SUR L UNION DE L AME ET DU CORPS
peut importer cette conservation ? Immortelle de sa nature , elle y doit être pour le moins très-indifférente. Le Créateur saura bien l'y rendre sensible. Il n'aura qu'à faire dépendre son bonheur ou son malheur actuel du bon ou du mauvais état de son associé ; moyen immanquable pour engager l'àme dans tous les intérêts du corps. C'est dans ce dessein qu'il a porté deux lois générales, dont voici la teneur :
4°. Que l'àme se jugera intimement présente partout où son corps se trouvera , comme si elle en était inséparable.
2°. Que l'âme aimera son union avec le corps , comme si elle ne pouvait subsister sans lui, ou du moins être sans lui pleinement heureuse.
On me demandera peut-être qui m'a révélé ces deux lois du Créateur? Je ne répondrai que par des faits constants.
C'est en conséquence de la première que , par des jugements naturels et invincibles, nous rapportons toutes les modifications de notre àme à quelques parties de notre corps , comme si elle y résidait par une présence locale : nos pensées à la tête, comme si elles s'y formaient; nos affections au cœur, comme s'il en était le siège; nos sensations agréables ou désagréables à d'autres organes, au pied , par exemple, ou à la main, comme si c'était eux qui sentissent le plaisir ou la douleur. Nous savons néanmoins le contraire; nous savons, à n'en pouvoir douter, que ce n'est ni la tète qui pense, ni le cœur qui aime, ni le pied ou la main qui sentent. Il y a longtemps que les philosophes, qui savent remonter jusqu'aux idées primitives des choses, nous en ont donné la démonstration , et la seule philosophie du bon sens nous en aurait bien pu persuader sans eux. Cependant, malgré cette intime persuasion, qu'arrive-t-il ? Que l'on vienne à nous piquer la main , adieu notre philosophie; aussitôt nous disons, avec le vulgaire, que nous avons mal à la main ou que la main nous fait mal. Nous ne songeons plus que, quand nous aurions le bras coupé, mille expériences nous apprennent que nous y pourrions encore
sentir ou rapporter la même douleur; preuve démonstrative qu'il n'y a que l'àme seule qui soit capable de sentiment comme de pure intelligence. Ainsi, nous pouvons bien, dans la théorie, réformer tous ces jugements naturels qui semblent confondre l'âme avec le corps , ce qui était nécessaire pour justifier la loi du Créateur contre l'accusation d'imposture. Mais il a fallu en même temps que nous ne pussions les réformer dans la pratique de peur que l'union de l'àme n'en fût affaiblie aux dépens de la conservation du tout admirable qui en résulte.
Or, Messieurs, dans ce dessein, la sagesse divine pouvaitelle prendre une voie plus infaillible pour parvenir à son but? Il ne fallait pas renfermer tellement l'àme dans le corps qu'elle ne pût en sortir pour considérer d'autres objets, c'eût été la rendre prisonnière dans son propre palais. Mais il ne fallait pas non plus qu'elle en pût sortir de manière que leur union en fût interrompue , c'eût été abandonner le corps à des accidents trop funestes par l'absence de sa souveraine. Quel était donc le milieu à prendre entre ces deux extrémités? Il fallait que l'àme pût sortir du corps en y demeurant toujours.
C'est le chef-d'œuvre de sagesse que l'auteur de la nature exécute si divinement par les cinq espèces de sensations qu'il a liées aux cinq espèces d'organes que nous appelons nos sens extérieurs. Arrêtons-nous ici un moment pour admirer cette première merveille.
Quoi de mieux ordonné que nos sens pour répandre notre âme dans tout l'univers sans donner la moindre atteinte à son union avec le corps, ou plutôt pour l'y répandre par cette union même? D'abord le tact ou le toucher la répand, si j'ose ainsi dire , dans tous les nerfs où elle se transporte au premier mouvement extraordinaire qui les flatte ou qui les blesse , non-seulement pour y donner une stérile attention , mais pour prendre part au bien ou au mal qui leur arrive. C'est le seul de nos sens qui se concentre tout entier
214 SUR l'union de l'ame et du corps. dans le corps. Le goût commence à répandre un peu l'àme dans les objets extérieurs; je veux dire dans les aliments du corps, par le jugement qu'elle porte que les saveurs dont ils occasionnent la sensation sont en partie dans leur substance. L'odorat la transporte encore plus loin par un jugement semblable sur la nature des corps qu'on appelle odoriférants , où elle suppose les mômes odeurs que nous sentons à leur approche. Mais la sphère de l'odorat est assez bornée. Voici un voyage bien plus lointain que l'àme va faire. Deux corps solides se choquent dans les airs, ou deux nuages épais se précipitent l'un sur l'autre dans la région des météores ; voilà mon âme transportée dans tous les lieux d'où part le coup qui me frappe l'oreille. J'entends, comme dans les airs, le son des cloches, et, comme dans la région des météores, le fracas du tonnerre. Mais celui de nos sens qui répand notre âme plus au loin , c'est l'œil. A quelle distance ne la porte-t-il pas dans un instant presque indivisible? A peine est-il ouvert que je me trouve dans le ciel, au milieu des astres, par les sensations de lumières et de couleurs que je leur attribue, c'est-à-dire non-seulement par une présence de simple attention , mais en quelque sorte par une présence de sentiment.
C'est ainsi que s'exécute la première loi que le Créateur a portée pour unir notre âme à notre corps , et par lui à tout l'univers. Il faudrait peut-être une philosophie plus profonde que l'ordinaire pour la comprendre dans toute son étendue. Il ne faudra qu'un peu de réflexion pour bien entendre la seconde.
Cette loi veut et ordonne que l'âme aime son union avec le corps, en quoi tout le monde sait que consiste la vie de l'homme. Loi nécessaire pour la conservation de l'espèce humaine. Il fallait donc y appliquer l'homme par un amour invincible de la vie.
Or, je prétends, Messieurs, que cet amour de la vie qui, en conséquence de la loi du Créateur, subsiste en nous mal-
gré tous les raisonnements, malgré tous les autres amours que nous y opposons quelquefois , est une clés merveilles de la nature.
Car, Messieurs , prenez garde , s'il vous plaît. Ne semblet-il pas au premier coup d'oeil que l'âme devrait naturellement regarder son union avec le corps comme une mésalliance qui la déshonore? On se mésallie tous les jours dans le monde. C'est aujourd'hui la belle mode en France. Mais du moins ce qu'on perd du côté de l'honneur, on le regagne du côté des richesses. Que revient-il à l'àme de son alliance avec le corps? S'il est en santé, c'est une source de soins et d'inquiétudes pour l'y conserver; s'il est malade, source de douleurs; dans une disposition moyenne, source d'ennuis, et ce qui devrait nous paraître infiniment plus insupportable , en quelque état que se trouve le corps , source continuelle d'embarras pour les fonctions de l'esprit. Voilà des raisons bien fortes pour dégoûter l'àme d'un compagnon qui lui tient si mauvaise compagnie. Raisonnements inutiles. Elle craindra toujours naturellement d'en être séparée.
Nous ne voyons partout que des malheureux qui se plaignent des misères de la vie, et, après s'être bien plaints, non-seulement ils s'en consolent , mais ils la trouvent encore trop courte. Nous en voyons même qui dans leurs peines invoquent la mort ; mais que la mort sensible à leurs cris se présente à leurs yeux, comme au bûcheron de la fable, on la renverra bientôt avec la même réponse. On voudrait peut-être être mort , mais on ne veut pas mourir. De grands philosophes ont fait de beaux livres sur le mépris de la mort. En ont-ils été moins attentifs à prolonger leur vie au plus loin qu'il leur a été possible ? Il est vrai que nous voyons des braves qui vont affronter la mort dans les combats; mais ne faut-il pas qu'ils la couvrent de palmes et de lauriers pour en soutenir la vue? et au premier coup de mousquet qui les blesse , voilà mes braves de niveau avec les autres hommes. Ils poussent l'amour de la vie jusqu'à
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l'héroïsme. Ils souffrent tout : le trépan , la sonde, le fer et le feu, l'amputation des membres. Pourquoi? pour retenir leur âme dans un misérable tronçon qui n'a presque plus la figure humaine. Mais enfin, pourra-t-on me dire, que répondrez-vous à l'exemple de Caton, qui eut le courage de se donner la mort? Dites la folie ou la vanité. Caton haïssait la servitude plus que la mort, et plus que la servitude, le déchet de sa réputation stoïcienne; c'est tout ce que peut prouver son exemple; et nos soins mélancoliques en font tous les jours autant que lui, sans qu'on en puisse rien conclure contre l'efficacité de la loi du Créateur.
Nous concevons néanmoins qu'il y a des objets que nous pouvons raisonnablement aimer plus que la vie. C'est qu'il y a des lois sacrées qui nous y attachent : à Dieu , comme à l'auteur de notre être ; à notre prince , comme au chef de notre société; à l'État, comme au corps politique auquel nous appartenons ; à nos amis , à nos parents , comme à d'autres nous-mêmes. Faut-fl s'étonner qu'en certaines circonstances l'amour que nous leur portons puisse aller quelquefois jusqu'à leur sacrifier notre vie ? Mais cela même ne démontre-t-il pas que nous l'aimons? car, si nous n'aimions pas la vie , serait-ce un sacrifice de la donner pour eux?
Soit donc encore mis au nombre des merveilles de l'union de l'àme avec le corps son amour constant pour cette union. Ce qui peut-être justifie la pensée du grand Descartes : que tout considéré , il y a toujours plus de bien que de mal dans la vie. Mais 'il ne faut pas nous écarter de notre sujet.
Après avoir expliqué la manière dont le Créateur unit notre âme au corps , je viens au pouvoir qu'elle y exerce ; et par lui sur toute la terre. Nouveau sujet d'admiration où je vous prie, Messieurs, de me suivre.
Dans le dessein que Dieu avait d'unir un esprit à un corps, que voulait l'ordre éternel qui est sa loi inviolable ? Il vou-
lait sans doute qu'il y eût de la subordination entre les deux substances qui composent l'homme, et, par conséquent, que la seule des deux qui est capable de commander, fût chargée du commandement, c'est-à-dire que l'àme infiniment supérieure au corps par sa qualité d'intelligence , eût le pouvoir de le gouverner sous les ordres de leur commun maître.
Ainsi , Messieurs , permettez-moi d'égayer un peu la matière par une image. Nous pouvons considérer notre corps comme une place de guerre dont le souverain nous a confié la garde ; mais une place d'une espèce bien singulière : mobile et organisée , semblable à ces tours ambulantes qu'on employait autrefois au siège des villes. C'est l'idée sensible sous laquelle nous Talions représenter pour en bien connaître l'état, avant que d'examiner la nature du pouvoir que nous y exerçons.
D'abord, le souverain n'a rien oublié pour bien munir notre gouvernement. Le corps de la place, la tète et le cœur, est revêtu de murs solides. On y a pourtant laissé, par raisons de génie , quelques endroits faibles , mais en leur donnant de bons dehors pour les couvrir, des bras que nous pouvons porter partout en cas d'attaques , et afin de nous garantir des surprises , on y a posé des sentinelles tout à la ronde ; les yeux et les oreilles dans la tète pour veiller à tout ; les yeux plus haut pour découvrir de plus loin l'ennemi quand il est en présence ; les oreilles aux deux côtés pour entendre le bruit de sa marche , quand il veut nous prendre en flanc ou par derrière , et dans tout le reste du corps un autre sens très-vif et très-alerte pour crier aux armes dans les périls pressants.
Mais il serait inutile de nous crier aux armes si nous n'en avions pas. L'auteur de la nature y a pourvu. Nous en avons d'admirables , tant offensives que défensives ; des mains promptes pour repousser l'ennemi ou pour l'attaquer; des pieds agiles pour le poursuivre, quand nous sommes les plus
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forts, ou pour faire une sage retraite quand nous sommes les plus faibles. Ajoutez que dans l'intérieur de la place nous ne manquons pas de troupes. Le sang et les esprits vous en fournissent des meilleures, qui sont toujours prêtes à nos ordres. Mais enfin , une garnison s*épuise à force de combattre , et , quand elle est trop affaiblie, nous avons besoin de troupes auxiliaires. Il fallait donc que la place eût une porte de secours pour les y faire entrer. La bouche fait admirablement cette fonction. Les troupes étrangères, qui sont les aliments, y passent ; mais après avoir été bien examinées à la porte pour nous assurer si elles sont amies ou ennemies. C'est pourquoi le goût y est continuellement sur le qui-vive. Mais sont-elles entrées dans le corps de la place, voici la merveille : ces troupes étrangères se naturalisent presqu'en un moment, et deviennent tout à coup des troupes. nationales, non par une fiction de droit , comme dans les naturalisations politiques , mais réellement et par une véritable conversion de leur substance en la nôtre. Jamais place fut-elle munie avec tant d'art pour une bonne défense ?
Tel est, Messieurs, l'état du gouvernement qui nous est confié. Ce qu'il fallait d'abord connaître. Quelle est la nature du pouvoir que le souverain nous y a donné ? Rien de plus digne de nos admirations par trois circonstances :
1°. Par le choix des parties du corps dont il nous a soumis les mouvements ;
V. Par la loi qu'il a portée pour en rendre l'obéissance plus prompte à nos ordres ;
3°. Par l'adresse qu'il a mise dans nos organes pour suppléer à leur force , pour dompter tous les corps étrangers les uns par les autres, et pour les assujettir, malgré leur résistance , à nos volontés.
Tant de nouvelles matières vous effraieront peut-être. Ne craignez pas; nous ne ferons que les toucher légèrement, et autant qu'il sera nécessaire pour en découvrir les profondeurs ù votre pénétration.
Un grand poète a dit d'Auguste qu'il partageait l'empire du monde avec Jupiter :
Divîsum imperium cum Jove Cœsar habet.
Nous pouvons dire avec plus de vérité que l'auteur de la nature a bien voulu partager avec nous l'empire de notre corps : partage absolument nécessaire, je ne dis pas seules ment pour nous en rendre le gouvernement plus facile, mais pour nous le rendre possible, comme nous Talions faire voir en peu de mots.
Tous ceux qui ont la plus légère teinture de l'anatomie ou de la construction intérieure du corps humain, savent qu'il faut une intelligence infinie pour en connaître tous les ressorts. La vue simple nous y en découvre une infinité. Le microscope est venu, qui nous y en a découvert une infinité encore plus grande , et à mesure que cet œil nouveau se perfectionne , on y en découvre tous les jours un plus grand nombre , et on peut bien assurer que la fin du monde arrivera plutôt que la fin des découvertes que nous y avons encore à faire.
Que si , pour connaître seulement tous les ressorts de la machine que nous animons, il faut une intelligence infinie, combien plus n'en faudrait-il pas pour la maintenir en état? Pour former le sang dans le cœur, qui est le principe de la vie ; pour le conduire de cette source dans les canaux destinés à le porter dans tout le reste du corps ; pour le ramener au cœur par les veines ; pour en extraire , dans son cours , les particules propres à la nourriture de chacun de nos organes, sans donner à l'un ce qui ne convient qu'à l'autre; pour en tirer les liqueurs qui les doivent humecter, de peur qu'ils ne se démontent par trop de sécheresse ou de roideur; surtout pour en exprimer les esprits, pour en remplir le cerveau, qui est comme l'arsenal de la place; enfin, pour de là les répandre dans tous les nerfs et dans les muscles qui sont nos principales forces mouvantes.
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Ce n'est pas tout. La machine ainsi montée, combien plus encore d'intelligence ne faudrait-il pas pour en faire jouer les ressorts bien à propos ? Pour les mouvoir, tantôt tous ensemble sans les brouiller, tantôt chacun séparément sans rompre leur liaison ; pour en proportionner tous les mouvements au besoin , dans tous les cas innombrables où la machine se peut rencontrer par mille hasards? Et si notre âme avait été chargée de cet immense détail d'attentions mécaniques, aurait-elle jamais pu suffire à tant de soins?
Aussi Dieu l'en a-t-il dispensée par le partage merveilleux qu'il a fait avec elle des fonctions du gouvernement. Il s'est réservé tout l'intérieur de la place , en se contentant de nous en confier les dehors les plus importants : la tète, les yeux, la bouche, les bras, les jambes; c'est à peu près tous les organes qu'il a soumis à notre empire immédiat , ou du moins les seuls qui demandent ici notre attention. Et, afin de nous en faciliter les mouvements, qu' a-t-il fait encore? Attention digne de sa sagesse ! il a mis dans leur structure les dispositions les plus favorables au jeu qu'ils doivent avoir à nos ordres. Je veux dire qu'il a eu soin de les rendre mobiles autour de certains centres ou de certains axes de circonvolution. La tète autour du cou, comme sur un pivot, pour la tourner sans peine au besoin ; la prunelle de l'œil autour de son centre, pour diriger nos regards du côté qu'il nous plaît; la bouche, qui est la porte des vivres, autour de ses gonds, pour s'ouvrir à leur approche; les jambes et les pieds autour de leurs articulations pour les aller chercher, s'il le faut ; les bras et les mains autour de leurs emboîtements, pour les jeter dans le corps de la place; tout cela, prenons-y garde , pour nous donner l'honneur de concourir avec lui à la subsistance du département même, dont il s'est réservé la principale administration.
Sans entrer là-dessus, Messieurs, dans un plus grand détail, qui serait infini, quelle prévoyance du Créateur dans le choix des parties du corps qu'il a soumises à notre em-
pire ! Quelle sagesse dans les dispositions qu'il y aménagées pour nous faire obéir ! mais quelle profondeur de politique divine dans la loi qu'il a portée pour en rendre l'obéissance plus prompte ! Le succès de notre gouvernement dépendait de cette promptitude. C'est le principe qu'il y a suivi.
Dieu a voulu que le monde existât, et il existe; que tous les corps qui le composent fussent en mouvement , et ils y sont; qu'ils observassent dans leurs mouvements de certaines règles, et ils les observent. Voilà l'idée d'une autorité bien absolue. C'est l'image du pouvoir de notre âme sur les organes du corps qu'il a soumis à notre empire immédiat. Je n'ai qu'à vouloir pour les mettre en mouvement. Je ne délibère pas sur les moyens; il n'est pas même besoin que je les connaisse ; et les plus ignorants sont obéis au premier ordre comme les plus savants. Je veux tourner la tète , elle se tourne: je veux étendre les bras, ils s'étendent; je veux marcher, mes pieds sont en marche ; hâter le pas, ils courent ; m' arrêter , ils s'arrêtent ; je veux actuellement parler, je parle; la mémoire me fournit des idées; la langue articule des sons ; l'organe de la voix y donne le ton qu'il me plaît. Combien d'opérations ensemble qui ne me coûtent qu'un simple désir, comme la formation de l'univers n'a coûté qu'une parole au Créateur de l'univers !
D'où vient à des organes sourds , dont je ne connais ni les ressorts, ni le jeu, cette obéissance rapide qu'ils connaissent encore moins ? Et d'où , Messieurs , peut-elle venir , que d'une loi portée dans le conseil du Créateur pour nous associer avec lui au gouvernement de notre corps? loi digne de son instituteur. C'était la voie la plus courte et la plus sûre pour nous rendre maîtres de la place; pour nous mettre en état d'y faire une longue défense ; de la secourir à point nommé dans les besoins pressants ; de la garantir contre les surprises; d'éviter avec adresse ou de surmonter avec courage les attaques de l'ennemi. En un mot , nous avons , si, j'ose ainsi dire, sa toute-puissance à commandement pour
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n'être pas obligés, dans les rencontres imprévues, de perdre en délibération le temps destiné pour l'action. J'en appelle, Messieurs , à vos expériences journalières , ou plutôt à votre expérience actuelle , si vous voulez actuellement donner quelque nouvel ordre dans la place que vous commandez.
La sagesse de cette loi du Créateur ne brille pas moins dans le pouvoir qu'elle nous donne , par notre corps , sur tous les autres, pour les employer à nos usages. Ici je l'avoue, il ne suffira pas que nous disions, je le veux, pour nous en faire obéir ; nous ne voyons pas môme que dans le paradis terrestre le pouvoir de l'homme eût été jusque-là. Et qu'avait-il besoin d'un pouvoir si absolu pour étendre son empire sur toute la terre? L'auteur de la nature lui avait donné des bras pour la subjuguer avec plus d'honneur. C'est la dernière merveille de l'union de l'àme et du corps.
Considérons en effet attentivement la structure des bras , leur position élevée, leurs mouvements, leurs usages les plus ordinaires. N'est-ce point là, Messieurs, l'idée d'un sceptre que la nature a donné à l'homme , non-seulement pour être la marque de sa royauté sur la terre , mais pour en exercer les fonctions? C'est un instrument universel pour dompter les corps les plus rebelles : une massue pour frapper, un bouclier pour parer les coups, une armure complète pour la défense et pour l'attaque. On aie dira peut-être que pour atteindre certains corps, ils sont trop courts, trop faibles pour en vaincre quelques-uns , et d'une action trop lente pour en saisir d'autres. Vaine objection : l'esprit commandant de la place, qui en est aussi l'ingénieur, saura bien inventer l'art de remédier à tous leurs défauts ; je veux dire , trouver le moyen de les allonger s'il le faut, de les fortifier, de rendre leur action plus prompte ; en un mot, de soumettre à leur empire tous les éléments : de faire sortir le feu de la pierre pour allumer nos forges ; d'y fondre le fer pour nous armer de nouveaux bras ; de comprimer l'air dans nos catapultes , ou de composer la poudre à canon , pour attraper tout ce
qui voudrait nous échapper par la fuite ; de conduire les eaux où il nous plaît, pour faire aller nos machines; d'enfermer les vents mêmes dans nos voiles , pour nous porter sur leurs ailes d'un pôle à l'autre. C'est ce que l'esprit a inventé ; mais ce sont les bras qui ont tout l'honneur de l'exécution. C'est à eux que nous devons l'empire effectif que nous exerçons sur toute la terre. Nous y trouvons des laboureurs pour nos campagnes , des artistes et des artisans pour nos villes ; des ouvriers en soie ou en laine pour nous faire des habits; des architectes pour nous bâtir des maisons sur la terre; des constructeurs pour nous en bâtir même sur les eaux; des pilotes pour manier le gouvernail; des matelots pour faire la manœuvre; des soldats même, si nous le voulons, pour étendre nos conquêtes jusque dans le nouveau monde. Combien d'autres secours dans un seul organe , que j'abandonne à vos réflexions!
Concluons enfin, que l'homme dont on fait quelquefois des portraits si humiliants , est en lui-même un composé merveilleux :
\°. Par la manière dont le Créateur unit notre âme à notre corps , et par lui à tout l'univers ;
2°. Par le pouvoir qu'il a donné à notre âme sur notre corps, et par lui sur toute la terre.
C'était la proposition que j'avais à prouver. Heureux si j'avais seulement réussi à vous faire admirer dans vousmêmes l'ouvrage du Créateur !
SLR LA LIBERTE.
Messieurs ,
Permettez-moi de vous parler encore une fois des merveilles de riiomme. Je vous ai fait voir dans la structure extérieure et intérieure de son corps un palais digne de loger un esprit; dans son âme, une intelligence faite à l'image du Créateur; dans l'union de ces deux substances, un tout admirable par la subordination des deux parties qui le composent ; l'une destinée au commandement , et l'autre à la soumission, selon les lois de l'ordre éternel.
Nous voici enfin parvenus à la prérogative de l'homme dont il est le plus jaloux. Il aime assez sa raison; il aime beaucoup ses sens; mais par-dessus toutes choses, il aime à commander , à régner , à être lui-même son maître , son souverain , son roi ; et par un raisonnement naturel , il conclut que Dieu lui en ayant donné l'inclination, lui en a aussi donné le pouvoir. Il y a plus , il sent même qu'il a des sujets , du moins dans sa propre personne : son corps , ses passions , ses sens , son esprit , sa volonté , dans laquelle on ne peut s'empêcher de reconnaître un pouvoir intime de se commander à soi-même et de s'obéir; en un mot, la liberté.
C'est incontestablement le trait le plus divin que le Créateur nous ait imprimé de son image. Faut-il s'étonner que tous les hommes soient naturellement si jaloux de leur liberté ? Suivons-les dans tout l'univers , dans toutes les conditions , dans tous les âges de la vie , nous n'entendons partout qu'un cri général de liberté ; parmi les peuples que nous appelons sauvages , qui la préfèrent à tous lo? agré-
ments des villes ; dans les nations policées , dont le premier règlement est toujours de la conserver à tous les sujets de l'État ; parmi les peuples réduits en servitude , qui ne soupirent qu'après le moment de leur délivrance ; dans les enfants mêmes , qui , à peine sortis des liens du berceau , commencent à crier qu'ils sont libres , et qu'on les laisse aller où il leur plaît. Ils ne savent pas encore le nom de liberté , mais ils en connaissent déjà le prix , et ils sentent bien qu'ils sont nés, comme tous les autres hommes, pour être un jour les maîtres d'eux-mêmes, de leurs volontés, de leurs actions.
C'est la noble idée que tout le monde attache naturellement au mot de liberté. Nous l'adoptons, sans en chercher dans les philosophes une définition plus subtile. C'est une espèce de royauté naturelle que Dieu nous a donnée sur nous-mêmes , pour nous gouverner sous ses ordres.
Mon dessein , Messieurs , est de vous en exposer les merveilles , dans les trois principaux points de vue qu'elle nous présente :
4°. Dans la nature du pouvoir qui constitue l'essence de notre liberté;
2°. Dans le conseil secret que Dieu a établi dans notre âme pour nous éclairer dans l'usage que nous en devons faire ;
3°. Dans la manière dont ce conseil intérieur nous dirige , non-seulement sans blesser les droits de notre liberté, mais en la fortifiant contre ses plus grands adversaires , contre nos passions naturelles ou acquises.
Fut-il jamais une matière plus digne de votre attention ? Tout l'état moral de la vie humaine dépend de la liberté , qui est par conséquent la plus importante partie de la connaissance de l'homme. Entrons dans le détail.
Premièrement, ne soyez pas surpris, Messieurs, si je vous représente l'homme sous l'idée d'un roi. Nos titres sont incontestables : nous les trouvons consignés dans les plus
anciennes archives du monde : faisons l'homme à notre image ■pour commander à toute la terre ; c'est le distributeur des royaumes qui parle ainsi dans l'histoire de la création : Faciamus hominem ad imaginent nostram, et prœsit universœ terrœ.
Il est vrai que , pour avoir voulu trop étendre nos droits, notre domaine est aujourd'hui bien diminué. Mais grâce au fondateur de notre empire , nous en conservons encore toute l'essence, et ce qui nous en reste vaut infiniment mieux que ce que nous en avons perdu. L'ambition n'en conviendra pas; il nous suffit que la raison en convienne : c'est plutôt de pouvoir commander à soi-même , que de commander à tout l'univers.
Or, Messieurs , rentrons dans notre cœur : tel est le pouvoir que nous avons encore sur cette partie principale de notre ancien domaine. Pouvoir actif, car que serait-ce qu'un pouvoir qui ne pourrait pas se réduire en acte? Mais en même temps pouvoir subordonné aux lois de la raison , car que deviendrait un pouvoir arbitraire entre les mains d'un roi aussi limité que l'homme dans ses connaissances ? Pouvoir , du reste , quoique subordonné aux lois , indépendant d'elles en quelque sorte , puisque nous pouvons les enfreindre. Je l'avoue, c'est là un grand faible du pouvoir que nous avons sur notre cœur par la liberté. Mais ce faible même nous en démontre l'étendue : le bien et le mal , le vice et la vertu , tout est de son ressort , et nous ne faisons rien qui n'en soit un acte, une preuve de l'empire que nous avons sur nous-mêmes. Je ne vous dis pas une parole que je ne me sois commandée ; vous ne me donnez votre attention que parce qu'il vous plaît. Si je vous persuade , c'est librement que vous vous rendez à mes raisons ; et si vous ne vous y rendez pas , c'est librement que vous vous y refusez.
Toute la vie humaine porte le même caractère de liberté. Nous vivons sous un monarque réunis en un corps d'état,
auquel nous sommes liés en mille manières différentes. Mais malgré tous les liens qui nous y attachent, nos âmes sont toujours par leur nature des états libres et indépendants les uns des autres ; si libres et si indépendants, que nulle autorité sur la terre, nul pouvoir humain ne peut nous ravir l'empire que Dieu nous a donné sur nous-mêmes, sur nos opinions, sur nos volontés, sur notre estime, sur notre amitié, sur tous nos actes intérieurs. Vous pouvez , si vous avez la force en main, më chasser de mes possessions les plus légitimes ; vous pouvez mettre mon corps dans les fers ; mais n'entreprenez rien au delà. Fussiez-vous prince, fussiezvous le plus absolu des monarques , je porterai jusque dans vos prisons ma liberté tout entière : la liberté de mon esprit, pour m'entretenir avec ma raison; la liberté de mon cœur, pour m' attacher à mes devoirs. Vous n'avez emprisonné que la partie de moi-même que je regardais déjà comme une prison ; j'y étais libre avant la violence que vous m'avez faite , je le suis encore après ; et si , par le pouvoir que Dieu m'a donné sur moi-même , je veux posséder mon âme en paix, je suis encore , malgré vous, mon souverain , mon roi.
Première merveille de notre liberté : c'est une espèce de royauté naturelle qui ne relève proprement que de Dieu. Mais , comme nous l'avons déjà insinué , une royauté que nous n'avons reçue que pour en faire hommage à son auteur , et pour en exercer les fonctions par l'avis d'un conseil établi par lui-même; conseil souverain, par conséquent. Tâchons d'abord de le bien connaître, son caractère, ses attributs , ses droits.
Quel est-il ce conseil que Dieu a établi dans notre cœur pour nous éclairer dans l'usage que nous devons faire de notre liberté? Nous ne craindrons pas de le dire, puisque nous avons pour garant son instituteur. C'est le conseil qu'il a suivi lui-même dans la formation de l'univers ; le conseil qu'il suit encore dans son gouvernement. Là proposition paraît un peu paradoxe au premier coup d'œil; c'est une des
notions les plus communes du bon sens naturel. Car, quel est le conseil que Dieu suit dans le gouvernement du monde? la vérité, l'ordre, la justice , la constance, l'équité, en un mot toutes les vertus que les oracles sacrés comprennent sous le nom de la sagesse éternelle. Or, Messieurs , quel est aussi le conseil que nous devons suivre dans le gouvernement de notre cœur? n'est-ce pas manifestement la raison, et par conséquent la vérité, l'ordre , la justice , la constance, l'équité, en un mot la sagesse? Voilà donc aussi notre conseilné, comme celui du souverain des rois. N'avançons rien que sur sa parole.
C'est la sagesse en personne qui nous l'a déclaré dans les livres qui portent son nom, où elle adresse la parole à tous les hommes, Oviri, ad vos clamito ' : vous avez besoin d'un conseil pour vous conduire , c'est moi qui le suis , meum est consilium; la prudence vous est nécessaire, c'est moi qui la donne, mea est prudentia ; l'équité, mea estœquitas; la force, mea est forlitudo. Voulez-vous bien régner sur vous-mêmes? per me reges régnant. Voulez- vous bien commander aux autres? per me principes imperant. Voulez-vous porter des lois justes? per me potentes decemunt justitiam. Que tardez-vous donc à me consulter? vous défiez-vous de mes lumières? le Tout-Puissant les a bien consultées dans l'ordonnance de l'univers, cum eo eram cuncta componens. Craignez-vous de nv importuner par vos consultations? je fais mes délices d'éclairer les enfants des hommes , deliciœ meœ esse cum fdiis hominum.
C'est ainsi que la sagesse nous fait elle-même le portrait du conseil d'État qu'elle nous a donné dans la raison, pour conduire les démarches de notre liberté : conseil bien différent de celui des rois du monde. Quelle différence, ou plutôt quel contraste entre un conseil établi de Dieu et des conseils établis par les hommes ! Le conseil des rois est souvent dis-
Prov
perse bien loin du trône , et dans les affaires les plus pressantes , il faut du temps pour le réunir : notre conseil est toujours assemblé. Nous n'avons qu'à rentrer dans nousmêmes pour le trouver là aussitôt , toujours prêt à nous répondre. Les rois se choisissent eux-mêmes leur conseil; c'est une grâce d'y être admis; et les membres qui le composent ont toujours mille raisons pour flatter leur bienfaiteur. Notre conseil n'étant pas de notre choix ne peut jamais avoir aucun intérêt, ni de nous déguiser la vérité, ni de nous dissimuler les lois que nous devons suivre dans notre gouvernement. Le conseil des rois est composé de plusieurs tètes qui sont rarement d'accord ensemble : ce que l'un conseille comme le salut de l'État, l'autre le dissuade comme la ruine. Notre conseil est un et simple , toujours d'accord avec luimême : la vérité avec la justice , la justice avec la prudence, la prudence avec la fermeté. Toutes les vertus n'ont qu'une voix, qui est celle de l'ordre et de la sagesse; enfin, le conseil des rois n'est composé que de leurs sujets , qui ne peuvent prendre avec eux que le ton faible d'avis ou de remontrances, qui s'affaiblit encore par la présence de la majesté royale. Notre conseil est, par son institution divine, un conseil souverain dont les avis peuvent être des commandements , et les remontrances des ordres absolus. •
C'est la seconde merveille de notre liberté; un conseil établi de Dieu dans notre cœur , pour nous gouverner par ses lumières.
Ici peut-être on me dira : Mais si notre liberté , ce pouvoir que Dieu nous a donné sur nous-mêmes, dépend d'un conseil souverain , comment pouvons-nous demeurer libres sous son empire suprême? A cette question, qui est plus abstraite que difficile, nous en ajoutons deux autres plus sensibles : comment nous demeurons libres sous l'empire des passions qui naissent avec nous ; et en second lieu , comment nous demeurons libres sous la tyrannie même de ces passions, quand on a eu le malheur de les fortifier par l'habitude à
son laisser vaincre? Répondons en pou de mots à ces trois questions , pour achever d'éclaircir les merveilles de notre liberté.
Comment nous demeurons libres sous la régence d'un conseil souverain ? La réponse est facile , et même contenue dans les propres termes de la question. C'est que notre conseil, quoique souverain de sa nature, nous parle non pas en souverain qui n'aurait qu'à vouloir pour se faire obéir, mais en conseil qui nous laisse la liberté de le suivre ou de ne le suivre pas. J'en appelle à tous ceux qui savent rentrer en eux-mêmes pour écouter ses avis. Quel est le ton qui les accompagne? ou, si vous l'aimez mieux, quelle est l'impression intérieure que nous en recevons? y sentons-nous rien qui nous force à nous y rendre ? Nos résistances trop fréquentes nous démontrent bien le contraire.
Il est vrai qu'assez souvent notre conseil prend un ton plus élevé : le ton de commandement, de reproche, de réprimande, quelquefois même le ton de menace. Mais quelque ton qu'il prenne , il nous parle toujours comme les lois , qui ne forcent personne à s'y soumettre. Voilà le bien, voilà le mal. Choisissez lequel des deux il vous plaira. Apposuit tibi aquam et ignem1 : ad quod volueris porrige manum-. C'est la manière dont nous parle notre conseil souverain. Ses commandements ne sont que des invitations à faire le bien; ses ordres les plus absolus, des exhortations à fuir le mal; ses réprimandes, une voix secrète : vous avez tort; ses reproches : est-ce ainsi que vous abandonnez votre lumière? ses menaces : prenez garde aux malheurs qui suivent toujours le mal. Au lieu de cette voix tranquille, il aurait pu nous faire entendre son tonnerre ; il aurait pu agir sur nous en être tout-puissant. Qui en doute? Mais nous sentons bien qu'il a mieux aimé agir sur notre cœur en être sage et tranquille, qui sait tempérer son action pour ne pas blesser les
1 Deut., 30.
2 Ecli., 15.
droits de notre liberté. Il nous l'a donnée : il la respecte, si j'ose ainsi dire , comme l'image de la sienne; et pourquoi ne le dirais-je pas , puisqu'un auteur sacré a bien osé le dire à lui-même? Tu aulcm dominator virtutis , cum tranquilliMe judicas, et cum magna reverenlia disponis nos1. Dieu nous traite comme des sujets libres , avec une espèce de révérence.
La première question : comment nous demeurons libres sous l'empire d'un conseil souverain , n'a donc évidemment aucune difficulté réelle; je viens à la seconde : comment nous demeurons libres sous l'empire des passions qui naissent avec nous? C'est malheureusement notre premier conseil, qui est même assez longtemps l'unique, et par conséquent notre maître plutôt que notre conseil pendant plusieurs années. Il faut donc d'abord demander, non pas comment nous demeurons libres sous leur empire, mais comment nous le devenons? C'est une des plus grandes merveilles de la vie humaine, ou plutôt de la Providence. Remontons à nos premiers jours.
Dans quel esclavage notre âme se trouve-t-elle réduite en entrant au monde? Plongée, pour ainsi dire, dans un sommeil profond, nos pensées ne sont encore que des songes, sans liaisons, sans suite; nos volontés, que des impulsions involontaires, sans élection, sans choix; nos paroles, que des cris informes pour appeler tout le monde à notre secours. Les a-t-on fait taire en leur accordant ce qu'ils imploraient? on se rendort. Nos réveils ne sont pas plus raisonnables que notre sommeil. Rien de réfléchi , rien de raisonné. On regarde sans voir ; on écoute sans entendre ; on ne connaît encore que les biens du corps ; on ne se réveille que pour eux , et le premier venu est toujours le maître de la place. Comment pourra-t-on passer d'un état si servile à un état de liberté? Voyons par quels degrés l'auteur de la nature opère dans notre âme une révolution d'état si merveilleuse.
' Sap., 12, 18.
A mesure que nous avançons en âge , nos réveils deviennent plus fréquents et plus longs. C'est la première marque dune àme qui commence à se dégager de la matière. La réflexion vient, qui est une autre espèce de réveil. On commence à regarder pour voir, à écouter pour entendre, à discerner les objets , à distinguer les personnes qui nous approchent , à lier nos pensées avec leurs paroles ; et au travers des nuages des idées sensibles, on aperçoit tout à coup dans une lumière plus pure, des objets plus dignes de notre amour : la vérité, l'ordre , des règles, des lois de conduite qui se développent insensiblement, surtout par le commerce d'esprit que nous commençons d'avoir avec les autres hommes. C'est la raison qui parait. Les sens ont beau en certains moments la faire disparaître, elle reparait toujours bientôt, et toujours la même. Nous voilà donc désormais placés entre deux conseils : celui des sens et celui de la raison. Le conseil des sens, qui nous avait jusque-là dominés avec tant d'empire ; et le conseil de la raison , qui nous offre ses lumières pour nous affranchir de leur domination , que dis-je? qui dès sa naissance nous affranchit déjà un peu. Nous ne courons plus si aveuglément vers les biens du corps. Nous sentons une barrière qui nous arrête. Ainsi , après quelques années de servitude , notre cœur se trouve entre les sens et la raison , comme un roi dans son conseil d'État : on compare les avis ; on pèse les motifs , et nous décidons en faveur duquel il nous plaît.
Nous voilà donc enfin devenus libres : à quel âge précisément nous le sommes devenus? avec quel degré d'empire sur nous-mêmes? quel est le premier usage, en bien ou en mal, que nous avons fait de notre liberté naissante? c'est à quoi nous ne pouvons répondre. Nous l'avons vue née, nous ne l'avons point vue naître. Nous savons seulement, par l'expérience universelle, que la liberté une fois née se fortifie avec l'âge par la réflexion; qu'elle se fortifie dans ceux qui en usent bien par la récompense naturelle attachée à la
vertu, qui en est le bon usage; et au contraire qu'elle s'affaiblit dans ceux qui en usent mal, par cette loi de l'ordre éternel qui condamne à la servitude quiconque use mal de sa liberté. Ce qui nous conduit à notre dernière question :
Comment nous demeurons libres, non -seulement sous l'empire des passions naissantes, mais sous leur tyrannie même , quand on a eu le malheur de les fortifier par l'habitude à s'en laisser vaincre?
Dirons-nous, avec certains auteurs, que, par la force de l'habitude, nos passions peuvent devenir tout à fait insurmontables? ou, si nous pouvons encore les vaincre, que toute notre liberté se réduit à les pouvoir surmonter les unes par les autres : la passion pour la gloire par celle du plaisir, le plaisir par l'intérêt, l'intérêt par l'honneur du monde, l'honneur du monde par l'amour du repos; en un mot, à vaincre un vice par un autre vice?
Étrange sorte de liberté, qui ne consisterait que dans le pouvoir de changer de maître , et de rouler, pour ainsi dire, dans un cercle d'esclavages perpétuels !
Non , Messieurs , nous ne ferons jamais cet outrage à la nature humaine , ou plutôt à son auteur. Peut-on concevoir un état où l'homme ne serait libre que pour le mal ? où l'on ne serait maître de ses volontés que pour choisir entre les crimes? et cependant où l'on serait condamnable, punissable même, pour n'avoir point évité un mal inévitable, ou qui n'est évitable que par un autre mal? Prenez garde , s'il vous plaît, à la contradiction.
Car on veut bien nous accorder, que , malgré la force des passions les plus invétérées, nous avons encore le pouvoir de les vaincre les unes par les autres. Mais si nous avons encore le pouvoir de les vaincre les unes par les autres, il n'y en a donc aucune en particulier qui soit invincible ; et s'il n'y en a aucune en particulier qui soit invincible, on peut donc à tout le moins leur résister une à une , en attendant la naissance de quelque autre passion subsidiaire qui nous rende plus forts, ou
23Zt SUR LA LIBERTÉ.
de même foire que celle qui nous attaque actuellement. La conséquence est évidente par le principe accordé. Or, de là, que s'ensuit-il encore? Tout le monde sait que la résistance à une passion est une victoire commencée. Je suppose que dans le premier moment de l'attaque vous y résistiez en effet. A quoi tient-il donc qu'ayant commencé de vaincre vous ne poussiez pas plus loin votre victoire?
Me direz-vous que , par la force de l'habitude, la passion est devenue si dominante qu'elle vous emporte malgré vous? Je vous demanderai si elle vous emporte jusqu'à vous faire perdre la raison? Si vous en convenez, je n'ai rien à vous dire, sinon que dans le moment du transport il faut vous lier comme un frénétique jusqu'à la fin de son accès. Que si vous n'en convenez pas, qu' est-il besoin pour combattre une passion d'en appeler une autre à votre secours? Voilà la raison qui , de votre propre aveu , luit encore dans vos ténèbres ; qui vous offre ses lumières pour dissiper les nuages de votre esprit, ses motifs de sagesse pour arrêter les mouvements de votre cœur, ses exhortations secrètes pour vous rappeler à vous-même. Vous convenez que vous entendez encore sa voix ; et vous regarderiez comme la plus atroce des injures si l'on vous disait dans ce moment que vous ne l'entendez plus. Pourquoi donc, je le répète, pourquoi dans ce combat intérieur des sens et de la raison , serait-il besoin d'appeler vos tyrans au secours de votre liberté, pendant que votre maître légitime vous tend les bras pour vous affranchir de leur servitude? Que dis-je? sa seule présence vous rend déjà libres. Au seul mot de raison, vous venez de reconnaître une loi que vous devez suivre. Encore un moment d'attention, et vous sentirez bientôt que la même loi qui vous impose le devoir de combattre vos passions, vous donne aussi le pouvoir de les vaincre. Je dis un pouvoir efficace, et, quand nous le voudrons, effectif. Combien d'exemples dans toutes les histoires, même profanes , dépassions vaincues par la raison? Combien d'habitudes vicieuses for-
mées dans la jeunesse, domptées dans un âge mûr par l'amour naturel de Tordre et delà vertu? Combien même de tempéraments nés vicieux, colères, insolents, superbes, enclins aux plaisirs des sens, convertis en leurs contraires par l'horreur naturelle du vice et du désordre? Je parle dans une académie savante. Je laisse à votre mémoire le soin de vous les rappeler.
En est-ce assez, Messieurs, pour nous convaincre des trois merveilles de notre liberté, dans ses trois points de vue les plus considérables?
1°. Dans cette espèce de royauté naturelle, que Dieu, en nous formant à son image , nous a donnée sur nous-mêmes pour coopérer avec lui à notre perfection et à notre solide bonheur ;
2°. Dans ce conseil intime dont il nous a pourvus avec tant de sagesse pour nous éclairer dans le gouvernement de notre cœur;
3°. Dans la manière admirable dont il nous conserve libres entre deux puissances contraires, Tune qui nous attire au bien , l'autre au mal , mais en nous laissant toujours les maîtres de nous-mêmes , c'est-à-dire dans le sens que nous l'avons expliqué, nos souverains , nos rois.