DEUXIÈME PARTIE. — V. CXCJ
du collège, pour devenir honnête homme, c'est d'oublier tout ce qu'on y apprend. Peut-être que, s'il y avoit un bon cours de philosophie , où nos vérités les plus évidentes fussent traitées une à une, avec les objections et les réponses à la manière des scholastiques , on verroit enfin cesser le désordre de leur pédanterie; du moins il est certain qu'un pareil ouvrage la pourroit faire voir dans tout son jour et pourroit encore servir d'introduction à la lecture des bons livres, ce qui ne seroit pas un petit avantage. Voilà, Monsieur, bien du préambule pour vous dire que toutes ces raisons m'ont fait entreprendre un cours de philosophie chrétienne , solide et suivie , dont toutes les vérités fussent liées ensemble par un enchaînement visible depuis la première vérité connue à tout le monde , jusqu'à la dernière découverte de nos plus sçavants auteurs. Beau dessein sans doute ! il n'y a plus qu'à l'exécuter. N'allons pas si vite ; encore un moment d'attention , s'il vous plaît. Comme la nation des scholastiques est aisée à effaroucher, nous garderions de leur philosophie toutes les questions qui pourraient être de quelque utilité par quelque tour d'esprit qu'on leur pourroit donner, ou , encore mieux, en évaluant leurs grands termes, qui assez souvent ne font que dire scientifiquement ce que tout le monde sait. Mais la principale vue qu'il faudrait y avoir, c'est de montrer partout en peu de mots le fruit qu'on en peut tirer par rapport à la piété chrétienne. Car, si la. science n'édifie, à quoi est-elle bonne? Je ne sçai, Monsieur, si je vous ennuie , mais, pour moi , je sens un extrême plaisir à vous décharger mon cœur. Je vous prie donc de me pardonner ce petit détail. Nous naissons avec deux grands défauts qui s'opposent à la recherche de la vérité : défaut d'esprit et défaut de mœurs. La vérité est pure, subtile, déliée; elle n'a point de prise pour des esprits plongés dans la chair. La vérité est simple et incorruptible; elle n'a point de commerce avec les âmes déréglées et corrompues. C'est pourquoi je ne trouve pas mal établi que l'on commence
CXcij INTRODUCTION.
l'étude de la philosophie par la logique et la morale. Mais il faudroit une logique nette , précise, et même, autant qu'il se peut , agréable , pour ne point rebuter les enfants en ne leur présentant d'abord que des épines à dévorer. Ne pourroit-on pas y réussir en faisant un recueil exact des règles du bon sens , en y entremêlant des questions choisies et faciles pour exercer leurs esprits naissants , et pour leur apprendre ainsi à en faire la juste application? On pourroit encore y répandre quantité de réflexions qui serviroient à leur rendre le sens droit, l'esprit juste et pénétrant, et même à leur donner le bon goût de toutes les choses qui sont du ressort du jugement. On s'y prendroit dans la morale à peu près de la même sorte; on en feroit une logique du cœur, et, outre les règles de conduite , on y traiteroit les matières les plus intéressantes et les plus capables de nous toucher : la fin de l'homme, et le souverain bien, et le souverain mal; la vertu , qui est la seule voie du bonheur, le vice , qui en est le seul obstacle , etc. Après avoir de cette sorte préparé les esprits à la connoissance et à l'amour de la vérité, nous y entrerions à pleines voiles dans la métaphysique ^ qui est une science générale qui donne les principes de toutes les autres. J'y établirois donc d'abord les vérités primitives et fondamentales, qui sont les sources infaillibles de la connoissance humaine. Comme l'existence d'un Dieu souverainement bon , sage, vrai, est une de ces vérités, je la traiterois à fond, avec sa nature, ses principaux attributs, son action sur les créatures, etc.; et, comme la connoissance de notre âme est aussi une des premières que nous devions avoir, c'est ici que je la placerois , je veux dire après Dieu immédiatement , suivant à peu près cet ordre de questions : la manière dont nous la connoissons par idée ou par sentiment intérieur ; ses facultés , leur nombre , leurs propriétés ; si elle agit sur elle-même et en elle-même , sans parler encore de son action sur le corps , que je réserverois pour le Traité de l'homme. Encore un peu de patience, je vous en