CHAPITRE XIV
Seconde manière de voir les choses en Dieu, qui est de les voir dans une étendue intelligible infinie, que Dieu renferme. Que ce que l'on dit sur cela, ou est toutà-fait indigne de Dieu, ou se contredit manifestement.
Nous venons de voir que l'auteur de la Recherche de la Vérité,
demeurant toujours ferme dans la pensée que nous voyons toutes
choses en Dieu, a varié dans l'explication de la manière dont cela
/ se fait. Car, ayant cru d'abord que nous voyons chaque chose par
l'idée particulière qu'elle a en Dieu, il a depuis changé de senti-
ET DES FAUSSES IDÉES. 4l5
ment, on déclarant (p. 518) «qu'il n'a pas prétendu (il devait u plutôt dire qu'il ne prétend plus) qu'il y eût en Dieu certaines « idées particulières, qui représentassent chaque corps en parti- « culicr ; mais que nous voyons toutes choses en Dieu par l'ap- * plication que Dieu fait à notre esprit de l'étendue intelligible « infinie en mille manières différentes. »
C'est donc ce qui reste à examiner si cette seconde manière de voir les choses en Dieu, qui est de les voir dans une étendue intelligible in ft nie, que Dieu renferme, esl plus vraisemblable que l'autre. Mais, pour en pouvoir bien juger, il faut l'écouter lui-même expliquer comment il prétend que cela se fait. Et il faut remarquer avant toutes choses que ce qui l'a fait entrer dans cette nouvelle pensée est une objection qu'on lui a faite en ces termes.
« Objection, (à) Il n'y a rien en Dieu de mobile, il n'y a rien « de figuré. S'il y a un soleil dans le monde intelligible, ce soleil est « toujours égal à lui-même ; et le soleil visible i)araît plus grand, « lorsqu'il est proche de l'horizon, que lorsqu'il en est fort éloigné : « donc ce n'est pas ce soleil intelligible que l'on voit. Il en est de « même des autres créatures : donc on ne voit point en Dieu les « ouvrages de Dieu. " Et voici comment il y répond :
« Pour répondre à tout ceci, il suffit de considérer que Dieu « renferme en lui-môme une étendue intelligible infinie ; car Dieu « connaît l'étendue, puisqu'il Ta faite, et il ne la peut connaître « qu'en lui-même. Ainsi, comme l'esprit peut apercevoir une par- « tie de cette étendue intelligible que Dieu renferme, il est certain « qu'il peut apercevoir en Dieu toutes les figures ; car toute éten- « due intelligible finie est nécessairement une figure intelligible, « puisque la figure n'est que le terme de l'étendue. De plus, cette « figure d'étendue intelligible et générale devient sensible et par- « ticulière par la couleur, ou par quelque autre qualité sensible que « l'âme y attache; car l'àme répand presque toujours la sensation « sur l'idée qui la frappe vivement. Ainsi il n'est point nécessaire « qu'il y ait en Dieu de corps sensibles, ou de figures dans l'éten- « due intelligible, afin que l'on en voie en Dieu, ou afin que Dieu « en voie, quoi([u'il ne considère que lui-même. Si l'on conçoit « aussi qu'une figure d'étendue intelligible, rendue sensible parla « couleur, soit prise successivenuMit des dinÏMentes paiMes de celte « étendue infinie , ou si l'on conçoit qu'une ligure d'étendue inlel- « ligible puisse tourner sur son centre, ou s'approcher successivela) Page 547.
« ment d'une autre, on aperçoit le mouvement d'une figure sen- « sible ou intelligible, sans qu'il y ait même de mouvement dans « l'étendue intelligible. Car Dieu ne voit point le mouvement des « corps dans sa substance ou dans l'idée qu'il en a lui-même; « mais seulement par la connaissance qu'il a de ses volontés à leur « égard. Il ne voit même leur existence que par cette voie, parce « qu'il n'y a que sa volonté qui donne l'être à toutes choses. Les « volontés de Dieu ne changent rien dans sa substance : elles ne « la meuvent pas. Peut-être que l'étendue intelligible est immobile « en tout sens, même intelligiblement. Mais, quoique nous voyons « cette étendue intelligible, immobile ou non, elle nous paraît « mobile, à cause du sentiment de couleur, ou de l'image confuse « qui reste après le sentiment, laquelle nous attachons successi- * vement à diverses parties de l'étendue intelligible qui nous sert « d'idée, lorsque nous voyons ou que nous imaginons le mouve- « ment de quelque corps : on peut comprendre par les choses que « je viens de dire, pourquoi on peut voir le soleil intelligible, « tantôt grand et tantôt petit, quoiqu'il soit toujours le même à « l'égard de Dieu. Car il suffit pour cela que nous voyons, tan!ôt « une plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une « plus petite, et que nous ayons un sentiment vif de lumière pour « attacher à cette partie d'étendue. Or, comme les parties de l'éten- « due intelligible sont toutes de même nature, elles peuvent toutes « représenter quelque corps que ce soit. »
Je ne sais. Monsieur, que vous dire d'un tel discours : j'en suis effrayé. Car je trouve qu'il enferme tant de brouilleries et de contradictions, que toute ma peine sera d'en démêler les équivoques, et d'en découvrir les paralogismes.
I. J'ai déjà ruiné par avance celui qui en-est le principal fondement , en faisant voir en quel sens on peut dire que ce que Dieu connaît est en Dieu. Car tout ce discours rouie sur cette étrange hypothèse : que « Dieu renferme en lui-même une étendue intel- « ligible infinie. » Et toute la preuve qu'il en apporte est que « Dieu connaît l'étendue, puisqu'il l'a faite, et qu'il ne la peut con- « naître qu'en lui-même. » Il n'y a rien qu'on ne mette en Dieu
par un semblable raisonnement, puisque j'aurai autant de sujet de dire : « Dieu renferme en lui-même des millions de mouche- « rons et de puces intelligibles ; car il les connaît puisqu'il les a « faits, n Et il ne les peut connaître qu'en lui-même.