‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 133 sur 214 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

tombent plus facilement qu'en celui de faire des dénombrements imparfaits, et de ne considérer pas assez toutes les manières dont une chose peut être, ou peut arriver ; ce qui leur fait conclure témérairement , ou qu'elle n'est pas , parce qu'elle n'est pas d'une certaine manière, quoiqu'elle puisse être d'une autre ; ou qu'elle est dételle ou telle façon, quoiqu'elle puisse être encore d'une autre manière qu'ils n'ont pas considérée.

On peut trouver des exemi)les de ces raisonnements défectueux dans les preuves sur lesquelles Gassendi établit le principe de sa philosophie, qui est le vide répandu entre les parties de la matière, qu'il ap[)elle vacuum disseminatum ; et je les rapporterai d'autant plus volontiers , que Gassendi ayant été un homme célèbre, qui avait plusieurs connaissances très curieuses, les fautes même qu'il pourrait avoir mêlées dans ce grand nombre d'ouvrages qu'on a publiés après sa mort, ne sont pas méprisables et méritent d'être sues : au lieu qu'il est fort inutile de se charger la mémoire de celles qui se trouvent dans les auteurs qui n'ont point de réputation.

Le premier argument que Gassendi emploie pour prouver ce vide répandu, et qu'il prétend faire passer en yn endroit pour une démonstration aussi claire que celle des mathématiques , est celui-ci :

S'il n'y avait point de vide, et que tout fût rempli de corps, le mouvement serait impossible, et le monde ne serait qu'une grande masse de matière raide , inflexible et immobile : car le monde étant tout rempli, aucun corps ne peut se remuer qu'il ne prenne la place d'un autre : ainsi si le corps A se remue , il faut qu'il déplace un autre corps au moins égal à soi, savoir B ; et B, pour se remuer, en doit aussi déplacer un autre. Or, cela ne peut arriver qu'en deux manières : Tune, que ce déplacement des corps aille à l'infini, ce qui est ridicule et impossible; l'autre, qu'il se fasse circulairement , et que le dernier corps déplacé occupe la place d'A.

Il n'y a point encore jusquos ici de dénombrement imparfait; et il est vrai, de plus, (ju'il est ridicule de s'imaginer qu'en remuant un corps, on en remue jusqu'à l'infini, qui se déplacent l'un l'autre : Ton prétend seulement que le mouvement se fait en cercle, et que le dernier cori)s remué occupe la place du premier, qui est A , et (pi'ainsi tout se trouve rempli. C/est aussi ce (pie Gassendi entrejMTnd de réfuter par cet argument : le premier corps remué, qui est A, ne peut se mouNoir, si le dernier, qui est X, ne peut se remuer. Or, X ne |nniL se remuer, puis(iue pour se renuier, il faudrait qu'il prit la place do l'A , laquelle n'est pas encore vide : et

partant, X ne pouvant se remuer , A ne le peut aussi : donc tout demeure immobile. Tout ce raisonnement n'est fondé que sur cette supposition, que le corps X, qui est immédiatement devant A, ne puisse se remuer qu'en un seul cas, qui est, que la place d'A soit déjà vide lorsqu'il commence à se remuer : en sorte qu'avant l'instant où il l'occupe, il y en ait un autre où l'on puisse dire qu'elle est vide. Mais cette supposition est fausse et imparfaite, parce qu'il y a encore un cas dans lequel il est très possible que X se remue, qui est, qu'au même instant qu'il occupe la place d'A, A quitte cette place, et dans ce cas , il n'y a nul inconvénient que A pousse B, et B pousse G jusqu'à X, et que X dans le même instant occupe la place d'A ; par ce moyen il y aura du mouvement , et il n'y aura point de vide.

Or, que ce soit un cas possible, c'est-à-dire qu'il puisse arriver qu'un corps occupe la place d'un autre corps au même instant que ce corps la quitte, c'est une chose qu'on est obligé de reconnaître dans quelque hypothèse que ce soit, pourvu seulement qu'on admette quelque matière continue : car, par exemple, en distinguant dans un bâton deux parties qui se suivent immédiatement, il est clair que , lorsqu'on le remue, au même instant que la première quitte un espace , cet espace est occupé par la seconde, et qu'il n'y en a point où l'on puisse dire que cet espace est vide de la première , et n'est pas rempli de la seconde. Cela est encore plus clair dans un cercle de fer qui tourne autour de son centre ; car alors chaque partie occupe au même instant l'espace qui a été quitté par celle qui la précède, sans qu'il soit besoin de s'imaginer aucun vide. Or, si cela est possible dans un cercle de fer, pourquoi ne le sera-t-il pas dans un cercle qui sera en partie de bois et en partie d'air ? et pourquoi le corps A, que l'on suppose de bois, poussant et déplaçant le corps B, que l'on suppose d'air, le corps B n'en pourra-t-il pas déplacer un autre, et cet autre un autre jusqu'à X , qui entrera dans la place d'A au même temps qu'il la quittera.

Il est donc clair que le défaut du raisonnement de Gassendi vient de ce qu'il a cru qu'afin qu'un corps occupât la place d'un autre, il fallait que cette place fût vide auparavant, et en un instant précédent, et qu'il n'a pas considéré qu'il suffisait qu'elle se vidât au même instant.

Les autres preuves qu'il rapporte sont tirées de diverses expériences par lesquelles il fait voir, avec raison , que Fair se comprime, et que l'on peut faire entrer un nouvel air dans un espace

TROISIÈME PAUTIE. 245

qui en parait déjà tout rempli , comme on voit dans les ballons et les arquebuses à vent.

Sur ces expériences , il forme ce raisonnement : si l'espace A, étant déjà tout rempli d'air, est capable de recevoir une nouvelle quantité d'air par compression, il faut que ce nouvel air qui y entre, ou soit mis par pénétration dans l'espace déjà occupé par l'autre air, ce qui est impossible ; ou que cet air, enfermé dans A, ne le remplît pas entièrement ; mais qu'il y eût entre les parties do l'air des espaces vides, dans lesquels le nouvel air est reçu ; et cette seconde hypothèse prouve , dit-il , ce que je prétends, qui est qu'il y a des espaces vides entre les parties de la matière, capables d'être remplies de nouveaux corps. Mais il est assez étrange que Gassendi ne se soit pas aperçu qu'il raisonnait sur un dénombrement imparfait, et qu'outre l'hypothèse de la pénétration, qu'il a raison de juger naturellement impossible, et celle des vides répandus entre les parties delà matière qu'il veut établir, il y en a une troisième dont il ne dit rien, et qui, étant possible, fait que son argument ne conclut rien ; car l'on peut supposer qu'entre les })arties plus grossières de l'air, il y a une matière plus subtile et plus déliée, et qui, pouvant sortir par les pores de tous les corps, fait que l'espace qui semble rempli d'air peut encore recevoir un autre air nouveau, parce que cette matière subtile étant chassée par les parties de l'air que l'on y enfonce par force leur fait place en sortant au travers des pores.

Et Gassendi était d'autantplus obligé de réfuter cette hypothèse, qu'il admet lui-même cette matière subtile qui pénètre les corps et passe par tous les pores, puisqu'il veut que le froid et le chaud soient des corpuscules qui entrent dans nos pores, qu'il dit la même chose de la lumière, et qu'il reconnaît même que, dans l'expérience célèbre que l'on fait avec du vif-argent, qui demeure suspendu à une hauteur de deux pieds trois pouces et demi dans les tuyaux qui sont plus longs que cela, et laisse en haut un espace qui paraît vide, et qui n'est certainement rempli d'aucune matière sensible; il reconnaît, dis-je, qu'on ne peut pas prétendre avec raison que cet espace soit absolument vide, puisque la lumière y passe , laquelle il prend pour un corps.

Ainsi, en remplissant de matière subtile ces espaces qu'il prétend être vides, il trouvera autant de place pour y faire entrer de nouveaux corps, que s'ils étaient actuellement vides.

V. Juger d'aune chose par ce qui ne lui convient que par accident.

Ce sophisme est appelé dans l'école fallacia accidentis, qui est lorsque l'on tire une conclusion absolue, simple et sans restriction de ce qui n'est vrai que par accident. C'est ce que font tant de gens qui déclament contre l'antimoine, parce qu'étant mal appliqué il produit de mauvais effets ; et d'autres qui attribuent à Téloquence tous les mauvais effets qu'elle produit quand on en abuse ; ou à la médecine, les fautes de quelques médecins ignorants.

C'est par là que les hérétiques de ce temps ont fait croire à tant J de peuples abusés, qu'on devait rejeter comme des inventions de Satan, l'invocation des saints, la vénération des reliques, la prière pour les morts ; parce qu'il s'était glissé des abus et de la superstition parmi ces saintes pratiques autorisées par toute l'antiquité ; comme si le mauvais usage que les hommes peuvent faire des meilleures choses les rendait mauvaises.

On tombe souvent aussi dans ce mauvais raisonnement, quand on prend les simples occasions pour les véritables causes ; comme qui accuserait la religion chrétienne d'avoir été la cause du massacre d'une infinité de personnes qui ont mieux aimé souffrir la mort que de renoncer Jésus-Christ; au lieu que ce n'est pas à la religion chrétienne, ni à la constance des martyrs, qu'on doit attribuer ces meurtres, mais à la seule injustice et à la seule Ci'uauLé des païens. C'est par ce sophisme qu'on impute souvent aux gens de bien d'être cause de tous les maux qu'ils eussent pu éviter en faisant des choses qui eussent blessé leur conscience, parce que s'ils avaient voulu se relâcher dans cette exacte observance de la loi de Dieu, ces maux ne seraient pas arrivés.

On voit aussi un exemple considérable de ce sophisme dans le raisonnement ridicule des Épicuriens, qui concluaient que les dieux devaient avoir une forme humaine , parce que dans toutes les choses du monde, il n'y avait que l'homme qui eut l'usage de la raison. Les dieux, disaient-ils, sont très heweux : nul ne peut être heureux sans la vertu : il n'ij a point de vertu sans la raison; et la raison ne se trouve nulle part ailleurs qu'en ce qui a la forme humaine : il faut donc avouer que les dieux sont en forme humaine. Mais ils étaient bien aveugles de ne pas voir que , quoique dans l'homme la substance qui pense et qui raisonne soit jointe à un corps humain , ce n'est pas néanmoins la figura humaine (|ui fait i que l'homme pense et raisonne, étant ridicule de s'imaginer que la

TROrSIÈME PARTIE. 247

raison et la pensée dépendent de ce qu'il a un nez, une bouche, des joues, deux bras, deux mains, deux pieds; et ainsi c'était un sophisme puéril à ces philosophes, de conclure qu'il ne pouvait y avoir de raison que dans la forme humaine , parce que dans l'homme elle se trouvait jointe par accident à la forme humaine.

VI. Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au

sens divisé.

L'un de cessophismes s'appelle fallacia compositionis ; et l'autre fallacia divisionis. On les comprendra mieux par des exemples.

Jésus-Christ dit, dans l'Évangile, en parlant de ses miracles : Les aveugles voient , les boiteux marchent droit, les sourds entendent. Cela ne peut être vrai qu'en prenant ces choses séparément, et noji conjointement, c'est-à-dire, dans le sens divisé, et non dans le sens composé; car les aveugles ne voyaient pas demeurant aveugles, et les sourds n'entendaient pas demeurant sourds; mais ceux qui avaient été aveugles auparavant et ne l'étaient plus voyaient, vl de mémo des sourds.

(Test aussi dans le môme sens qu'il est dit, dans l'Écriture, que Dieu justifie les impies; car cela ne veut pas dire qu'il tient pour justes ceux qui sont encore impies; mais qu'il rend justes, par sa grâce, ceux qui auparavant étaient impies.

[1 y a, au contraire, des propositions qui ne sont véritables qu'en un sens opposé à celui-là, qui est le sens composé, comme (luand saint Paul dit (jue les médisants, les fornicateurs , les avares n'entreront point dans le royaume des cieux; car cela ne veut pas dire que nul de ceux qui auront eu ces vices ne seront sauvés; mais seulement que ceux qui y demeureront attachés, et qui ne les auront })ointquittés, en se convertissant à Dieu, n'auront point de part au royaume du ciel.

Il est aisé de voir qu'on ne peut passer, sans sophisme, de l'un de ces sens à l'autre, et que ceux-là, par exem|)l(\ raisonneraient mal, qui se promettraient le ciel, en demeurant dans leurs ciimes, parce que Jésus-Christ est venu pour sauver les pécheurs, et qu'il dit, dans l'Évangile, que les femmes de mauvaise \ie i)réGéderont les Pharisiens dans le royaume de Dieu; ou (|ui, au contraire, ayant mal vécu, désespéreraient de leur salut, comme n'a) ant plus rien à attendre que la punition de leurs crimes; parce qu'il est dit que la colère de Dieu est réservée à tous ceux qui vivent nud , et que toutes les personnes vicieuses n'ont point de part à l'héritage

de Jésus-Clirisl . Les premiers passeraient du sens divisé au sens composé, en se promettant, quoique toujours pécheurs, ce qui n'est promis qu'à ceux qui cessent de l'être par une véritable conversion ; et les derniers passeraient du sens composé au sens divisé, en appliquant à ceux qui ont été pécheurs et qui cessent de l'être en se convertissant à Dieu, ce qui ne regarde que les pécheurs qui demeurent dans leurs péchés et dans leur mauvaise vie.

VIL Passer de ce qui est vrai à quelque égard, à ce qui est vrai

simplement.

C'est ce qu'on appelle dans l'école à dicto secundàm quid ad dictum simpliciter. En voici des exemples : les Épicuriens prouvaient encore que les dieux devaient avoir la forme humaine, parce qu'il n'y en a point de plus belle que celle-là, et que tout ce qui est beau doit être en Dieu. C'était mal raisonner; car la forme humaine n'est point absolument une beauté, mais seulement au regard des corps; et ainsi, n'étant une perfection qu'à quelque égard et non simplement , il ne s'ensuit pas qu'elle doive être en Dieu, parce que toutes les perfections sont en Dieu, n'y ayant que celles qui sont simplement perfections , c'est-à-dire qui n'enferment aucune imperfection, qui soient nécessairement en Dieu.

Nous voyons aussi , dans Cicéron , au 3" livre de la Nature des dieux, un argument ridicule de Cotta contre l'existence de Dieu^ qui peut se rapporter au même défaut. « Comment, dit-il, pou- « vons-nous concevoir Dieu , ne pouvant lui attribuer aucune « vertu ? Car dirons-nous qu'il a de la prudence ? Mais la prudence " consistant dans le choix des biens et des maux, quel besoin Dieu « peut-il avoir de ce choix, n'étant capable d'aucun mal ? Dirons- « nous qu'il a de l'intelligence et de la raison? Mais la raison et « l'intelligence nous servent à découvrir ce qui nous est inconnu « par ce qui nous est connu : or, il ne peut y avoir rien d'inconnu « à Dieu. La justice ne peut aussi être en Dieu, puisqu'elle ne «regarde que la société des hommes; ni la tempérance, parce «qu'il n'a point de voluptés à modérer; ni la force, parce qu'il' « n'est susceptible ni d:^ douleur ni de travail, et qu'il n'est exposé « à aucun péril. Comment donc pourrait être Dieu, ce qui n'aurait « ni intelligence, ni vertu ? »

H est difficile do rien concevoir de plus impertinent que cette manière de raisonner. Elle est semblable à la pen-^ée d'un paysan

TROISlÈMb: PARTIE. 2îî)

qui, n'ayant jamais vu que des maisons couvertes de ciiaume, et ayant ouï dire qu'il n'y a point dans les villes de toits de chaumes, en conclurait qu'il n'y a point de maisons dans les villes, et que ceux qui y habitent sont bien malheureux , étant exposés à toutes les injures de l'air. C'est comme Cotta ou plutôt Gicéron raisonne. Il ne peut y avoir en Dieu de vertus semblables à celles qui sont dans les hommes : donc il ne peut y avoir de vertus en Dieu. Et ce qui est merveilleux, c'est qu'il ne conclut qu'il n'y a point de vertu en Dieu, que parce que l'imperfection qui se trouve dans la vertu humaine ne peut être en Dieu, de sorte que ce lui est une preuve que Dieu n'a point d'intelligence, parce que rien ne lui est caché ; c'est-à-dire qu'il ne voit rien, parce qu'il voit tout; qu'il ne peut rien, parce qu'il peut tout ; qu'il ne jouit d'aucun bien, parce qu'il possède tous les biens.

VIII. Abuser de Vambiguité des mots, ce qui peut se faire en diverses manières.

On peut rapporter à cette espèce de sophisme tous les syllogismes qui sont vicieux, parce qu'il s'y trouve quatre termes ; soit parce que le milieu y est pris deux fois particulièrement; ou parce qu'il est pris en un sens dans la première proposition, et en un autre sens dans la seconde ; ou enfin parce que les termes de la conclusion ne sont pas pris dans le même sens dans les prémisses que dans la conclusion : car nous ne restreignons pas le mot d'ambiguïté aux seuls mots qui sont grossièrement équivoques, ce qui ne trompe presque jamais; mais nous com[)renons par là tout ce qui peut faire changer de sens à un mot, surtout lorsque les hommes ne s'aperçoivent pas aisément de ce changement, parce que diverses choses étant signihées par le même son, ils les prennent pour la même chose. Sur quoi on peut voir ce qui a été dit vers la fin de la première partie, où l'on a aussi parlé du remède qu'on doit apporter à la confusion des mots ambigus, en les définissant si nettement qu'on n'y puisse être trompé."

Ainsi, je me contenterai d'apporter quelques exemples de cette ambiguïté, qui trompe quelquefois d'habiles gens. Telle est celle qui se trouve dans les mots qui signifient quelque tout, qui peut se prendre ou collectivement pour toutes ses parties ensemble, ou distributivement pour chacune de ses parties. C'est par là qu'on doit résoudre ce sophisme des Sloïciens, (jui concluaient que le inonde était un çuiimal doué de raison, « parce que ce qui a fusaue

« de la raison est meilleur que ce qui ne l'a point. Or, il n'y a rion, « disaient-ils, qui soit meilleur que le monde : donc le monde a « l'usage de la raison. " La mineure de cet argument est fausse , parce qu'ils attribuaient au monde ce qui ne convient qu'à Dieu , qui est d'être tel qu'on ne puisse rien concevoir de meilleur et de plus parfait. Mais , en se bornant dans les créatures , quoique l'on puisse dire qu'il n'y a rien de meilleur que le monde, en le prenant collectivement pour l'universalité de tous les êtres que Dieu a créés, tout ce qu'on en peut conclure au plus, est que le monde a l'usage de la raison , selon quelques-unes de ses parties, telles que sont les anges et les hommes, et non pas que le tout ensemble soit un animal qui ait l'usage de la raison.

Ce serait de même mal raisonner que de dire : L'homme pense : or, l'homme est composé de corps et d'âme : donc le corps et l'âme pensent ; car il suffit, afm que l'on puisse attribuer la pensée à l'homme entier, qu'il pense selon une des parties ; d'où il ne s'ensuit nullement qu'il pense selon l'autre.

IX. Tirer une conclusion générale d'une induction défectueuse.

On appelle induction , lorsque la recherche de plusieurs choses particuhères nous mène à la connaissance d'une vérité générale. Ainsi, lorsqu'on a éprouvé sur beaucoup de mers que l'eau en est salée, et sur beaucoup de rivières que l'eau en est douce, on conclut généralement que l'eau de la mer est salée, et celle des rivières douce. Les diverses épreuves qu'on a faites que l'or ne diminue point au feu, a fait juger que cela est vrai de tout or : et comme on n'a point trouvé de peuple qui ne parle, on croit pour très certain que tous les hommes parlent; c'est-à-dire se servent des sons pour signifier leur pensée.

C'est même par là que toutes nos connaissances commencent, parce que les choses singulières se présentent à nous avant les universelles, quoique ensuite les universelles servent à connaître les singulières.

Mais il est vrai néanmoins que l'induction seule n'est jamais un moyen certain d'acquérir une science parfaite , comme on le fera voir en un autre endroit , la considération des choses singulières servant seulement d'occasion à notre esprit de faire attention à ses idées naturelles, selon lesquelles il juge de la vérité des choses en général ; car il est vrai , par exemple, que je ne me serais peutêtre jamais avisé de considérer la nature d'un triangle, si je n'avais '

TUOISIKME PARTIE. 251

vu un triangle qui m'a donné occasion d'y penser : mais ce n'est pas néanmoins Pexamon particulier de tous les trian^iles (pii m'a fait conclure généralement et certainement de tous ([ue l'espace qu'ils comprennent est égal à celui du rectangle de toute leur base, et de la jnoitié de leur hauteur (car cet examen serait impossible), mais la seule considération de ce qui est renfermé dans Tidée du triangle que je trouve dans mon esprit.

Quoi qu'il en soit , réservant à un autre endroit de traiter do cette matière , il sufïit de dire ici que les inductions défectueuses, c'est-à-dire qui ne sont pas entières , font souvent tomber en erreur , et je me contenterai d'en rapporter un exemple remarquable.

Tous les philosophes avaient cru jusqu'à ce temps, comme une vérité indubitable , qu'une seringue étant bien bouchée, il était impossible d'en tirer le piston sans la faire crever, et qne l'on pouvait faire monter de l'eau si haut ([u'on voudrait par des pompes aspirantes : ce qui le faisait croire si fermement, c'est qu'on s'imaginait s'en être assuré par une induction très certaine, en avant fait une inhnité d'expériences; mais l'un et l'autre s'est trouvé faux, parce que l'on a fait de nouvelles expériences qui ont fait voir que le piston d'une seringue , quelque bouchée qu'elle fût , pouvait se tirer, pourvu qu'on y employât une force égale au poids d'une colonne d'eau de plus de trente-trois pieds de haut de la grosseur de la seringue, et qu'on ne saurait lever de l'eau par une pompe aspirante plus haut de trente-deux à trente-trois pieds.

Page 1