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CHAPITRE XII

Des syllogismes conjonctifs.

Les syllogismes conjonctifs ne sont pas tous ceux dont les propositions sont conjonctives ou composées, mais ceux dont la majeure est tellement composée qu'elle enferme toute la conclusion : on peut les réduire à trois genres, les conditionnels, les disjonctifs, et les copulatifs.

Des syllogismes conditionnels.

Les syllogismes conditionnels sont ceux où la majeure est une proposition conditionnelle qui contient tonte la conclusion, comme:

SHl y a un Dieu, il faut Vaimer :

Or, il y a un Dieu :

Donc il faut Vaimer,

La majeure a deux parties : la première s'appelle l'antécédent, s''il ij a un Dieu ; la deuxième , le conséquen-t , il faut Vaimer.

Ce syllogisme peut être de deux sortes , parce que de la même majeure on peut former deux conclusions.

La première est , quand ayant affirmé le conséquent dans la majeure , on affirme l'antécédent dans la mineure , selon cette règle : en posant Vantécédent, on pose le conséquent.

Si la matière ne peut se mouvoir d^elle-même, il faut que le premier mouvement lui ait été donné de Dieu : Or, la matière ne peut se mouvoir d^elle-même : Il faut donc que le premier mouvement lui ait été donné de Dieu.

La deuxième sorte est , quand on ôte le conséquent pour ôtor

troisil:aie paktjiî. 211

l'antécédent, selon cette règle : ôtant le conséquent, on ôte V antécédent.

Si quelqu'un des élus périt, Dieu se trompe : Mais Dieu ne se trompe point :

Donc aucun des élus ne périt.

C'est le raisonnement de saint Augustin : Horum si quisquam périt, fallitur Deus : sed nemo eorum périt, quia non fallitur Deus.

Les arguments conditionnels sont vicieux en deux manières : l'une est, quand la majeure est une conditionnelle déraisonnable, et dont la conséquence est contre les règles, comme si je concluais le général dû particulier , en disant : Si nous nous trompons en quelque chose, nous nous trompons en tout.

Mais cette fausseté dans la majeure de ces syllogismes en regarde plutôt la matière que la forme; ainsi, on ne les considère comme vicieux selon la forme, que quand on tire une mauvaise conclusion de la majeure, vraie ou fausse, raisonnable ou déraisonnable : ce qui se fait de deux sortes.

La première, lorsqu'on infère l'antécédent du conséquent, comme si on disait :

Si les Chinois sont mahométans, ils sont infidèles : Or, ils sont infidèles :

Donc ils sont mahométans.

La deuxième sorte d'arguments conditionnels qui sont faux, e$t ([iiand de la négation de l'antécédent on infère la négation du con- >éq> ent, comme dans le même exemple :

Si les Chinois sont mahométans, ils sont infidèles : Or, ils ne sont pas mahométans :

Donc ils ne sont pas infidèles.

Il y a néanmoins de ces arguments conditionnels qui semblent avoir ce second défaut, qui ne laissent pas d'être fort bons , parce qu'il y a une exclusion sous-entendue dans la majeure, quoique non exprimée. Exemple : Gicéron a\ ant publié une loi contre ceux qui achèteraient les suffrages, et Muréna étant accusé de les avoir achetés, Gicéron, qui plaidait pour lui, se justilie par cet argument, du reproche que lui faisait Gaton, d'agir, dans cette défense, contre sa loi : Efenim si larqitionem facfam. esse ronfitvrer, idque rectè factum esse defendercm, faceretn im probe, ctiamsi alius hujem tulisscl; cùni vero nihilconimi»swn contra leijem esse dvfandam, quid

est quôd meam defensionem latio lecjis impediat? Il semble que cet argument soit semblable à celui d'un blasphémateur, qui dirait pours'excuser : Sijeniaisqu'U y eûtunDieu, je serais unméchant; viais quoique je blasphème, je ne niepas quHl y eût un Dieu : donc je ne suis pas un méchant. Cet argument ne vaudrait rien, parce qu'il y a d'autres crimes que l'athéisme qui rendent un homme méchant ; mais ce qui fait que celui de Cicéron est bon, quoique Ramus l'ait proposé pour exemple d'un mauvais raisonnement c'est qu'il enferme dans le sens une particule exclusive , et qu il faut le réduire à ces termes :

Ce serait alors seulement qu'on pourrait me reprocher avec raison d'agir contre ma loi, si j'avouais que Muréna eût acheté les suffrages, et que je ne laissasse pas de justifier son action :

Mais je prétends qu'il n'a point acheté les suffrages :

Et par conséquent je ne fais rien contre ma loi.

Il faut dire la même chose de ce raisonnement de Vénus dans Virgile, en parlant à Jupiter :

Si sine pace tuâ atque invita numine Troes Jtaliam petiêre, luant peccata, neque illos Jiweris auxilio : sin tôt responsa secuti, Quœ superi manesque dabant, cur nunc tua quisquam hectere jussa potest, aiit cur nova condere fata^?

car ce raisonnement se réduit à ces termes :

Si les Troijens étaient venus en Italie contre le gré des dieux, ils seraient punissables :

Mais ils n'y sont pas venus contre le gré des dieux :

Donc ils ne sont pas punissables.

Il faut donc y suppléer quelque chose ; autrement il serait semblable à celui-ci, qui certainement ne conclut pas :

Si Judas était entré dans l'apostolat sans vocation, il aurait dû être rejeté de Dieu :

Mais il n'y est pas entré sans vocation :

Donc il n'a pas dû être rejeté de Dieu.

Mais ce qui fait que celui de Vénus, dans Virgile , n'est pas, vicieux, c'est qu'il faut considérer la majeure comme étant exclu-^ sive dans le sens, de môme que s'il y avait :

Ce serait alors seulement que les Troijens seraient punissables.

TROISlÈxME PARTIE. 213

et indignes du secours des dieux , s''ils étaient venus en Italie contre leur gré :

Donc, etc.

Ou bien il faut dire, ce qui est la même chose, que l'affirmative, si sine pace tuâ, etc., enferme dans le sens cette négative :

Si les Troyens ne sont venus dans Vltalie que par Vordrc des dieux, il n'' est pas juste que les dieux les abandonnent : Or, ils n'']) sont venus que par Vordre des dieux : Donc, etc.

Des syllogismes disjonctifs.

On appelle syllogismes disjonctifs ceux dont la première proposition est disjonctive, c est-à-dire dont les parties sont jointes par vel, ou, comme celui-ci de Cicéron.

Ceux qui ont tué César sont parricides ou défenseurs de la liberté :

Or, ils ne sont point parricides :

Donc Us sont défenseurs de la liberté.

11 y en a de deux sortes : la première, quand on ôte une partie pour garder l'autre ; comme dans celui que nous venons de proposer, ou dans celui-ci :

Tous les méchants doivent être punis en ce monde ou en Vautre : Or, il y a des méchants qui ne sont point punis en ce monde : Donc ils le seront en Vautre.

11 y a quelquefois trois membres dans cette sorte de syllogismes, et alors on en ôte deux pour en garder un, comme dans cet argument de saint Augustin, dans son livre du Mensonge, chap. viii.

Aut non est^ credendwn bonis, aut credendum est eis quos credimus debcre aliquando mentiri, aut non est credendum bonos aliquando mentiri. Horum primum perniciosum est; secunduni stultum : restât ergo ut nunquam mentiantur boni.

La seconde sorte, mais moins naturelle, est quand on prend une des parties pour ôter l'autre, comme si l'on disait :

Saint Bernard , témoignant que Dieu avait confirmé, par des miracles, sa prédication de la Croisade, était un saint ou un impusteur :

Or, c'était un saint :

ï)onc ce n'était pas un imposteur.

Ces syllogismes disjonctifs ne sont guère faux que par la fausseté de la majeure , dans laquelle la division n'est pas exacte , se trouvant un milieu entre les membres opposés, comme si je disais :

Il faut obéir aux princes en ce qu'ils commandent contre la loi de Dieu, ou se révolter contre eux :

Or, il ne faut pas leur obéir en ce qui est contre la loi de Dieu : Donc il faut se révolter contre eux :

Ou , or, il ne faut pas se révolter contre eux :

Donc il faut leur obéir en ce qui est contre la loi de Dieu.

L'un et l'autre raisonnement est faux, parce qu'il y a un milieu dans cette disjonction qui a été observé par les premiers chrétiens, qui est de souffrir patiemment toutes choses , plutôt que de rien faire contre la loi de Dieu , sans néanmoins se révolter contre les

princes.

Ces fausses disjonctions sont une des sources les plus communes

des faux raisonnements des hommes.

Des syllogismes copulatifs.

Ces syllogismes ne sont que d'une sorte, qui est quand on prend une proposition copulative niante, dont ensuite on établit une partie pour ôter l'autre.

Un homme n'estpas tout ensemble serviteur de Dieu, et idolâtre de son argent :

Or, V avare est idolâtre de son argent :

Donc il n'est pas serviteur de Dieu.

Car c tte sorte de syllogisme ne conclut point nécessairement^ quand on ôte une partie pour mettre l'autre, comme on peut voiij par ce raisonnement tiré de la même proposition :

Un homme n'est pas tout ensemhle serviteur de Dieu , et idolâtr

de l'argent:

Or les prodigues nesontfjoint idolâtres de l'argent: Donc ils sont serviteurs de Dieu.

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