DEUXIÈME PARTIE. — IV. clxxxiij
Que cela soit vrai ou qu'il ne le soit pas, les malebranchistes n'en sauroient rien conclure à leur avantage, puisqu'il s'agit d'un don surnaturel.
« 8°. Les platoniciens dont saint Augustin a suivi et voulu christianiser la doctrine, ne reconnoissoient de ces sortes d'idées divines que pour les vérités générales et immuables, et pour les genres et les espèces des êtres , sans en reconnoitre pour les individus particuliers. Non-seulement saint Augustin n'a rien dit qui prouve qu'il ait eu sur cela d'autres sentiments que ces platoniciens, mais le nom même de formœ principales, qu'il donne après eux à ces idées, semble assez marquer qu'il a suivi là -dessus leurs opinions. De plus, ceux des platoniciens qui prétend oient que les âmes des hommes étant purifiées pouvoient parvenir jusqu'à voir les idées divines, croyoient en même temps que ces Ames voyoient d'abord ces idées divines comme objets, avant d'y voir les choses dont elles sont les idées : de la même manière , il faut d'abord voir un tableau avant d'y voir l'objet que ce tableau représente ; et il est encore certain que saint Augustin n'a rien dit d'où l'on puisse conclure qu'il se soit départi de ce sentiment. Il a dit, à la vérité, que l'âme peut monter à un tel degré de charité et de perfection , qu'elle arrive jusqu'à voir les vérités nécessaires et immuables dans les idées divines. Mais il faut ou attribuer à saint Augustin une absurdité dont il n'étoit pas capable, ou convenir de deux choses : 1°. qu'il a cru que ces âmes saintes voient d'abord ces idées divines comme objets avant de voir les vérités nécessaires et immuables dans ces idées; 2°. qu'il n'a fait consister le privilège particulier de ces âmes saintes et pures que dans la vue des idées divines comme objet, et nullement dans la connoissance qu'elles avoient des vérités nécessaires et immuables en les voyant dans ces idées divines. En voici la preuve. Il arrive tous les jours, et il est arrivé de tout temps, que les plus habiles gens dans les sciences ne sont pas les plus saints , et que les âmes les plus pures selon Dieu ne sont
Clxxxiv INTRODUCTION.
pas celles qui soient le plus versées dans la géométrie , dans la science des nombres et dans toutes les autres parties évidentes et certaines des mathématiques. L'impie Hobbes et l'athée Spinosa ont plus su de géométrie qu'aucun des saints dont il soit fait mention dans le Martyrologe. Souvent donc les impies connoissent plus clairement les vérités éternelles et immuables , et ils en connoissent en plus grand nombre que les saints consommés dans la perfection de la charité. Ge seroit donc faire tort à saint Augustin que de croire que , contre toute l'expérience du genre humain , il eût attribué aux seules âmes pures et saintes le privilège de mieux connoître les vérités nécessaires et immuables, que ne les peuvent connoître les impies qui joignent une grande étude à beaucoup d'esprit. Il faut donc conclure que le privilège accordé par saint Augustin aux seules âmes pures et saintes de voir les vérités nécessaires et immuables dans les idées divines , ne consiste pas, selon lui, à connoître mieux les vérités que ne les connoissent les autres hommes , mais simplement à les voir dans les idées divines, en voyant d'abord ces idées comme objets : chose que saint Augustin a cru singulière à l'égard des grands saints.
« 9°. Enfin saint Augustin n'a point tiré ce platonisme de l'Écriture ni de la tradition , mais de Plotin et de Porphyre, qui sont d'assez mauvaises sources. Ainsi, pour juger de la créance que mérite saint Augustin en ce quïl dit de la vue des idées divines, il faut examiner ce platonisme en luimême ; en le considérant sur ce pied-là , on ne fera point de difficulté qu'il paroit beaucoup plus aisé à réfuter qu'à établir. Aussi , pas un des Pères du temps de saint Augustin , ni des siècles suivants, n'a été là-dessus de son sentiment. Entre ceux qui l'ont précédé , le seul Eusèbe a cru qu'on pouvoit donner un bon sens à ce que Platon avoit dit des idées; mais Eusèbe n'a point cru qu'on les pût voir. Tous les anciens Pères ont méprisé et rejeté ce platonisme.
«En finissant ce long article, on est obligé d'avertir le