‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 188 sur 214 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Démonstration IV.

Rien ne doit être plus suspect à ceux qui philosophent raisonnablement que ces entités philosophiques, dont on n'a que des notions fort confuses, et qu'on voit assez n'avoir été inventées que pour expliquer de certaines choses que l'on a cru ne se pouvoir expliquer sans cela. Mais il n'y a pas lieu de douter (ju'on ne les doive rejeter absolument, quand on peut montrer qu'on n'en n'a que faire et qu'on s'en peut fort bien passer. On est assuré que l'auteur de la Recherche de la Vérité ne contestera point cette maxime.

Il n'y a donc qu'à prouver que ces prétendus êtres représentatifs, qu'il appelle i(/et's, sont de cette nature, et qu'on n'en n'a nul besoin pour l'usage qu'il leur attribue, qui est de donner moyen à notre esprit de voir les choses matérielles, et cela est bien facile.

1. Dieu n'a point voulu créer notre ûme et la mettre dans un corj)s (|ui devait être environné d'une infinité d'autres corps, qu'il n'ait voulu aussi qu'elle fût capable de connaître les corps, et que, par conséquent, il n'ait voulu aussi que les corps fussent conçus par notre âme.

Or, toutes les volontés de Dieu sont efficaces; il est donc certain que Dieu a donné à nos esprits la faculté de voir les corps, et aux corps la faculté passive, pour parler ainsi, d'être vus par notre esprit. Tout cela est plus clair que le jour; mais voici la suite.

Dieu ne fait point par les voies composées ce qui se peut fairo^ par des voies plus simples ; c'est le grand principe de notre ami, dont il s'est servi dans cette matière mémo do la nature des idées.

Or Dieu ayant voulu que notre esprit connût les corps, et que les corps fussent connus par notre esprit, il a été sans doute plus simple de rendre notie esprit capable de connaître immédiatenuMit les corps, c'est-à-dire sans ctrcs représentatifs distingués des perceptions (car c'est dans ce seuv que je prendrai toujours

ici le mot éHnimédiatement), et les corps capables d'être immédiatement connus par notre esprit, que de laisser l'âme dans l'impuissance de les voir autrement que par le moyen de certains êtres représentatifs, et d'une manière si embarrassée, qu'il n'y a point d'homme sincère qui puisse dire de bonne foi qu'il l'ait comprise.

Comment donc l'auteur de la Recherche de la Vérité , qui fait tant valoir cette maxime : que Dieu agit toujours par les voies les plus simples , qu'il la pousse quelquefois trop loin, s'est-il pu mettre dans l'esprit que notre âme n'était pas capable de voir les corps immédiatement, mais seulement par le moyen de ces prétendus êtres représentatifs, à qui il donne sans raison le nom d'idées ?

2. Je suppose que mon âme ne pense à aucun corps, mais qu'elle est occupée de la pensée de soi-même, ou à rechercher la propriété de quelque nombre. Il s'agit de savoir comment il se pourra faire qu'elle passe de cette pensée à celle du corps ^. Vous voulez qu'elle ne le puisse que par le moyen d'un certain être représentatif de ce corps A ; mais je vous demande s'il suffira que cet être représentatif, quel qu'il soit, créé ou incréé, soit intimement uni à mon âme, sans qu'il se fasse aucune nouvelle modification dans m.on âme, c'est-à-dire sans qu'elle reçoive aucune nouvelle perception. Il est visible que non, car cet être représentatif ne lui peut servir de rien si elle ne l'aperçoit. Or je suppose qu'elle ne l'apercevait pas auparavant; il faut donc nécessairement qu'elle en ait une nouvelle perception ; or cette nouvelle perception sera- -elle seulement la perception de Vêtre représentatif, que j'appelerai B, ou si elle le sera aussi du corps ^.^

Si elle l'est de l'un et de l'autre, donc l'un et l'autre sera en même temps objectivement dans mon esprit, donc ce sera la perception de l'un et de l'autre qui sera l'objet immédiat de ma pensée, et ni l'un ni l'autre n'en sera que l'objet immédiat, selon ce qui a été dit dans le chap. vi. Et ainsi, afin qu'on pût dire que je vois B immédiatement et A médiatement, il faudrait que je les visse par deux perceptions différentes, et que celle de B fût cause de celle d'A.

Que si l'on dit que cette première perception n'est pas que la perception de Vêtre représentatif, il en faudra donc encore une seconde qui soit la perception du corps A. Car c'est le corps A que j'ai besoin de voir, parce qu'il me peut être utile ou dommageable à la conservation de ma machine; au lieu que Vétre représentatif

(in'on voudrait que je visse auparavant n'y saurait faire ni bien ni mal. Puis donc qu'il en faut venir àla fin à la perception du corps^, sans laquelle mon âme, qui a besoin de le voir, ne le verrait jamais, et avec laquelle il est impossible qu'elle ne le voie, pour- ({Moi l'Être infiniment parfait, qui agit touj'ours par les voies les plus simples, n'y serait-il pas venu tout d'un coup? et quelle apparence qu'il eût été chercher un détour aussi inutile que celui qu'on lui fait prendre pour exécuter la volonté qu'il a eue de rendre mon âme capable de voir les corps, et les corps capables d'être vus par mon ûme? Car, commue j'ai déjà dit, cela a du être réciproque et sa volonté s'est dû étendre aussi bien à l'un qu'à l'autre; ce qui prévient ce que l'on pourrait dire, que l'âme d'elle-même serait bien capable de voir immédiatement les corps, c'est-à-dire sans êtres représentatifs, puisqu'elle peut bien se voir ainsi elle-même ; mais que c'est que les corps sont trop grossiers et trop disproportionnés à la spiritualité de l'âme, pour pouvoir être vus immédiatement.

Mais, comme on ne peut avoir que cette défaite, il est bon de l'examiner encore en particulier. Rien en vérité ne me paraît plus étrange que de dire que les corps sont trop grossiers pour pouvoir être vus immédiatement par notre âme, car on aurait raison d'alléguer la grossièreté et l'imperfection des corps, s'il s'agissait de les rendre connaissants, comme on ne fait que trop souvent dans la philosophie commune, où l'on veutque les bêtes connaissent etque les })lantes choisissent leur aliment, et que toutes les choses pesantes aillent chercher le centre de la terre comme le lieu de leur repos, ce qui ne se pourrait sans connaissance. Mais quand il s'agit seulement d'être connu, que peut faire à cela l'imperfection des choses matérielles? Connaître est sans doute une grande perfection en ce qui connaît, et ainsi ce qui est dans le plus bas degré de la nature intelligente est quelque chose sans comparaison de beaucoup [)lus grand et plus admirable que tout ce qu'il y a de plus accompli dans la nature corporelle; mais être connu n'est qu'une simple dénomination dans l'objet connu, et il suffit pour cela de n'être pas un pur néant, car il n'y a que le néant qui soit incapable d'être connu, et être connaissable, pour parler ainsi, est une propriété inséparable de l'être, aussi bien que d'être tm, d'être ifrai et d'être bon, ou plutôt c'est la même c hose que d'être vrai, ce qui est vrai élanl l'objet de l'enteudemenl, connue ce (pii est bon est Tobjet de la volonté. D.^ sorte que c'est Timaginalion du monde la plus mal fondée do vouloir qu'un corps, comme corps,

ne soit pas un objet proportionné à l'àme pour ce qui est d'ea être connu.

Il parait aussi que l'auteur de la Recherche de la Vérité ne s'arrête point à la matérialité des corps, pour les rendre incapables d'être connus immédiatement par mon âme; puisque, si on l'en croit, elle ne saurait non plus connaître immédiatement les âmes des autres hommes. Et comme il prétend en même temps que nous ne les connaissons ni en elles-mêmes ni par idée, il se réduit à dire que nous ne les connaissons que par conjecture : sur quoi j'aurais bien des choses à dire , mais cela me détournerait trop de mon sujet.

A quoi donc en reviendra-t-on? Ce sera sans doute à cette union intime, que l'on prétend que tous les objets de notre esprit doivent avoir avec notre âme, afin d'être en état d'en pouvoir être connus immédiatement. Or ni les corps, quels qu'ils soient , ni les âmes des autres hommes, ne peuvent être unis intimement à mon âme : donc ils n'en peuvent être connus immédiatement.

Mais n'y a-t-il qu'à donner à Dieu des lois bizarres et sans fondement? N'y a-t-il qu'à l'assujettir aux vaines imaginations des philosophes, pour l'obliger, lui, qui agit toujours par les voies les jilus simples, à prendre un aussi étrange circuit que l'on voudrait qu'il prît pour exécuter la volonté qu'il a de faire connaître à notre âme les choses matérielles? Je n'aurai donc qu'à dire aussi qu'on ne peut concevoir qu'un corps sorte de son repos , qu'on ne le pousse; et qu il ne saurait être poussé que par quelque vertu, ni continuer son mouvement que cette vertu ne continue de le pousser, et que c'est ce qui s'appelle vertu impresse : et qu'ainsi, puisque l'on veut maintenant que ce soit Dieu qui donne le mouvement à tous les corps particuliers, il faudra que ce soit aussi par une vertu impresse , qui n'est guère moins universellement reconnue par les philosophes de l'école que ces êtres représentatifs des objets. Car, quelle raison pourra-t-on avoir pour rejeter cette dernière pensée, que je n'aie aussi pour rejeter la première ?

On dira que la nécessité de cette vertu impresse, pour faire continuer le mouvement aux corps que l'on jette, est une imagination que l'on a supposée sans l'avoir bien examinée, et qu'on ne saurait appuyer d'aucune preuve valable. J'en dis autant de la prétendue nécessité que Ton a supposé avec aussi peu de fondement qu'avaient tous les objets de notre esprit d'être unis intimement a notre âme, afin d'être en état d'en pouvoir être connus.

On dira que, laissant là cette vertu impresse, il est impossible

de concevoir que Dieu donnant le mouvement à un corps, ce cor|)s ne se mouve pas ; et qu'ainsi, Dieu n'ayant pour but que de faire mouvoir ce corps, il serait contre sa sagesse d'y employer cette vertu impresse, puisqu'il le peut faire sans cela.

Je dis de même qu'il est impossible de concevoir que Dieu donne à mon esprit la perception du corps A, et que je n'aperçoive pas le corps yl; et qu'ainsi Dieu n'ayant pour but que de me faire apercevoir le corps A , parce que cela m'est nécessaire pour la conservation du mien, il serait contre sa sagesse d'y employer un êti'e représentatif uni intimement à mon âme, quel qu'il puisse être; puisqu'il peut faire sans cola qu'elle connaisse le cor[)s ^, et qu'il ne fait jamais par des détours inutiles ce qu'il peut faire par des voies plus simples. Je serai fort trompé, si on me peut faire voir que ces dernières instances contre la nécessité des êtres représentatifs ne soient pas aussi bien fondées et aussi solides que les premières, contre la nécessité d'une vertu impresse.

On peut voir ce que j'ai dit dans le chap. vi sur la manière dont nous voyons les propriétés des choses dans leurs idées. Et je ne doute point qu'on n'en conclue que ces êtres représentatifs , distingués des perceptions, ne sont bons à rien; puisque les laissant là pour ce qu'ils valent , je trouve sans peine de quoi expliquer tout ce qui se passe dans la connaissance humaine. Et ceux mêmes qui les supposent sont obligés d'avouer qu'ils ne me sauraient servir de rien , si je ne les connais , et que je ne connaisse par eux les objets qu'ils représentent, c'est-à-dire si je n'ai par là la perception d'un carré , pour laquelle on s'est imaginé que j'avais besoin d'un être représentatif intimement uni à mon âme. Or, dès que j'ai la perception d'un carré, qui peut douter que si je cherche les propriétés d'un carré , ce r.e soit dans cotte perception que je les cherche. Et par conséquent? comme j'ai dit dans le chap. VI, lorsqu'on dit ceci ou cela est enfermé dans Vidée d'une telle chose, le mot d'w/et? signifie la perception que nous avons de cet objet, et non un prétendu être représentatif, que Tccole a inventé, croyant en avoir besoin, mais qui certainement n'est boa à rien en la manière qu'ils l'entendent.

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