‹ Œuvres philosophique du père AndréChapitre 175 sur 175 · sur l'amour désintéressé · texte numérisé non relu

sur l'amour désintéressé

nous ne cacherons tous, quoi que nous en disions, que des âmes vénales et mercenaires , ou , si vous me permettez ce terme, des coeurs à vendre au plus offrant; ou, si cette expression vous paraît encore trop odieuse , des amis de table dont l'ardeur ne dure qu'autant que le festin. L'intérêt nous avoit unis , l'intérêt nous désunira ; le plaisir nous avait assemblés, le plaisir nous dispersera chacun du côté où il en trouvera davantage. Les poètes ont donné des ailes à l'Amour; il faudra désormais en donner aussi à l'Amitié , puisqu'elle n'aura , comme lui, d'autre lien qu'un plaisir vo~ lage ou un intérêt sujet à tous les caprices de la fortune. L'histoire aura beau nous vanter ces illustres couples d'amis dont elle nous a conservé les noms; un Jonathas, qui aima David jusqu'à la mort, quoique son rival dans l'empire; un Pylade , qui se dit Oreste pour sauver son ami par sa propre perte ; un Damon , qui se constitue prisonnier pour le sien , au hasard de périr à sa place. Mais que l'histoire nous les vante autant qu'il lui plaira, nous en saurons bien rabattre pour la concilier avec notre philosophie. Elle croyait nous offrir, dans ces héros d'amitié, des exemples d'une constance à l'épreuve de tout intérêt. Non, c'étaient des exemples de folie, ou plutôt des chimères, qu'elle nous proposait pour modèles.

Il y a pis encore. Le système de l'amour intéressé détruit jusqu'à l'idée des plus beaux sentiments de l'âme, des inclinations du cœur les plus nécessaires au maintien des sociétés; car, si une fois nous l'admettons commme un principe indubitable dans la morale , que restera-t-il dans nos mœurs , de grand, de généreux, d'humain même, ou de véritablement sociable? Que deviendra la sincérité dans le commerce ordinaire de la vie , si l'on ne dit la vérité qu'autant qu'on y trouvera son compte? Que deviendra la bonne foi dans les affaires, si l'on ne garde sa parole qu'autant que son intérêt le voudra permettre? Je ne demande pas que deviendra la religion, si le plaisir en est la mesure? cela est trop se-

rieux pour le dessein que je me propose. Je me borne à prouver la dégradation où le système de l'amour intéressé fait tomber par son principe les trois inclinations de l'âme les plus nécessaires dans la société pour cimenter notre union, la libéralité, la reconnaissance et l'amour du public Vous allez voir, dans la morale, des métamorphoses aussi étranges que celles d'Ovide.

La seule idée des trois vertus que je viens de nommer nous découvre clairement qu'elles doivent être toutes gratuites; on les avait crues telles jusqu'à Épicure; c'était une erreur dont ce grand philosophe est venu délivrer le monde. La libéralité même , qui paraît si désintéressée dans son nom , ne l'est point dans son principe ; elle a un intérêt comme toutes nos autres affections, un intérêt peut-être un peu plus fin , mais elle en a un ; elle donne , mais par le seul motif de sa propre satisfaction ; elle ouvre ses trésors , mais pour acheter des amis ou des courtisans ; elle fait du bien, mais plutôt pour se faire plaisir à elle-même que pour en faire aux autres. Peut-on raisonnablement lui rien demander au delà? Il n'y a que le plaisir qui la puisse déterminer à répandre ses bienfaits. L'amour de l'honnêteté, la considération de l'humanité , le désir de réparer par ses largesses la distribution inégale des biens de la fortune , la loi de l'équité naturelle sont par eux-mêmes des motifs trop faibles pour obtenir ses faveurs. C'est toujours la maxime fondamentale du système. Or, de là, Messieurs, quelles conséquences par rapport à la société? Que par une révolution d'humeurs, qui n'est que trop ordinaire dans tous les hommes, le plaisir que nous trouvions à faire du bien vienne à cesser tout à coup ; que l'objet le plus digne de nos dons par son mérite ou par ses besoins ait le malheur de nous déplaire , adieu notre libéralité ; plus de bienfaits , plus de grâces , plus de secours à espérer d'elle; la source en est tarie avec le plaisir qui la faisait naître , et il faudra que , par un second caprice de l'humeur, le plaisir renaisse pour lui rendre son premier

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cours. Il n'y a point d'avare qui ne puisse devenir libéral en cette manière. On en a même fait une espèce de proverbe : il n'y a, dit-on, qu'à le savoir prendre dans ses belles humeurs, il donnera aussi volontiers, il donnera d'aussi bonne grâce qu'un Titus, pendant qu'il aura plus de plaisir à donner qu'à retenir son argent. Alors ce n'est pas un fleuve qui coule , c'est un torrent qui déborde ; mais aussi , à la manière des torrents, qui n'ont qu'une source passagère, sa libéralité , qui n'a point d'autre principe que le plaisir , se trouvera bientôt à sec. Ainsi, le système de l'amour intéressé peut bien faire des avares ou des prodigues , mais jamais ce qu'on appelle un homme libéral , qui doit avoir des principes stables , fermes et indépendants d'un motif aussi variable que le sentiment. Poursuivons.

La ruine de la libéralité entraîne celle de la reconnaissance. On proposa autrefois , dit-on , dans une république de porter une loi contre les ingrats. Sénèque nous assure même que les Macédoniens en avaient une qui donnait action contre eux à leurs bienfaiteurs. La loi serait peut-être assez nécessaire en France. Nous n'entendons' que des plaintes contre les ingrats. Je suppose qu'elle y soit portée; qu'il y ait dans toutes les provinces un tribunal établi pour connaître du crime d'ingratitude ; qu'il y ait une cause de bienfaits sur le bureau ; les parties assignées pour être entendues. Voici un système qui doit bien modérer les prétentions du bienfaiteur , et qui fournit à l'accusé un bon moyen de défense. Vous m'avez fait du bien, je l'avoue; mais, après tout, et en bonne philosophie, vous n'avez rien fait pour moi dont vous n'ayez été vous-même le premier objet; c'est votre plaisir seul qui vous y a déterminé, comme le motif nécessaire de toutes nos actions; j'en appelle à votre propre cœur. Ce plaisir, dont je vous ai fourni la matière, vous a donc déjà payé par avance une partie de vos bienfaits. Il est donc juste que vous me fassiez d'abord une remise de cette partie d'obligations , dont vous avez reçu le paiement de vos propres

mains. Mais encore , pourquoi m'intenter sur l'autre un procès d'ingratitude? Vous m'en déchargez actuellement par une accusation qui me déshonore ; et si , comme vous me l'avez tant de fois protesté , vous aviez plus de plaisir à me faire des grâces que je n'en avais à les recevoir , vous me devez même du reste. Que répondra un bienfaiteur épicurien à ce raisonnement , tiré du fond de son système ? Dira-t-il , comme nous le pourrions faire dans le nôtre : Malheureux ! ce plaisir même que je me faisais de vous obliger, n'est-ce pas un nouveau bienfait dont vous me devez tenir compte?... Oui , Monsieur ; aussi l'ai-je fait en son temps. J'en ai porté au fond du cœur une reconnaissance très-sensible pendant que le plaisir m'en a donné; il ne m'en donne plus. Qu'avez-vous à me demander? J'ai toujours suivi, comme vous, la loi de la nature. Si vous m'avez fait du bien avec plaisir, je l'ai reçu avec plaisir; et si le plaisir que vous aviez à m'en faire est un bienfait, le plaisir que j'avais à le recevoir est aussi une reconnaissance. Me voilà donc encore de ce côté-là parfaitement quitte à votre égard. Enfin , la cause ainsi plaidée , quelle sera la sentence des juges? et s'ils sont, comme les plaideurs, dans le système de l'amour intéressé , ne doivent-ils pas , suivant leurs principes, mettre les parties hors de cour et de procès? Mais , quoi qu'il leur plaise d'en ordonner, on vient de voir que dans ce système la reconnaissance perdra toujours sa cause, ou du moins se verra réduite à n'être plus qu'une obligation de pure police.

Que dirons-nous de l'amour du public? Il n'y a point de vertu qui soit plus nécessaire dans un État à sa conservation , à son bonheur au dedans et à sa gloire au dehors. On en convient dans tous les systèmes. Il faut donc ou renoncer à vivre dans un État, ou que chacun des membres qui le composent, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, soit dans la constante résolution de sacrifier tous ses intérêts à l'utilité publique. La loi de l'ordre y est expresse. Un membre se doit tout entier au service du corps, La partie ne se doit compter

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pour rien quand il est question du tout. Un vrai citoyen doit même vouloir le bien de l'État , non-seulement pour le temps de sa vie lorsqu'il y participe, mais pour tous les siècles qui suivront sa mort , quand il ne pourra plus y avoir aucune part. C'est la maxime qui , pendant les six premiers siècles de la république romaine, forma dans Rome un peuple de héros plus redoutable par cette conspiration des cœurs au bien commun que par la politique de son sénat, ou par la valeur de ses soldats. L'amour du public était comme l'àme universelle de tout l'empire.

Il n'y a rien de si grand que cette vertu , quand on la considère ainsi dans son véritable principe, qui est la loi de l'ordre naturel; il n'y a rien de si mince ni de si bas, quand on la considère dans le système de l'amour intéressé. A quoi g'y lermine-t-elle ? Raisonnons conséquemment : supposé que l'amour de nous-mêmes soit le père de tous nos amours , quel sera d'abord le premier objet de l'amour du public? un simple particulier qui se regardera nécessairement comme le centre de tout. Quelle sera dans chaque particulier la mesure essentielle de son amour pour le public ? son propre bonheur, ou, si vous l'aimez mieux, celui des autres pour le sien. Voilà pour le présent. Pour l'avenir, quel sera le terme? jusqu'où portera-t-il ses vues publiques? le temps de sa vie, et rien au delà; car, après la mort, qu'importe à l'amour— propre que l'État périsse ou qu'il se conserve? pendant ma vie son malheur entraînerait le mien, il faut donc empêcher sa ruine ; après ma mort son bonheur n'est plus rien pour moi, il faut donc en laisser le soin à mes survivants, c'est leur affaire.

On ne peut disconvenir que toutes ces conséquences ne soient parfaitement bien tirées de la logique de l'amour intéressé ; mais si de cette logique on se fait aussi une morale , comme il est fort naturel , où résidera désormais l'amour du public, tel que la raison, l'honneur, la conscience nous le demandent? où trouvera-t-on des âmes généreuses qui soient

prêtes à lui sacrifier leur repos, leurs biens , leurs personnes? où trouvera-t-on des Coclrus ou des Léonidas qui se dévouent à la mort pour le salut des peuples? des Aristides qui , après une longue administration des affaires publiques, demeurent pauvres en laissant l'État dans l'opulence? des Régulus, qui donnent à leur patrie des conseils contre leurs propres têtes, plutôt que de souffrir qu'elle se déshonore en les sauvant? et puisque nous ne manquons pas d'exemples domestiques, si le système de l'amour intéressé vient parmi nous à gagnerions les cœurs, où trouvera-t-on dans nos armées des Catinats, qui s'exposent à toutes les disgrâces de la cour, plutôt que de lui taire des vérités importantes, qu'elle ne veut point savoir? où trouvera-t-on dans la robe des Moles qui, dans les fureurs d'une guerre civile, aient le courage de porter tour à tour leurs tètes et aux rois et aux peuples, pour les sauver tous deux en leur faisant entendre leurs véritables intérêts?

Non, Messieurs, dans le système de l'amour intéressé, il est évident que l'État ne trouvera jamais d'amateurs à ce prix-là. Je ne prétends point que de là il s'ensuive qu'il en manquera tout à fait; il en trouvera, et même en foule, mais d'un caractère bien différent : des amateurs du public, tous formés par les mains de l'amour-propre , et qui s'empresseront à le servir avec tout le zèle que peut inspirer le propre intérêt. On ambitionnera les grandes places pour s'attirer dans le monde une considération agréable et profitable; on briguera les offices publics pour le bénéfice qui en revient; on les achètera même, s'il le faut, comme des fonds de terre, pour les faire valoir; on s'engagera volontiers dans les affaires du roi pour mieux faire les siennes , sous un nom qui consacre tout; on se chargera de bon cœur des recettes publiques , pour bien payer le receveur ; on mettra même l'honneur à profit; on regardera le commandement d'une armée , comme la direction d'une banque militaire ; une province à gouverner, comme un pays de contribution; un emploi de justice, comme un emploi de finance. L'intérêt

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donnera des ailes aux conditions les plus obscures, pour s'élever aux plus éclatantes. On passera même quelquefois , comme les anciens Romains, de la charrue au timon de l'État; mais on se gardera bien d'y retourner, comme eux, après son administration , pour vivre encore du labourage. L'amour-propre aura trop bien fait les fonctions de l'amour du public pour avoir jamais besoin d'une telle ressource.

Or, Messieurs, reprenons : je vous demande, je le demande à tout l'univers, que doit-on penser d'un système de philosophie où l'amour du public ne peut subsister que par l'amour-propre? où la vertu, l'amitié, où la libéralité, la reconnaissance , où la société des cœurs ne peut avoir d'autre principe réel que l'utilité que l'on en retire, ou que l'on s'en promet? C'est le sentiment que Torquatus, grand admirateur d'Épicure, soutient avec beaucoup d'esprit dans le second dialogue de Cicéron , sur le souverain bien de l'homme. Cicéron , après en avoir tiré les mêmes conséquences que nous venons d'en inférer, y découvre un dernier faible qui mérite encore notre attention. Voici son raisonnement.

Si vous êtes , lui dit-il, bien persuadé du système * d'Épi— cure sur le motif de nos amours , allez donc dans quelquesunes de nos assemblées publiques prêcher cette belle morale. Vous venez d'être élu préteur pour la prochaine année par les suffrages unanimes des trois ordres de l'État. Vous devez, selon la coutume, avant que d'entrer en charge, haranguer tous les corps de la république ; leur exposer les règles que vous suivrez dans l'administration de la justice , leur déclarer solennellement les dispositions que vous y portez a l'exemple de vos ancêtres. Allez donc d'abord dire au peuple romain , que, dans l'exercice de la charge dont il vient de vous honorer, vous suivrez fidèlement les maximes de votre maître Épicure; que, dans votre vie privée, le plaisir a toujours été le seul motif de vos actions ; que vous en userez de même

1 Cic, De Finibus, I. II, n. 73.

clans votre vie publique; ou, si vous craignez de parler ainsi devant un peuple ignorant, qui en tirerait un mauvais augure contre l'équité de vos futurs arrêts, allez tenir ce langage à votre cour prétorienne; ou, si vous redoutez encore plus la gravité de vos assesseurs, qui, accoutumés à d'autres lois, n'entendraient rien à cette nouvelle jurisprudence, allez dire au sénat , où il y a toujours plus de lumière , que tous vos arrêts seront dictés par l'amour du plaisir; ou, parce que des arrêts motivés par l'amour du plaisir, pourraient bien choquer l'austère honneur des pères conscrits, dites-leur seulement que , dans toute votre magistrature , vous n'oublierez rien pour vous procurer tous les charmes d'une indolence raisonnée; ou, si l'accusation de mollesse vous fait peur, comme elle en doit faire à un Torquatus, dites-leur que votre utilité sera toujours la règle inviolable de vos jugements; ou, si l'accusation d'intérêt vous parait encore plus à craindre pour un magistrat, dites-leur que, dans toutes vos décisions, vous ne chercherez que la gloire d'être applaudi par les personnes dont la faveur pourra vous conduire à l'honneur du consulat; ou, si vous craignez encore que les censeurs ne vous accusent de vouloir déjà briguer les suffrages par cette ambitieuse déclaration , dites - leur simplement que l'amour de vous-même sera toujours le motif et la mesure de votre amour pour la république. Non, je suis sûr, Torquatus, que ces sentimens épicuriens n'oseront jamais paraître dans aucune de vos harangues; vous nous y étalez tous les jours des maximes toutes contraires. A l'exemple des héros de votre nom, vous avez sans cesse à la bouche la loi et le devoir, la justice, l'équité, la bonne foi, la dignité de l'empire, la majesté du peuple romain , l'amour de la patrie , la gloire de mourir pour elle , tout ce que l'honneur le plus pur et le plus désintéressé peut dicter à une grande âme. Quand nous vous entendons parler d'une manière si digne de vos ancêtres, nous admirons votre vertu ; mais, si vous êtes bon épicurien, vous devez rire au fond du cœur de notre simplicité. Où est

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donc la bonne foi que vous venez de nous promettre? Vous nous pariez en Caton, et vous pensez en Catilina; et comme nous avons deux sortes d'habillements, l'un pour le barreau et l'autre pour la maison, vous avez aussi deux sortes de sentiments, ou plutôt deux sortes de langages , l'un pour le public et l'autre pour le particulier, l'un pour la salle d'audience et l'autre pour le cabinet. Cela est-il bien conforme à la droite raison? Comment pouvez -vous souffrir dans- votre cœur des sentiments qui n'oseraient sortir de votre bouche dans un discours sérieux? La vérité peut-elle se trouver où la sincérité ne se trouve pas? Pour moi , je vous le déclare, conclut l'orateur philosophe, la bonne foi est ma règle : je ne tiens pour vrai dans la morale, que les sentiments honnêtes, nobles, généreux, qui ne craignent de se produire ni devant le peuple, ni devant le sénat, ni devant les censeurs; et j'aurais honte de penser dans mon cabinet, ce que j'aurais honte de dire à la face de tout l'univers.

C'est aussi, Messieurs, ma conclusion. Je ne puis recevoir un système qui entraîne dans la morale tant de conséquences odieuses, et dans la vie tant d'inconséquences ridicules.

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