II. Supposer pour vrai ce qui est en question
C'est ce qu' Aristote appelle pétition de principe, ce qu'on voit assez être entièrement contraire à la vraie raison ; puisque, dans tout raisonncMuont, ce qui sert de preuve doit être plus clair et plus connu que ce qu'on veut prouver.
Cependant Galilée l'accuse, et avec justice, d'être tombé lui-
même, dans ce défaut, lorsqu'il veut prouver, par cet argument, que la terre est au centre du monde.
La nature des choses pesantes est de tendre au centre du monde, et des choses légères de s^en éloigner:
Or, rexpérience nous fait voir que les choses pesantes tendent au centre de la terre, et que les choses légères s'*en éloignent :
Donc le centre de la terre est le même que le centre du monde.
Il est clair qu'il y a dans la majeure de cet argument une manifeste pétition de principe; car nous voyons bien que les choses pesantes tendent au centre de la terre , mais d'où Aristote a-t-il appris qu'elles tendent au centre du monde, s'il ne suppose que le centre de la terre est le même que le centre du monde? Ce qui est la conclusion même qu'il veut prouver par cet argument. • Ce sont aussi de pures pétitions de principe que la plupart des arguments dont on se sert pour prouver un certain genre bizarre de substances, qu'on appelle dans l'école des formes substaiitielles, lesquelles on prétend être corporelles, quoiqu'elles ne soient pas des corps, ce qui est assez difficile à comprendre. S'il n'y avait des formes substantielles, disent-ils, il n'y aurait point de génération ; or, il y a génération dans le monde, donc il y a des formes substantielles.
Il n'y a qu'à distinguer l'équivoque du mot de génération pour voir que cet argument n'est qu'une pure pétition de principe ; car si l'on entend par le mot de génération la production naturelle d'un nouveau tout dans la nature, comme la production d'un poulet qui se forme dans un œuf, on a raison de dire qu'il y a des générations en ce sens ; mais on n'en peut pas conclure qu'il y ait des formes substantielles, puisque le seul arrangement des parties par la nature peut produire ces nouveaux tous et ces nouveaux êtres naturels. Mais si l'on entend par le mot de génération, comme ils l'entendent ordinairement, la production d'une nouvelle substance qui ne fût pas auparavant, savoir, de cette forme substantielle, on supposera justement ce qui est en question : étant visible que celui qui nie les formes substantielles ne peut pas accorder que la nature produise des formes substantielles, et tant s'en faut qu'il puisse être porté par cet argument à avouer qu'il y en ait, qu'il doit en tirer une conclusion contraire en cette sorte : S'il y avait des formes substantielles, la nature pourrait produire des substances qui ne seraient pas auparavant; or la nature ne peut pas produire de nouvelles substances, puisque ce serait une
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espèce de création, etpartanl il n'y a poinLde formes substantielles.
En voici un autre de môme nature : S'il n'y avait point déformes subslanlielles, disont-ils encore, les êtres naturels ne seraient pas des tous, qu'ils appellent j^cr se,, totiun per se, mais des êtres par accident ; or ils sont des tous per se, donc il y a des formes substantielles.
Il faut encore prier ceux qui se servent de cet argument de vouloir expliquer ce qu'ils entendent par un loul per se, totiimper se ; car, sMs entendent, comme ils font, un être composé de matière et de forme, il est clair que c'est une pétition de principe, puisque c'est comme s'ils disaient : S'il n'y avait point de formes substantielles, les êtres naturels ne seraient pas composés de matière et (le formes substantielles : or ils sont composés de matière et de formes substantielles, donc il y a des formes substantielles. Que s'ils entendent autre chose, qu'ils le disent, et on verra qu'ils ne j)rouvent rien.
On s'est arrêté un peu en passant à faire voir la faiblesse des arguments sur lesquels on établit dans l'école ces sortes de substances qui ne se découvrent ni par le sens, ni par l'esprit, et dont on ne sait autre chose, sinon qu'on les appelle des formes substantielles; parce que, quoique ceux qui les soutiennent le fassent à très bon dessein, néanmoins les fondements dont ils se servent et les idées qu'ils donnent de ces formes obscurcissent et troublent dos preuves très solides et très convaincantes de l'immortalité de l'àme, qui sont prises de la distinction des corps et des esprits, et de l'impossibilité qu'il y a qu'une substance qui n'est pas matière périsse par les changements qui arrivent dans la matière; car, par le moyen de ces formes substantielles, on fournit, sans y penser, aux libertins, des exemples de substances qui périssent, qui ne sont pas proprement matière, et à qui on attribue, dans les animaux, une infinité de pensées, c'est-à-dire d'actions purement spirituelles ; et c'est pourquoi il est utile pour ' la religion et pour la conviction des impies et des libertins de leur ôter cette réponse, en leur faisant voir qu'il n'y a rien de plus mal fondé que ces substances périssables, qu'on appelle des formes substantielles.
On peut rapporter encore à cette sorte de sophisme la preuve que l'on tire d'un principe différent de ce qui est en question, mais que l'on sait n'être pas moins contesté par celui contre lequel ou dispute. Ce sont, par exemple, deux dogmes également conslants parmi les catholiques : 1 un que tou- les points de la foi ne
peuvent pas se prouver par l'Écriture seule ; l'autre, que c'est un point de la foi, que les enfants sont capables du baptême. Ce serait donc mal raisonner à un anabaptiste de prouver contre les catholiques qu'ils ont tort de croire que les enfants soient capables du baptême, parce que nous n'en voyons rien dans l'Écriture, puisque cette preuve supposerait que l'on ne devrait croire de foi que ce qui est dans l'Écriture, ce qui est nié par les catholiques. Enfin on peut rapporter à ce sophisme tous les raisonnements où l'on prouve une chose inconnue , par une qui est autant ou plus inconnue, ou une chose incertaine, par une autre qui est autant ou plus incertaine.