III. Prendre pour cause ce qui n'est point cause
Ce sophisme s'appelle non causa pro causa. Il est très ordinaire parmi les hommes, et on y tombe en plusieurs manières : l'une est par la simple ignorance des véritables causes des choses. C'est ainsique les philosophes ont attribué mille effets à la crainte du vide, qu'on a prouvé démonstrativement en ce temps, et par des expériences très ingénieuses, n'avoir pour cause que la pesanteur de l'air, comme on peut le voir dans l'excellent traité de Pascal. Les mêmes philosophes enseignent ordinairement que les vases pleins d'eau se fendent à la gelée, parce que l'eau se resserre, et ainsi laisse du vide que la nature ne peut souffrir, et néanmoins on a reconnu qu'ils ne se rompent que parce qu'au contraire l'eau étant gelée occupe plus de place qu'avant que d'être gelée, ce qui fait aussi que la glace nage sur l'eau.
On peut rapporter au même sophisme, quand on se sert de causes éloignées et quineprouvent rien, pour prouver des choses, ou assez claires d'elles-mêmes, ou fausses, ou au moins douteuses, comme quand Aristote veut prouver que le monde est parfait par cette raison. « Le monde est parfait, parce qu'il contient des corps; « le corps est parfait, parce qu'il a trois dimensions; les trois dimen- « sions sont parfaites, parce que trois sont tout {quia tria sunt « omnia), et trois sont tout parce qu'on ne se sert pas du mot de « tout, quand il n'y a qu'une chose ou deux, mais seulement quand fc il y en a trois. » On prouvera par cette raison que le moindre atome est "aussi parfait que le monde, puisqu'il a trois dimensions aussi bien que le monde ; mais tant s'en faut que cela prouve que le monde soit parfait, qu'au contraire tout corps, en tant que corps, est essentiellement imparfait, et que la perfection du monde con-
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siste principalement en ce qu'il enferme des créatures qui ne sont |)as corps .
Le morne philosophe prouve qu'il y a trois mouvements simi)les, parce qu'ii ij a trois dimensions. 11 est difficile de voir la conséquence de l'un à l'autre.
Il prouve aussi que le ciel est inaltérable et incorruptible parce qu'il se mcuit circulairemont, et qu'il n'y a rien de contraire au mouvement circulaire; mais, 1° on no voit pas ce que fait la contrariété du mouvement à la corruption ou à l'altération du corps; 2° on voit encore moins pourquoi le mouvement circulaire, d'orient en occident, n'est pas contraire à un autre mouvement circulaire d'occident en orient.
L'autre cause qui fait tomber les hommes dans ce sophisme est la sotte vanité qui nous fait avoir honte de reconnaître notre ignorance ; car c'est de là qu'il arrive que nous aimons mieux nous forger des causes imaginaires des choses dont on nous demande raison, que d'avouer que nous n'en savons pas la cause , et la manière dont nous nous échappons de cette confession de notre ignorance est assez plaisante. Quand nous voyons un effet dont la cause nous est inconnue, nous nous imaginons l'avoir découverte, lorsque nous avons joint à cet effet un mot général de vertu et de faeidiè, qui ne forme dans notre esprit aucune autre idée, sinon que cet eilot a quelque cause, ce que nous savions bien avant que d'avoir trouvé ce mot. Il n'y a personne, par exemple, qui ne sache que S(s arlères battent; que le fer étant proche de l'aimant va s'y joindre, que le séné purge, et que le pavot endort. Ceux qui ne font point profession de science, et à qui l'ignorance n'est pas honteuse, avouent franchement qu'ils connaissent ces effets, mais qu'ils n'en savent pas la cause ; au lieu que les savants, qui rougiraient d'en dire autant, s'en tirent d'une autre manière, et prétendent qu'ils ont découvert la vraie cause de ces effets, qui est qu'il y a dans les artères une vertu pulsifique, dans l'aimant une vertu magnétique, dans le séné une vertu purgative, et dans le pavot une vertu soporifique. Voilà qui est fort commodément résolu, et il n'y a point de Chinois qui n'eut pu avec autant de facilité se tirer de l'admiration où on était des horloges en ce pays-là, lorsqu'on leur en apporta d'Europe, car il n'aurait eu qu'à dire qu'il connaissait parfaitement la raison de ce que les autres trouvaient si merveilleux, et que ce n'était autre chose, sinon qu'il y avait dans cette machine une vertu indicatrice qui marquait les heures isur le cadran, et une vertu sonorifique qui les faisait sonner; il se
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serait rend a aussi savant par là dans la connaissance des horlo;j;e.^ (|ue le sont ces philosophes dans la connaissance du battement des artères, et des propriétés de l'aimant, du séné et du pavot.
Il y a encore d'autres mots qui servent à rendre les hommes savants à peu de frais, comme de sympathie, d'antipathie, de qualités occultes ; mais encore tous ceux-là ne diraient rien de faux s'ils se contentaient de donner à ces mots de vertu et de faculté une notion générale de cause quelle qu'elle soit, intérieure ou extérieure, dispositive ou active. Car il est certain qu'il y a dans l'aimant quelque disposition qui fait que le fer va plutôt s'y joindre qu'à une autre pierre, et il a été permis aux hommes d'appeler cette disposition, en quoi que ce soit qu'elle consiste, vertu magnétique, de sorte que s'ils se trompent, c'est seulement en ce qu'ils s'imaginent en être plus savants pour avoir trouvé ce mot, ou bien en ce que par là ils veulent que nous entendions une certaine qualité imaginaire, par laquelle l'aimant attire le fer, laquelle ni eux ni personne n'a jamais conçue.
Mais il y en a d'autres qui nous donnent pour les véritables causes de la nature de pures chimères, comme font les astrologues, qui rapportent tout aux influences des astres et qui ont même trouvé par là qu'il fallait qu'il y eût un ciel immobile audessus de tous ceux à qui ils donnent du mouvement, parce que la terre portant diverses choses en divers pays (Non omnis fert omnia tellus, India mittit ehur, molles sua thura Sabœi), on n'en pouvait rapporter la cause qu'aux influences d'un ciel qui , étant immobile, eût toujours les mêmes aspects sur les mêmes endroits de la terre.
Aussi l'un d'eux ayant entrepris de prouver par des raisons physiques l'immobilité de la terre , fait l'une de ses principales démonstrations de cette raison mystérieuse, que si la terre tournait autour du soleil , les influences des astres iraient de travers , ce qui causerait un grand désordre dans le monde.
C'est par ces influences qu'on épouvante les peuples , quand on voit paraître quelque comète (a) , ou qu'il arrive quelque grande éclipse, comme celle de l'an 1654, qui devait bouleverser le monde, et principalement la ville de Rome, ainsi qu'il était expressément marqué dans la chronologie de Helvicus , Romœ fatalis, quoiqu'il n'y ait aucune raison , ni que les comètes et les éclipses puissent avoir aucun effet considérable sur la terre, ni que des causes géné-
(fl) On peut voir les pensées sur les coiiaètcs, par Bayle, ;
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raies, comme celle-là, agissent plutôt en un endroit qu'en un autre, et menacent plutôt un roi ou un prince qu'un artisan ; aussi en voit-on cent qui ne sont suivies d'aucun effet remarquable. Que s'il arrive quelquefois des guerres , des mortalités , des pestes et la mort de quelque prince après des comètes ou des éclipses, il en arrive aussi sans comètes et sans éclipses ; et d'ailleurs ces effets sont si généraux et si communs, qu'il est bien difficile qu'ils n'arrivent tous les ans en quelque endroit du monde : de sorte que ceux qui disent en l'air que cette comète menace quelque grand de la mort, ne se hasardent pas beaucoup.
C'est encore pis quand ils donnent ces influences chimériques pour la cause des inclinations des hommes, vicieuses ou vertueuses, et môme de leurs actions particulières et des événements de leur vie, sans en avoir d'autre fondement, sinon qu'entre mille prédictions il arrive par hasard que quelques-unes sont vraies; mais si l'on veut jugT des choses par le bon sens, on avouera qu'un flaniboau allumé dans la chambre d'une femme qui accouche doit avoir j)lus d'effet sur le corps de son enfant, que la planète de Saturne en quelque aspect qu'elle le regarde, et avec quelque autre qu'elle soit jointe.
Enfin , il y en a qui apportent des causes chimériques d'effets chimériques , comme ceux qui , supposant que la nature abhorre le vide , et qu'elle fait des efforts pour l'éviter ( ce qui est un effet imaginaire : car la nature n'a liorrour de rien, et tous les effets (ju'on attribue à cette horreur dépendent de la seule pesanteur do l'air), ne laissent pas d'apporter des raisons de cette horreur imaginaire , qui sont encore plus imaginaires. La nature abhorre le vide, dit l'un d'entre eux , parce qu'elle a besoin de la continuité des corps pour faire passer les influences , et pour la propagation des qualités. C'est une étrange sorte de science que celle-là , qui prouve ce qui n'est point par ce qui n'est point.
C'est pourquoi, quand il s'agit de rechercher les causes des effets extraordinaires que l'on propose , il faut d'abord examiner avec soin si ces effets sont véritables ; car souvent on se fatigue inutilement à chercher des raisons de choses qui no sont point, et il \' on a une infinité qu'il faut résoudre en la môme manière que Plutarque résout cette question qu'il se propose : Pourquoi les poulains qui ont été courus par les loups sont plus vites que les autres ; car, après avoir dit que c'est peut-être parce que ceux qui étaient plus lents ont été pris par les loups , et qu'ainsi ceux qui sont échappés étaient les plus vites, ou bien que la peur leur ayant
donné une vitesse extraordinaire, ils en ont retenu l'habitude ; il rapporte enfin une autre solution, qui est apparemment véritable : c'est , dit-il , que peut-être cela n'est pas vrai. C'est ainsi qu'il faut résoudre un grand nombre d'effets qu'on attribue à la lune, comme , que les os sont pleins de moelle lorsqu'elle est pleine , et vides lorsqu'elle est en décours ; qu'il en est de même des écrevisses : car il n'y a qu'à dire que tout cela est faux , comme des personnes fort exactes m'ont assuré l'avoir éprouvé , les os et les écrevisses se trouvent indifféremment tantôt pleins et tantôt vides dans tous les temps de la lune. Il y a bien de l'apparence qu'il en est de même de quantité d'observations que l'on fait pour la coupe des bois, pour cueillir ou semer les graines, pour enter les arbres, pour prendre des médecines ; et le monde se délivrera peu à peu de toutes ces servitudes, qui n'ont point d'autre fondement que des suppositions dont personne n'a jamais éprouvé sérieusement la vérité. C'est pourquoi il y a de l'injustice dans ceux qui pi étendent que, pourvu qu'ils allèguent une expérience ou un fait tiré de quelque auteur ancien , on est obligé de le recevoir sans examen. C'est encore à cette sorte de sophisme qu'on doit rapporter cette tromperie ordinaire de l'esprit humain, post hoc, ergopropter hoc. Cela est arrivé ensuite de telle chose : il faut donc que cette chose en soit la cause. C'est par là que l'on a conclu que c'était une étoile nommée Canicule, qui était cause de la chaleur extraordinaire que l'on sent durant les jours que l'on appelle caniculaires ; ce qui a fait dire à Virgile, en parlant de cette étoile que l'on appelle en latin Sirius :
Aut Siriiis ardor :
Ille sitim morbosque ferens morialihus œgris Nascitur, et lœvo contristat lumine cœlum.
Cependant, comme Gassendi a fort bien remarqué, il n'y a rien de moins vraisemblable que cette imagination ; car cette étoile étant de l'autre côté de la ligne, ses effets devraient être plus forts sur les lieux où elle est plus perpendiculaire ; et néanmoins les jours que nous appelons caniculaires ici , sont le temps de l'hiver de ce côté-là : de sorte qu'ils ont bien plus de sujet de croire en ce pays-là que la canicule leur apporte le froid , que nous n'en avons de croire qu'elle nous cause le chaud.