‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 178 sur 214 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que l'auteur de la Recherche de la Vérité a parlé autrement des idées dans les deux premiers livres de son ouvrage, que dans le troisième, où il en traite exprès.

Ce que je viens de dire de l'âme et de ses perceptions est si conforme à nos nptions naturelles, que l'auteur même de la Recherche de la Vérité en a parlé de la même sorte, quand il n'a consulté que les premières notions qui lui sont venues dans l'esprit sur cela, et qu'il ne les a point embrouillées par d'autres notions philosophiques, qu'il a cru trop facilement être véritables dans le fond, et n'avoir besoin que d'être rectifiées.

Voici donc promièrcmentses sentiments purs et naturels louchant cette matière; et nous verrons qu'il y a très peu de chose qui ne se puisse très bien accorder avec ce que nous venons de dire, quoiqu'il y ait peut-être quelques expressions ambiiJ:ues, et qu'il a pu prendre dans le faux sens de ces idées mal entendues, mais qui de soi-même peuvent aussi être prises dans le sens de la vérité.

Il dit généralement, tout au commencement du livre III : a Que «si par l'essence d'une cJiose on entend ce que Ton conçoit 1:* «premier dans cette chose, duquel dépendent toutes les modifi- « cations que l'on y remarque, on ne peut douter que l'essence de « l'esprit ne consiste dans la pensée. »

Mais il explique plus au long ce qui se passe dans notre Ame, dans le chapitre i du livre I, eu se servant de la comparaison do la matière avec l'esprit,

"^^i DES VRAIES

« La matière ou l'étendue renferme en elle deux propriétés ou « deux facultés. La première faculté est celle de recevoir différen- « tes figures : et la seconde est ia capacité d'être mue. De même « l'esprit de l'homme renferme deux facultés. La première, qui est « l'entendement, est celle de recevoir plusieurs idées, c'est-à-dire « d'apercevoir plusieurs choses. La seconde, qui est la volonté, est « celle de recevoir plusieurs inclinations, ou de vouloir différentes « choses. Nous expliquerons d'abord les rapports qui se trouvent * entre la première des deux facultés qui appartiennent à la ma- « tière, et la première de celles qui appartiennent à l'esprit. »

Remarquez bien ces paroles : « recevoir plusieurs idées, c'est-à- « dire apercevoir plusieurs choses. » Car on n'aura besoin dans la suite que de mettre cette définition en la place du défini, pour ruiner la fausse notion des idées qu'il donne ailleurs, en voulant que nous les concevions comme de certains êtres représentatifs des objets, réellement distinguées des perceptions et des objets.

« L'étendue est capable de recevoir de deux sortes de figures. «Les unes sont seulement extérieures, comme la rondeur à un « morceau de cire : les autres sont intérieures, et ce sont celles qui « sont propres à toutes les petites parties dont la cire est compo- « sée ; car il est indubitable que toutes les petites parties qui com- « posent un morceau de cire ont des figures fort différentes de « celles qui composent un morceau de fer. J'appelle donc simple- « ment figure celle qui est extérieure ; et j'appelle configuration « la figure qui est intérieure, et qui est nécessairement propre à « la cire, afin qu'elle soit ce qu'elle est.

« On peut dire de même que les idées de l'âm.e sont de deux « sortes, en prenant le nom d'idée en général pour tout ce que « l'esprit aperçoit immédiatement. Les premières nous représen- « tent quelque chose hors de nous, comme celle d'un carré, d'une « maison, etc. Les secondes ne nous représentent que ce qui se «passe dans nous, comme nos sensations, la douleur, le plaisir, « etc. Car on fera voir dans la suite que ces dernières idées ne «sont rien autre chose qu^une manière de l'esprit; et c'est pour « cela que je les appellerai des modifications de l'esprit. »

Les définitions des mots sont libres. Il est fâcheux néanmoins de donner à une espèce le nom du genre, et ne le point donner du tout à l'autre espèce; car cela peut empêcher qu'on ne considère cette autre espèce comme ayant part à la notion du genre. Et ainsi, pour éviter cet inconvénient , qu'il me soit permis aussi de faire mon dictionnaire, et de dire que la perception d'un carré est une

modification de mon âme, aussi bien que la perception d'une cou- , leur ; car la perception d'un carré est quelque chose à mon âme. Or, ce n'en est pns Tessence : c'en est rîonc une morlification. De plus, selon cet auteur, la perception d'un carré est à mon âme ce que la figure est à l'étendue. Or, la figure est une modification de l'étendue : donc, recevoir l'idée d'un carré, c'est-à-dire, apercevoir un carré, est une modification de mon âme. Cependant il faut encore remarquer ici qu'il prend le mot d'idée pour j)ercepfion^ et non pour un certain être représentatif, dont il prétend ailleurs que nous avons besoin pour apercevoir les choses. Car il demeure d'accord dans le livre lll, deuxième partie, chap. i, qu'au regard des sensations , c'est-à-dire dans la perception des couleurs , de la lumière, etc., l'âmo n'a pas besoin de ces êtres représentatifs , et cep(Mid;int il app(dle ces perceptions des idées.

« On pourrait appeler aussi les inclinations de l'âme des modi- « fications de la même âme. Car, puisqu'il est constant que l'incli- « nation de la volonté est une manière d'être de l'âme, on pourrait « raj^peler modification de l'âme. »

Cela me sufiit. Quelque raison qu'il croie avoir de ne la pas apj)eler modification, ce m'est assez qu'elle en soit une, comme il Tavoue, pour la croire telle et l'appeler de ce nom.

11 (lit ensuite que notre âme est entièrement passive au regard des perceptions, mais non au regard des inclinations. D'où j'aurais à tirer des conséquences très importantes, mais je les réserve pour un autre lieu, parce qu'elles ne regardent que la cause des idées, et non leur nature. Or, c'est de la nature des idées que je veux présentement vous entretenir. C'est pourquoi je me contente de vous faire remarquer que l'auteur de la Recherche de la Vérité^ ayant sou\ent parlé de ces idées dans le premier chapitre de son livre, il a marqué en diverses manières que les idées des objets et les perceptions des objets étaient la môme chose. Et ce qui est remarquable, afin ([u'on ne croie pas que cela lui est échappé, c'est que dans la deuxième partie du livre H, il continue à prendre le mot d'idée dans la même notion, surtout dans le chap. m. Car, ce (pril appelle dans le titre de ce chapitre «la liaison mutuelle des idées de l'esprit et des traces du cerveau, » il Tappelle dans le chapitre même « la corre-pondance naturelle ef mutuelle des pensées de Pâme et des traces du cerveau. " 11 civjait donc aî(ns qu'idées étaient la même chose (jue penséef^. Et on n'a aussi ({u'à lire ce chapitre pour être convaincu qu'il y prend partout pour deux termes synonymes les idées et les pensées. Cependant il est

clair que, quand il parle à fond de la nature des idées dans la deuxième partie du livre III , et dans les éclaircissements , ce ne sont plus les pensées de Vâme et les 'perceptions des objets , qu'il appelle idées , mais de certains êtres représentatifs des objets , différents de ces perceptions, qu'il dit « exister véritablement, et être « nécessaires pour apercevoir tous les objets matériels. «

Je veux bien ne me pas arrêter à la contradiction qui paraît en cela ; car il pourrait n'y en avoir pas, mais seulement un manquement d'exactitude, en ce qu'il aurait pris un même mot en deux différentes manières , sans nous en avoir suffisamment avertis. Mais je soutiens deux choses :

La première , que les idées prises on co dernier sens sont de vraies chimères qui, n'ayant été inventées que pour nous mieux faire comprendre comment notre âme, qui est immatérielle, peut connaître les choses matérielles que Dieu a créées , nous le fait si peu entendre , que le fruit de ces spéculations est de nous vouloir persuader, après un long circuit, que Dieu n'a donné aucun mayen à nos âmes d'apercevoir les corps réels et véritables qu'il a créés, mais seulement des corps intelligibles qui sont hors d'elles, et qui ressemblent aux corps réels.

La deuxième est que cet auteur, qui est l'homme du monde qui parle avec le plus de force contre ceux qui quittent les notions claires qu'ils trouvent en eux mêmes, pour suivre des notions confuses qui leur sont restées des préjugés de leur enfance , n'est tombé lui-même dans les pensées extraordinaires que j'entreprends de réfuter, que pour ne s'être pu défaire entièrement de ces préjugés , et en avoir retenu un faux principe qui lui est commun avec presque tous les philosophes de l'école, mais qui l'a mené dans des sentiments plus étranges que les autres, parce qu'il l'a poussé plus loin qu'eux : comme de plusieurs qui se sont détournés du vrai chemin, il n'y en a point qui s'égare davantage que celui qui court avec plus de force.

C'est par ce dernier. Monsieur, que je commencerai. Car on reconnaîtra plus facilement la fausseté des paradoxes qu'il a avancés sur cette matière, quand on en aura découvert la cause. Pardonnez-moi, Monsieur , si je me sers de termes si forts. Ce n'est J ce me semble, que l'amour de la vérité , et le désir de la faire mieux entendre qui m'y oblige, sans que je cesse pour cela d'avoir toujours beaucoup d'estime pour la personne que je réfute. Je trouve seulement en ceci un grand exemple de l'infirmité humaine, qui fait que des esprits, fort éclairés d'ailleurs et fort pénétrants,

ET DES FAUSSES IDl^ES. :î37

peuvent tomber en de fort grandes erreurs, en philosophant sur ces matières abstraites, sitôt qu'ils se sont hjissés aller parmégarde à suivre comme vrai un principe commun , qu'ils n'ont pas pris assez de soin d'examiner, qui se trouve n'être pas vrai. Car la fausseté est féconde aussi bien que la vérité : un faux principe qu'on aura admis pour vrai, faute d'y avoir pris garde d'assez près, n'étant pas moins capable de nous engager en des opinions très absurdes, qu'un seul principe véritable et important est capable de nous découvrir beaucoup d'autres vérités^

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