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jugerait »« les plus capables, les moins préoccupés des
• erreurs de lecole, les moins intéressés à les maintenir, ' enfin les plus gens de bien, sur qui il reconnaîtrait que la ' vérité etla gloire de Dieu auraient plus de force que l'envie
• et la jalousie* . » Il espérait recueillir des approbations » qui ' pussent soutenir l'ouvrage et empêcher les cavillations des 'ignorants qui auraient envie de contredire, s'ils n'étaient
• retenus par l'autorité de personnes doctes^.» Ce qui importait surtout était d'obtenir l'avis des docteurs de la faculté de théologie de Paris. Mais, remarque Baillet, soit qu'ils approuvassent entièrement l'ouvrage, soit qu'ils le méprisassent , soit enfin qu'ils ne l'entendissent pas , il ne se trouva personne dans tout ce grand et vénérable corps qui voulût s'ériger en censeur de Descartes, si l'on excepte un jeune docteur ou licencié de Sorbonne qui, ayant lu autrefois le Discours de la méthode avec plaisir, avait acquiescé au désir du P. Mersenne^. Ce jeune docteur était Arnauld, que les circonstances appelaient, à peine âgé de vingt-huit ans, à donner son jugement d'un ouvrage qui contenait le germe de la philosophie moderne.
Le premier objet sur lequel portent les objections, ou plutôt les observations d' Arnauld, est la nature de l'esprit humain. Il rappelle, en commençant, que le plus grand des Pères de l'Eglise latine, saint Augustin, avait établi pour fondement de la connaissance humaine le même fait que Descartes, l'existence personnelle révélée par la pensée ; rapprochement curieux et utile qui ne détruisait pas
(1) La Vie de M. Descartes, Paris, 1691 p. 104.
(2) Vie de Descartes, p. 102. (3) Vie de Descartes, p. 124
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l'originalité du cartésianisme et qui , en le fortifiant de l'autorité d'un nom respecté, prévenait de fâcheuses résistances.
Arnauld examine ensuite si la distinction de l'âme et du corps peut se conclure de l'idée que nous avons de l'un comme sujet étendu et de l'autre comme sujet pensant, et développe les motifs qui le portent à regarder cette conclusion , non comme fausse en elle-même , mais comme hasardée et sans rapport avec les prémisses. Après avoir médité de nouveau la question et pesé les réponses de Descartes, Arnauld finit par se rendre à son avis, et déclara tout ce que l'auteur des Méditations avait écrit sur ce sujet " très clair, très évident et tout divin*. » Pour notre part, nous osons croire qu'il a' cédé un peu hâtivement, et que sa première opinion était plus conforme à l'exacte vérité. Toute preuve de la spiritualité de l'âme qui part de la différence pure et simple de 1 étendre et de la pensée, est en effet très imparfaite ; car elle suppose que des attributs qui diffèrent ne peuvent appartenir à, un même sujet; ce qui n'est pas, comme l'expérience sens.ble l'atteste. Si on veut la compléter, il faut pousser plus avai. t l'analyse des phéno mènes psychologiques et des faits sensibles, de manière à établir que le sujet où se produisent ies uns n'est pas le sujet qui comprend les autres. Il faut montrer, par exemple, que l'exercice de la pensée demande des conditions d'unité et d'identité que ne remplit pas îa substance matérielle, assemblage mobile de parties qui se renouvellent de moment en moment; — que nous possédons une
(I) Lettre h Dcscaries, OEuvres coniplèles, U XXXVIU.
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activité volontaire et libre qui se possède parce qu'elle se connaît , tandis que la matière ou est absolument inerte, ou n'a qu'une force aveugle et fatalement régie; — que les mêmes causes agissent dans la plupart des cas sur l'esprit et sur le corps d'une façon très opposée, émouvant l'une avec violence , effleurant à peine l'autre, et réciproquement. Or, aucun de ces faits, ni une foule d'autres du même genre , ne paraissent avoir été considérés par Descartes , qui se borne à répéter sous toutes les formes que la notion de l'étendue ne comprend pas celle de la pensée et n'y est pas comprise. Sa gloire impérissable est d'avoir vivement senti, fortement soutenu, que le principe intellectuel est distinct de l'organisation physique ; mais s'il a mis sur la voie d'une démonstration rigoureuse de cette grande vérité , il est juste de reconnaître qu'il ne Fa pas donnée.
Arnauld soulève deux autres questions assez graves : la première si nous avons connaissance de tout ce qui se passe en nous , la seconde si nous pensons toujours. Puisque l'existence de l'âme consiste dans la pensée, exister pour elle , c'est penser ; elle pense donc du moment qu'elle existe , c'est-à-dire à l'instant même de la conception , et ce phénomène se continue sans interruption pendant toute la durée de la vie. Comme d'ailleurs la pensée n'a de réalité qu'autant qu'elle vient se redoubler dans la conscience, il faut bien que pas une seule de nos pensées ne nous échappe , sauf à en oublier par la suite le plus grand nombre. Telle est la réponse que Descartes adresse à Arnauld: elle nous paraît la conséquence rigoureuse de sa théorie sur la nature de l'âme.
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Relativement à la démonstration de l'existence divine, Arnauld critique avec vivacité cette pensée que Dieu est positivement par soi-même comme par une causée II montre que la cause précédant toujours son effet, si la divinité était la cause de son être , elle se précéderait elle-même : elle se serait donné ce qu'elle possédait déjà; elle se conserverait ou plutôt elle se rendrait ce qu elle ne peut jamais perdre, conséquence inadmissible ou même absurde. A parler proprement, on ne peut pas demander la cause de l'existence divine ; cette cause n'est pas pour la raison. Dieu existe comme un triangle a trois angles , parce qu'il est dans la nature d'un être parfait d'exister. Descartes rétracta dans sa réponse la proposition qui avait scandalisé Arnauld. Il convint : 1° que Dieu n'est pas la cause efficiente de lui-même ; 2° qu'il ne se conserve par aucune influence positive, et il se borna à justifier les termes de la troisième Méditation ; ce qu'il déduisit peut-être plus au long que la chose ne semblait le mériter, « afin, dit-il, de montrer qu'il prenait soigneusement •' garde à ne pas mettre dans ses écrits la moindre chose » que les théologiens pussent censurer avec raison ^. »
Arnauld termine en signalant quelques points susceptibles d'alarmer la foi et d'être entendus en mauvaise part, entre autres le doute érigé en méthode et la confusion des erreurs spéculatives et des erreurs pratiques.
Les objections d'Arnauld se distinguent par une modération respectueuse qui contraste avec la légèreté malveillante de quelques-uns des adversaires du carté-
(1) Voyez les réponses de J)escarles aux objeclioiis de Catcius.
(2) Réponses aux quatricihes Objections.
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sianisme. Elles élevèrent très haut sa réputation comme penseur, et le placèrent au nombre des partisans les plus éclairés du nouveau système. Dans les années suivantes, les querelles théologiques tournèrent ailleurs son attention et ne permirent même pas qu'il entretînt avec Descartes des relations suivies ; mais s'il n'a pas contribué au succès de la réforme philosophique, autant qu'on pouvait l'espérer d'un esprit de cette trempe , elle a du moins obtenu toutes ses sympathies, et dans plusieurs circonstances, il en a défendu les principes avec chaleur envers ■ d'injustes attaques. Les rapports des théories cartésiennes avec le dogme chrétien étaient peut-être le point qui soulevait le plus de controverses entre les sectes rehgieuses et les partis rivaux qui divisaient alors la France. Les protestants soutenaient que la définition de la matière par l'étendue ne pouvait se concilier avec le dogme de la transsubstantiation, et quelques écrivains catholiques, partageant cette manière de voir, y puisaient des armes contre tout exercice indépendant de l'intelUgence. S'il eût fallu les en croire, la philosophie se composait de vraisemblances, mélangées de beaucoup d'incertitudes et d'erreurs; elle touchait à l'hérésie et presque toujours s y égarait : l'esprit humain ne pouvait parvenir à la certitude que par la foi. Ces déclamations dangereuses trouvèrent chez Arnauld un antagoniste éloquent et convaincu. Aux ministres Claude et Jurieu , il répondit dans plusieurs chapitres de la Perpétuité de la Foi que les mystères se croient et ne s'expliquent pas , et il opposa une réfutation victorieuse au traité de X Existence du corps publié par un chanoine breton , fougueux ennemi du cartésia-
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nisme et de la philosophie. Il montra combien il était périlleux et téméraire de soutenir que les Saintes-Ecritures commentées par les Pères sont l'unique source de la vérité , et qu'en dehors de cet enseignement divin tout est faux et douteux. « Cette prétention, disait-il, n'est autre «' chose qu'un renouvellement de l'erreur des Académiciens «' et des Pyrrhoniens que saint Augustin a jugé si préjudi- •' ciable à la religion qu'il a cru devoir la réfuter*. »» — «« C'est exposer la religion au mépris des libertins , con- " tinue-t-il, que de vouloir persuader qu'il n'y a rien de cer- •' tain dans les livres d'Euclide et d'Archimède , dans " l'analyse de Yiète, dans la géométrie de Descartes ; que " tant de découvertes des derniers siècles ne doivent point «' être réputées véritables si elles ne sont confirmées dans •' l'école de Dieu , qui est l'Eglise, et appuyées par ses " livres^. « Qu'il nous soit permis de le faire remarquer, lorsqu'Arnauld tenait ce langage, il était d'accord avec la tradition constante de la société catholique. Beaucoup de systèmes ont eu le malheur d'être condamnés par le saintsiége ; la philosophie envisagée comme un libre développement de la raison ne le fut jamais. L'Eglise n'interdit pas à la pensée de se replier sur elle-même , et d'éclairer des lumières de la science les mystères de son origine , de sa nature et de sa fin. Elle veut que la foi demeure invariablement respectée , mais elle ne prétend pas que son empire soit universel et exclusif, et que l'esprit humain ne possède pas , indépendamment de la foi , des vérités
(1) OEuv. compL, t. XXXVIÎI, p. 97.
(2) Ibi({., p. 98. Voyez aussi niio, Ulli r sur !c srcplicisir.c de Hue!, rilct' par M. Cousin, Fensccs de Pascal, introd., p. xxiii.