois et comme janséniste; par l'attachement éclairé et courageux qu'il garda toute sa vie à une grande cause proscrite; par le rare talent d'écrivain ingénieux, délicat, élevé , quelquefois véhément et pathétique , que nous révèlent les pages , jusqu'ici inconnues, échappées à sa plume pendant une persécution de près de cinquante années.
Nos nouveaux documents nous viennent de deux sources différentes.
Vers la fin de l'année 1839, M. Leglay, archiviste du département du Nord , bien connu par son exacte et curieuse érudition , nous communiqua un manuscrit acheté par lui chez un libraire de Lille, et qui contenait des lettres inédites du P. André. Ce manuscrit est un in-Zi-0 de cent quatre-vingt-quatorze feuillets, comprenant quatre-vingttrois lettres, dont plusieurs sont adressées à Malebranche, un plus grand nombre à un jésuite nommé Larchevêque, toutes les autres à M. l'abbé de Marbeuf , de l'Oratoire. Elles commencent en 1707, et se terminent à la fin de 1722; elles embrassent donc un espace d'environ quinze années. Ces lettres , il est vrai , ne sont point originales ; ce ne sont que des copies, mais des copies faites avec un grand soin ; l'écriture est certainement de la première moitié du XVIIIe siècle, en sorte que l'authenticité de cette correspondance ne peut pas être révoquée en doute. J'en ai donné des extraits de quelque étendue dans le Journal des Savants (janvier et février 184.1) sur deux points intéressants : 1°. la persécution trop peu connue du P. André ; 2°. les matériaux qu'il avait amassés pour composer une vie de Malebranche.
Nos travaux sur le P. André en étaient là, lorsqu'à la fin de 18M nous reçûmes la lettre suivante :
iV INTRODUCTION,
« Caen , 31 décembre 1841.
a Monsieur, « Les deux intéressants articles que vous avez publiés sur le P. André , dans le Journal des Savants des mois de janvier et de février derniers , m'engagent à vous faire part , avant tout autre, de la découverte que je viens de faire, concurremment avec MM. Trébutien et Leflaguais , mes collègues à la bibliothèque de Caen.
« Il y a quelques jours , ayant rencontré , en visitant deux immenses ballots de papiers manuscrits et autres qu'on se disposait à vendre à la livre , quelques imprimés relatifs à l'histoire du Calvados pendant la révolution , je fis porter ces ballots à la bibliothèque de la ville , afin de les examiner. Vous jugerez de notre satisfaction lorsque , après avoir jeté les yeux sur les premiers cahiers écrits à la main , nous reconnûmes , au milieu de notes assez curieuses sur notre histoire locale, la majeure partie des manuscrits autographes et inédits de l'auteur de Y Essai sur le Beau, savoir : 1°. La Géométrie pratique, un fort vol. in-4°; 2°. Traité de V Architecture civile et militaire, in-4°; 3°. Traité de î 'Architecture ,etc. (mise au net du précédent), in-fol.; 4°. L'Art de bien vivre, poëme en quatre chants, in-4°; 5°. Une vingtaine de serinons sur différents sujets , in-4°; G0. Un fort volume de notes sur Descartes et Malebranche , in-4° ; 7°. Metaphysica, sive Theologia naturalis, in-fol. ; 8°. Instruction chrétienne pour un enfant qui est dans les études, in-fol. ;
9°. Deux cartons considérables de cahiers et de feuilles volantes, contenant des opuscules en vers ou en prose , des maximes , des pensées, des notes, etc. ;
10°. Enfin, un fragment considérable de la seconde partie de YEssai sur le Beau, in-4°.
« Mais ce qui nous frappa le plus furent trois cahiers contenant :
Le premier, de quarante-six feuillets , la correspondance du