‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 185 sur 214 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Démonstrations contre les idées prises pour des êlres représentatifs, distingués

des perceptions.

Propositions à démontrer.

Notre esprit n'a point besoin pour connaître les choses matérielles de certains êtres représentatifs , distingués des perceptions, qu'on prétend être nécessaires pour suppléer à l'absence de toutcai qui ne peut être par soi-même uni intimement à notre âme.

Démonstration 1.

Un principe qui n'est appuyé que sur une expression équivoque,^ qui n'est vraie que dans un sens, qui ne regarde point la question^j qu'on veut résoudre par ce principe, et qui dans l'autre sens sup-' pose sans aucune preuve ce qui est en question, doit être banni de la véritable philosophie.

Or telle est la première chose que l'auteur de la Recherche de le Vérité prend pour principe de ce qu'il veut "prouver touchant h nature des idées.

Il ne pouvait donc pécher plus ouvertement contre ses propre règles, qu'en commençant par là son traité de la Nature des Idées.' Et il ne peut l'avoir proposé comme indubitable que faute de l'avoir bien examiné, et pour s'être laissé prévenir d'un sentiment communément reçu par les philosophes , n'ayant pas pris garde que c'était un reste des préjugés de l'enfance, qui n'était pas mieux fondé que cent autres qu'il a rejetés.

On ne peut nier la majeure, et l'auteur de la Recherche de la Vérité le fera moins que personne, vu le soin qu'il dit partout que l'on doit prendre dans les sciences , de n'admettre pour vrai que

ce dont la vérité nous est clairement connue, et do ne s'en fier sur cela à l'autorité de personne.

Il ne reste donc à prouver que la mineure, ce qui est bien facile; ses paroles sont : " Tout le monde tombe d'accord que nowsn'aper- « cevons j)oint les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. » L'équivoque est dans ces mots, par eux-mêmes , car ils peuvent être pris en deux sens. La première , qu'ils ne se font point connaître à notre esprit par eux-mêmes, c'est-à-dire qu'Us ne sont point la cause que nous les apercevons, et qu'ils ne produisent point dans noire esprit les perceptions que nous avons d'eux : comme on dit que la matière ne se meut point de soi-même ou par soimême, parce qu'elle ne se donne point à soi-même son mouvement. Ce premier sens est vrai , mais il ne fait rien à la question qui est de la Nature des Idées, et non pas de leur origine. Il est clair aussi que ce n'est pas en ce sens qu'il a pris ces mots. Car, soutenant comme il fait que Dieu est l'auteur de toutes nos perceptions , il aurait dû mettre l'âme aussi bien que toutes les choses matérielles entre les choses que nous n'apercevons point par elles-mêmes , puisque selon lui c'est Dieu , et non pas notre âme , qui cause en notre esprit la perception par laquelle nous l'apercevons.

Il ne reste donc que le deuxième sens , dans lequel il a pu prendre ces mots par eux-mêmes , en opposant être connu par soi-même (comme il croit que Test notre âme quand elle se connaît) à être connu par ces êtres représentatifs des objets distingués des perceptions'^ , dont nous avons déjà tant parlé. Or, les prenant en ce sens, c'est supposer visiblement ce qui est en question avant que de l'avoir établi par aucune preuve : et qu'il aurait reconnu sans peine devoir être rejeté comme faux, ou au moins comme douteux, s'il l'avait examiné par ses propres règlos, et s'il avait philosophé dans cette matière, comme il fait dans les autres.

Car, si , au lieu de nous renvoyer à ce prétendu monde , qu'il dit être d'accord de ceci et de cela, il s'était consulté soi-même, et avait considéré attentivement ce qui se passe dans son esprit, il y aurait vu clairement qu'il connaît les corps, qu'il connaît un cube, un cône, une pyramide, et que, se tournant vers le soleil, il voit le soleil : jo ne dis pas que ses yeux corporels le voient; car les yeux corporels ne voient rien , mais son esprit par l'occasion que ses yeux lui en donnent. Et si , passant plus a\ant, comme il le devait, pour observer ses règles, il s'était arrêté sur cette pensée : Je connais un cube ; je rois le soleil, pour la méditer et considérer ce qui y est enfermé clairement, je suisassui'é que, ne

sortant point de lui-même , il lui aurait été impossible d'y voir autre chose que la perception du cube, ou le cube objectivement présenta l'esprit, que la perception du soleil, ou le soleil objectivement présent à l'esprit , et qu'il n'y aurait jamais trouvé la moindre trace de cet être représentatif du cube ou du soleil, distingué de la perception, et qui aurait dû suppléer à l'absence de l'un et de l'autre. Mais que , pour l'y trouver, il aurait fallu qu'il l'y eût mis lui-même par un vieux reste d'un préjugé dont il n'aurait pas eu de soin de se dépouiller entièrement. C'est-à-dire qu'il ne l'y aurait trouvé que comme les défenseurs des formes substantielles les trouvent dans tous les corps de l'univers, parce qu'ils se sont imaginé qu'elles sont propres à expliquer ce que Ton remarque dans ces corps , et qu'on ne le pourrait pas faire sans cela. Puis donc que cette manière de philosopher ^ par ce qui est ou n'est pas enfermé dans les notions claires que nous avons des choses, lui est une raison convaincante de rejeter, comme une invention de gens oisifs, la supposition d'une forme substantielle dans tous les corps en la manière que l'entendent les philosophes de l'école , ce lui en devrait être une aussi de rejeter, comme une pure imagination encore plus mal fondée , la supposition fantastique de ces êtres représentatifs des corps qui ont été inventés par la même voie que les formes substantielles , et dont la notion est encore plus obscure et plus confuse que celles de ces formes.

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