DEUXIÈME PARTIE. — VIL CCXXXÎJj
Buffier traite moins bien Malebranche , et avec raison ; mais il en parle avec l'estime et le respect que l'on doit au génie, alors même qu'il s'égare. Page 270 : « La réputation de cet auteur a été si éclatante dans le monde philosophique , qu'il paroît inutile de marquer en quoi il a été le plus distingué entre les philosophes. Il n'a été d'abord qu'un simple cartésien , mais il a donné un jour si brillant à la doctrine de Descartes, que le disciple l'a répandue par la vivacité de son imagination et par le charme de ses expressions plus que le maître n'avoit fait par la suite de ses raisonnements et par l'invention de ses divers
systèmes Le plus grand talent du P. Malebranche
est de tirer d'une opinion tout ce qu'on peut en imaginer d'intéressant et même d'imposant pour les conséquences, et d'en montrer tellement les principes de profil que, du côté qu'il les laisse voir, il est impossible de ne s'y pas rendre , au moins tant qu'on n'en détourne pas les yeux ; on le suit avec plaisir dans la route immense de ses idées , qui amusent et qui flattent la curiosité , en réveillant et en attachant de plus en plus l'esprit de quiconque veut bien voir les objets uniquement par la face qui lui est présentée par le P. Malebranche. >)
Voilà déjà un ton bien différent de celui de Daniel , de Valois, d'Hardouin, de Guymond, de Dutertre et du manifeste philosophique de la société en 1712. Quel rapport y a-l-il, je vous prie , entre la philosophie contenue dans ce manifeste et celle du Traité des Vérités premières ! Cherchez dans ce traité les accidents absolus , les formes substantielles, les déclamations ordinaires contre la pensée comme attribut fondamental de l'âme, ou contre l'étendue comme attribut fondamental du corps , et l'accusation de
CCXXXiv INTRODUCTION.
paralogisme portée contre la démonstration cartésienne de la spiritualité de l'âme , et celle de scepticisme contre le doute méthodique et provisoire , etc. Et pourtant nous ne sommes qu'en 1724. Quelques années ont suffi pour faire tomber les déclamations et les calomnies , et mettre à leur place une discussion légitime, l'équité , le respect et jusqu'à l'éloge. Attendez quelques années de plus : le temps fait un pas; en 1755 , l'Académie française met au concours l'esprit philosophique; la pièce qui remporte le prix distingue et met en lumière deux côtés essentiels de l'esprit philosophique, l'indépendance de toute autre autorité que celle de la raison et le respect envers la foi dans l'ordre des vérités surnaturelles, et le cartésianisme est proposé comme le modèle de l'esprit philosophique ainsi conçu. L'auteur de la pièce couronnée célèbre Descartes pour avoir secoué le joug d'Aristote, et dignement porté celui du christianisme. Dans ce discours est un morceau d'une haute éloquence sur les services rendus par Descartes à la raison humaine. Ce morceau produisit , dans son temps , le plus grand effet, et il mérite encore d'être rappelé :
« Il est aisé de compter les hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls et la tête levée , on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas la lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences ! Adorateurs stupides de l'antiquité , les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres. La raison, condamnée au silence, laissoit ' parler l'autorité.
1 La leçon ordinaire, faisait parler, me semble défectueuse.