SUR L'AMOUR DÉSINTÉRESSÉ
Messieurs ,
On a remarqué dans tous les temps que les vérités de mathématique sont plus faciles à persuader aux hommes que celles de morale , non pas précisément comme la plupart se l'imaginent, parce qu'elles sont plus évidentes de leur nature , mais par une raison qui ne fait pas trop d'honneur au genre humain. Que la ligne droite soit la plus courte longueur entre deux points ; qu'en tombant sur une autre ligne droite, elle fasse avec elle au point de rencontre, ou deux angles droits, ou deux angles égaux à deux droits; que la mesure naturelle de ces deux angles soit la demi-circonférence d'un cercle décrit du point où ils se forment, nous n'avons aucun intérêt qui nous empêche d'en voir la démonstration, ni de la reconnaître; notre orgueil n'en est point humilié ; notre inclination pour le plaisir n'en est point traversée ; notre amour-propre n'en a rien à craindre. Ces sortes de vérités n'offrent à notre esprit qu'une lumière douce et tranquille , qui ne trouve dans notre cœur aucune répugnance à les admettre. Il n'en est pas de même des vérités de morale : qu'il y ait une loi éternelle qui nous impose des devoirs, un souverain maître qui les exige de nous avec empire, un ordre établi dans le monde auquel il faut nous assujettir; cela est aussi démontré que les éléments d'Euclide. ' Mais que l'on entreprenne de prouver aux hommes qu'ils en
doivent être aussi persuadés, combien de nuages s'élèvent aussitôt de leur cœur pour obscurcir cette loi , pour leur cacher ce maître , pour embrouiller cet ordre impérieux qui les incommode ! Notre orgueil en est abattu ; notre inclination pour le plaisir en est alarmée; notre amour-propre, naturellement libertin, se révolte contre des vérités qui sont en même temps des règles de conduite indispensables ; et , pour nous les faire pleinement reconnaître, il ne suffit pas de nous les démontrer, il faut, en quelque sorte, forcer notre persuasion à les recevoir.
C'est ce qui m'oblige , Messieurs , à faire aujourd'hui un dernier effort pour défendre la cause de l'amour désintéressé; il faut , s'il est possible , forcer le cœur humain à le reconnaître pour son premier roi. Nous avons exposé , dans le discours précédent , les preuves directes qui lui en assurent le titre ; elles me paraissent démonstratives pour tous les esprits capables d'une attention sérieuse et un peu suivie; mais comme nous n'avons pas toujours affaire à ces sortes d'esprits , qui sont assez rares , nous avons cru devoir, pour établir la vérité en toute manière, chercher des raisons qui fussent à la portée la plus commune. Les anciens philosophes, qui ont combattu l'amour intéressé d'Épicure, en ont trouvé de péremptoires dans les conséquences absurdes qui suivaient manifestement de son opinion. Nous allons employer les mêmes armes contre un sentiment qui , malgré tous les soins qu'on a pris dans notre siècle pour le déguiser, n'est toujours , dans le fond , que le système épicurien habillé à la moderne.
Il faut prouver que l'opinion qui soutient que l'amour de nous-mêmes , notre plaisir ou notre intérêt propre , est le motif nécessaire de tous nos autres amours, dégrade la vertu, l'amitié, les plus beaux sentiments du cœur, les plus dignes de l'homme, et les plus nécessaires au maintien des sociétés ; en un mot, que le système de l'amour intéressé entraîne dans les mœurs des conséquences insoutenables.
382 SUR l'amour désintéressé.
Car, premièrement, si l'amour de nous-mêmes ou l'amour du plaisir est le motif unique de tous nos amours particuliers, que s'ensuit-il de là? et à quoi se réduira parmi nous le beau nom de vertu? N'est-il pas visible qu'elle ne consistera plus que dans la préférence raisonnée que nous donnerons à un plaisir sur un autre; au plaisir, par exemple, que nous causera un objet spirituel sur celui que nous présente un objet sensible? Il n'y aura donc que le plaisir que nous aimerons pour lui-même ; tout le reste , sans lui , nous sera indifférent. Le vrai, le décent, l'ordre, ce qu'on appelle honnête ou beau dans les mœurs, n'aura point de privilège; et il faudra , pour se rendre aimable , qu'il nous donne du plaisir ou qu'il nous en promette; c'est-à-dire, comme parle un auteur moderne, que le goût du bien, ou du moins son avant-goût sensible, sera, par nécessité, le seul motif déterminant de nos amours les plus raisonnables. C'était précisément l'idée qu'Épicure avait de la vertu, et il avouait de bonne foi qu'elle ne lui paraissait qu'un nom vide de sens, si on la séparait de la volupté. Il ne faut pas, au reste , s'alarmer de ce terme; il ne signifie, dans le langage d'Épicure, que ce que nos auteurs entendent par plaisir ou par délectation. Cependant l'odieux de cette idée frappa dès lors, quoique dans un siècle encore païen , toutes les personnes qui avaient des mœurs. On en perça bientôt toutes les conséquences pratiques.
Le philosophe Cléanthe l'attaqua par un autre endroit. Il en fit voir le ridicule dans une peinture ingénieuse dont l'orateur romain ' nous a conservé les principaux traits. Il y représentait la volupté avec ses plus beaux atours , assise nonchalamment comme une reine sur son trône , le diadème en tète , le sceptre à la main , et autour d'elle toutes les vertus rangées, pour la servir au premier ordre. La prudence était préposée au choix des plaisirs; la force faisait la garde pour
1 De Finib.,\. II, n. 69.
empêcher la douleur de les venir troubler; la tempérance les assaisonnait par une modération délicieuse; la justice en réglait l'ordonnance , en assignant à chaque plaisir son temps et son lieu : elles semblaient toutes lui déclarer, autant qu'une déclaration se peut faire en peinture, qu'elles étaient ravies de n'avoir d'autre emploi au monde que de la servir. Je croirais pourtant, s'il était permis de contredire les peintres , que nos quatre vertus cardinales devaient plutôt paraître dans ce tableau un peu déconcertées de s'y voir réduites à n'être, pour ainsi dire, que les dames d'honneur de la volupté. Mais enfin, c'était le système d'Épicure; et si l'on veut raisonner conséquemment , c'est encore celui des philosophes qui mettent le plaisir ou l'intérêt à la tète de tous nos amours ; car, de quelque manière qu'on s'exprime , il sera toujours vrai de dire que la vertu n'est point aimable par elle-même; c'est ce que j'appelle sa dégradation. Allons plus loin.
A quoi se réduit encore l'amitié dans ce beau système? car, s'il est vrai , il est évident que nous ne pouvons aimer personne qu'autant que nous y trouverons notre intérêt ou notre plaisir. C'est le principe du système ; d'où il s'ensuit que nous compterons sans cesse avec nos amis, du moins au fond de notre coeur. Nous supputerons avec soin les émoluments , les plaisirs , les services que nous en pourrons tirer ; nous aurons toujours la plume à la main pour calculer nos gains et nos pertes. C'est ainsi , disait autrefois Cicéron ' à un illustre épicurien , que nous aimons nos champs , nos vignes, nos herbages, nos troupeaux, les bêtes qui nous servent ou qui nous divertissent. Mais si nous n'avons pas pour nos amis un amour d'une autre nature , que deviendront nos amitiés? Nos liaisons les plus solides, appréciées à leur juste valeur, ne seront plus qu'un petit trafic de sentiments ou un vil commerce d'intérêt. Sous le nom d'amis désintéressés,
' Cic, De naiur. Deor., I. I.