SUR L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
Messieurs ,
Plus nous avançons dans la connaissance de l'homme , plus nous y rencontrons de merveilles. Nous voici parvenus à la plus étonnante. C'est l'union de l'âme et du corps, d'une âme qui pense , qui juge et qui raisonne , et d'un corps qui n'est capable que de figure , de mouvement ou de repos ; d'une substance active, qui tend sans cesse à une fin , qui délibère sur les moyens , qui se détermine à prendre les uns plutôt que les autres; et d'une substance purement passive , indifférente à tout par elle-même , qui ne peut être ni mue , ni déterminée que par une force étrangère ; en un mot, d'un esprit qui, par la simplicité de son être, exclut essentiellement toute composition de parties , et d'une portion de matière organisée , qui en contient nécessairement une infinité dans le moindre de ses organes. Quelle distance n'a-t-il point fallu franchir pour unir ensemble deux natures si hétérogènes? Et si nous n'étions forcés , par une expérience continuelle, à les reconnaître unies dans nous-mêmes, qui nous aurait jamais pu persuader qu'une telle union fût possible ? En effet , Messieurs , attention , s'il vous plaît : Supposons, pour un moment, que nous avons été créés, comme les anges , dans un état de pure intelligence ; comment s'y prendrait-on pour nous faire concevoir la possibilité d'une substance composée d'un esprit et d'un corps? Nous diraiton , avec les philosophes : consultez l'idée de l'esprit ? Nous n'y verrions qu'un être intelligent , un esprit pur, qui n'a que faire d'un corps ni pour exister, ni pour être heureux.
210 sur l'union de l'ame et du corps.
Nous dirait-on : consultez l'idée du corps? Nous n'y verrions qu'une masse informe , ou , si l'on veut , une belle statue, qui nous laisserait assurément sans réponse. Nous dirait-on enfin : consultez l'idée de la toute-puissance du Créateur? Nous attendrions peut-être encore à croire la chose possible que nous la vissions exécutée.
Le récit admirable que nous en avons dans l'histoire de la création du monde ' achève de nous faire sentir la grandeur de l'entreprise. Car, prenons-y garde, quelle différence entre la manière dont l'auteur sacré nous raconte la production des autres créatures et celle de l'homme? C'est une réflexion naturelle qui se présente à tous les lecteurs attentifs. Quand Dieu tire du néant les êtres qui composent le monde purement matériel, il y procède avec une rapidité qui nous étonne. Il dit, et tout est fait : le ciel et la terre , la lumière et le firmament, le soleil et les astres, les herbes et les plantes, les animaux aquatiques et aériens, les animaux terrestres, les reptiles et les quadrupèdes. L'historien sacré court sur ces merveilles du Créateur presque aussi vite que la parole qui leur a donné l'être. Dixit, et factum est. Mais vient-il à la création de 1* homme , sa plume s'arrête ; il semble que Dieu délibère ; il tient une espèce de conseil , et il dit : Faisons l'homme à notre image. Il ne dit pas, comme il venait de le faire à l'égard des animaux et des plantes , que les eaux ou que la terre produisent l'homme ; il y met lui-même la main, si j'ose ainsi parler. Il ne le produit pas tout entier à la fois , mais à deux reprises , pour nous en faire mieux distinguer les deux substances composantes. II construit d'abord un palais magnifique pour y loger dignement son image; il en distribue les dedans; il en orne les dehors avec un art digne de l'architecte , et après l'avoir fini , le souffle de sa bouche y répand un esprit semblable au sien pour y régner sous ses ordres.
1 Gen., {.
Après cela , Messieurs , peut-on douter que l'union de l'âme et du corps ne soit, dans l'ordre de la nature , le plus grand miracle du Créateur? car de quoi était-il question? Il s'agissait d'établir une communication intime entre deux substances qui ne peuvent rien avoir de commun , ni point de contingence pour se joindre , ni canal intermédiaire pour se transmettre leurs influences, ni attraction réciproque pour se jeter l'une à l'autre des chaînes mutuelles, comme deux aimants qui s'attirent , ni unisson harmonique pour se concerter ensemble comme deux cordes sonores montées sur le même ton dans un instrument de musique.
Mais ce n'est là qu'un miracle de puissance, et mon principal dessein est de vous y montrer un miracle de sagesse dans les lois que l'auteur de la nature a portées pour former les nœuds de cette union merveilleuse. Miracle de sagesse que nous y remarquons surtout en deux points :
'1°. Dans la manière dont il unit l'âme à son corps, et par lui à tout l'univers.
2°. Dans la nature du pouvoir qu'il a donné à l'âme sur son corps, et par lui sur toute la terre.
Au reste, Messieurs, quoique mcn sujet paraisse un peu métaphysique , je ne demande ici , pour me rendre intelligible à tout le monde, que les connaissances les plus communes parmi les gens de lettres. Il y aura pourtant quelques endroits où votre pénétration me sera d'un grand secours, et vous me permettrez quelquefois d'y compter. Entrons en matière.
Pour associer l'âme et le corps dans un commerce réglé , que fallait-il faire? Point de société sans un intérêt commun qui en lie les membres. Il fallait donc, s'il était possible, intéresser les deux parties contractantes â leur mutuelle conservation. Mais le corps est un stupide, incapable de prendre intérêt à rien ; il n'y a qu'un esprit qui puisse avoir des attentions et des soins. C'est donc l'âme qu'il fallait intéresser à la conservation du corps. Mais comment? Car, que lui