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propres. Ceux qui ont contesté à la raison cette portée et ces droits, et qui, cachant un scepticisme dangereux sous un faux air de spiritualité, ont douté de sa puissance d'arriver à la certitude , sont quelques esprits peu sincères et peu sages , que la philosophie ne désavoue pas plus hautement que l'Eglise elle-même qui les a repoussés plusieurs fois de son sein*.
Avant les persécutions qui l'obUgèrent, en 1679, de quitter la France , Arnauld vivait habituellement à Port- Royal - des - Champs , dans la société de Nicole, Sacy, Lancelot, et du duc de Luynes, traducteur des Méditations de Descartes. Ces pieux et savants solitaires consacraient les heures de relâche à converser de la philosophie et surtout du cartésianisme ^. Au milieu de ces entretiens, une rencontre imprévue donna naissance à un des ouvrages qui honorent le plus le dix-septième siècle et la philosophie française, je veux dire , XArt de loenser. Comme la conversation roulait un jour sur la logique , un des interlocuteurs cita, comme très digne de remarque, l'exemple d'un maître qui, dans sa jeunesse, la lui avait apprise en quinze jours. Arnauld répondit qu'on pouvait mieux encore , et qu'en trois fois moins de temps il pro-
(1) Voyez, à ce sujet, V Instruction pastorale de Monseigneur l'Archevêque de Paris sur la composition, l'examen et la publication des livres en faveur desquels les auteurs ou éditeurs sollicitent une approbation, 1842,
passiin,
(2) Voyez les Mémoires de Fontaine, Utrecht, 1736, et l'ingénieuse et savante histoire de Port-Rojal, par M. Samte-Beuve, t. II, p. 305 et suiv.
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mettait de faire voir toutes les règles essentielles au jeune fils du duc de Luynes, Henri de Chevreuse, qui était présent. La proposition ayant été acceptée , il se mit à l'œuvre, de concert avec Nicole , et en moins d'une semaine , par un prodige de facilité savante , fut achevée la logique de Port-Royal que le duc de Chevreuse résuma en quatre tableaux, à étudier 6n quatre jours *. L'ouvrage , célèbre avant de paraître , circula quelque temps en manuscrit; mais comme on craignait qu'il ne fût imprimé en fraude sur une copie infidèle , l'auteur se décida à le pubUer, en 1662, chez Charles Savreux, imprimeur ordinaire de Port- Royal , avec un discours préliminaire écrit par Nicole '. Une seconde édition , augmentée d'un nouveau discours et de plusieurs chapitres également dus à Nicole , parut en 1 664 , et fut accueillie par un succès non moins général que la première. UArt de penser devint dès lors ce qu'il est resté depuis , un livre classique que les écoles d'Angleterre et d'Allemagne ont emprunté de bonne heure à la France ^, et qui a pris peu
(1) L'Art de penser^ avis (OEuv. compl., t. XLI).
(2) L' Art de penser a été attribué à divers auteurs, mais deux notes citées dans le catalogue manuscrit des livres de l'abbé Goujet et reproduites par M. Barbier {Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, Paris, 1806, t. I, p. 496), me paraissent trancher la question; suivant l'une, qui est de Racine, élève, comme on sait, de Port-Royal: w Les discours et lus additions sont de Nicole ; les premières parties sont « du même, avec I0 docteur Arnauld; la quatrième partie, qui traite de « la méthode, n'est qtie de ce célèbre docteur. » Suivant l'autre note: « Ce ([u'il y a de M. Nicole est le fruit de ce qu'il avait enseigné sur la M philosophie à M. Le Nain de Tilleuiont, qui fut instruit, eu effet, dans K les écoles de Port- Royal. »
(3) En 17'î(), selon les auteurs de la lîihtiolluijtic raf.uinncc, t. XVI, p. '180, il aNiiit déjà paiu dix cdilions fVauraises de MArl de p.mer, et au-
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à peu dans renseignement la place des indigestes compilations héritées di la scolastique.
Arnauld distingue quatre principales opérations de l'esprit: concevoir, juger, raisonner, ordonner; concevoir, c'est-à-dire nous former des idées des choses quise présentent à nous; juger, c'est-à-dire affirmer une idée d'une autre ; raisonner,*ou tirer un second jugement d'un premier ; ordonner, ou disposer diverses idées , divers jugements , divers raisonnements sur un sujet déterminé. Arnauld se trouve ainsi conduit à diviser la logique en quatre parties , dont la première traite des idées , la seconde des jugements, la troisième des raisonnements, la quatrième de la méthode. Les idées sont considérées selon leur nature et leur origine , la différence de leurs ohjets et leurs principaux caractères de simplicité et de composition , d'universalité et de particularité , de clarté et de confusion , etc. L'étude du jugement est ramenée à celle de la proposition qui l'exprime , et par conséquent du langage dont le rôle, les services et les inconvénients, soit comme expression, soit comme auxiliaire de la pensée sont appréciés avec un détail, et surtout une exactitude égalée peut-être , mais non surpassée par Locke et Condillac. La théorie des formes du raisonnement qu'Arnauld ne distingue pas du syllogisme, reproduit, sous une forme plus précise et plus populaire, l'analyse savante donnée par Aristote et les philosophes scolastiques. Pour la méthode, Arnauld suit la trace fidèle de Descartes, qu'il copie même textuellement dans le chapitre de l'ana-
Innl d'éditions latines. Celle de 1704, publiée à Halle, est accompagnée d'une introduction de Fr. Buddée.
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lyse et de la synthèse , comme il a eu la sincérité d'en avertir. On voit que ce plan laissait en dehors du cadre de la logique toute une partie essentielle , la théorie de l'induction et les règles de l'expérience, ces règles tracées d'une main si ferme par le génie de Bacon , appliquées si heureusement par Copernic et Galilée. Mais à part cette lacune regrettable, Y Art dépenser est en son genre un chef-d'œuvre. On ne peut apporter dans l'exposition des arides préceptes de la logique plus d'ordre, d'élégance et de clarté qu'Arnauld, un discernement plus habile de ce qu'il faut dire parce qu'il est nécessaire , et de ce qu'il faut taire parce qu'il est superflu; un choix plus heureux d'exemples instructifs, une connaissance plus exacte de la nature humaine et des choses propres à former le jugement en épurant le cœur. Quelques omissions inévitables ne détruisent pas le mérite de ces grandes et précieuses qualités. La portée de la raison humaine permet rarement aux écrivains d'embrasser une matière dans toute son étendue. Il suffit à leur gloire qu'ayant négligé certaines faces de leur sujet, ils aient traité excellemment les autres questions.
La Grammaire générale et raisonnée de Port-Rojal , publiée vers le même temps que XArt de penser, rappelle cet excellent ouvrage sous le double point de vue du fond et de la forme ; mais outre qu'elle n'a qu'un rapport très indirect avec la philosophie , Lancelot en est le principal auteur, et Arnauld , sous le nom duquel on l'a souvent réimprimée*, n'y a pris part que par ses conseils. Il nous suffira donc , sans nous y arrêter, de l'avoir mentionnée.
(1) OEuv, compl., t. XLl.
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Arrivons à un débat célèbre qui est le fait principal de la carrière philosophique d'Arnauld , dont il a rempli les dernières années, ses controverses avec Malebranche, à l'occasion du Traite de la Nature et de la Grâce , et de la Recherche de la Vérité,
Suivant une opinion célèbre que plusieurs philosophes de lantiquité partagèrent, nous ne voyons pas les objets matériels en eux-mêmes , nous n'apercevons que des idées et des images détachées de leur surface, et qui, entrant en contact avec nos organes, produisent en nous le double phénomène de la sensation et de la connaissance. Ce sont, par exemple, les idées du papier sur lequel j'écris ces lignes, de la plume que ma main dirige , de la table où je m'appuie, des divers objets dont je suis environné, qui frappent actuellement mes regards, non ce papier même, cette plume, cette table, ces objets. Depuis les astres qui brillent sur nos têtes , jusqu'au brin d'herbe que foulent nos pieds , toutes choses ne s'offrent ainsi à l'entendement que par l'intermédiaire de fragiles apparences émanées d'elles. Lucrèce a embelli des couleurs de la poésie* cette singuKère théorie que Démocrite avait imaginée, et qui fut reproduite par Epicure. Aristote paraît l'avoir adoptée, et sur la foi de son nom, elle régna dans les écoles du
(1) Dico igilur rerum effigies iemcesque figuras
MiUier ah rébus, summo de cor-porc, eorum Quœ quasi memhranœ vel cortex nominilanda est, Quod speciem ac formam, similem gerit ejus imago.
LucRETius, de Rcrum natura, IV, v. 46 et sqq.
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moyen-âge, où elle donna lieu à de subtiles controverses sur les espèces impresses et la manière dont elles se transformaient en espèces expresses par un travail de l'intellect agent.
La philosophie moderne fit justice de ces chimères. Elle prouva avec la dernière évidence, que les objets sensibles n'émettent rien de pareil à des images de leurs pro priétés; et si désormais quelque chose pût demeurer obscur et sujet à discussion, ce furent les motifs qui avaient porté tant d'illustres génies et toute une grande époque à suivre une hypothèse tellement contraire à la raison et au bon sens. Mais tout en rejetant les principes d'Epicure et les espèces de la scolastique, les penseurs les plus éminents du dix-septième siècle ne contestaient pas que la connaissance humaine ne roulât tout entière sur les idées représentatives des choses, au lieu de porter directement sur les choses elles-mêmes. S'ils refusaient de voir dans les idées un produit et une émanation de la substance matérielle, ils ne doutaient ni de leur réalité, ni de l'importance du rôle qu'elles jouent dans la perception extérieure; bien plus, la question de leur origine semblait offrir d'autant plus d'intérêt que l'ancienne explication était abandonnée.
Au milieu d'autres recherches sur la nature de l'entendement, Malebranche rencontra cette question épineuse, et naturellement porté aux spéculations d'une piété sublime, nourri de la lecture de saint Augustin et imbu de sa doctrine , il la résolut , conformément à son génie propre et à ses études, par un système célèbre dans l'histoire de la philosophie, la vision en Dieu. Les idées dt?
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l'intelligence divine interposées entre nous et les corps, devenaient dans ce système le milieu immuable où nous apercevons toute vérité. Elles n'étaient pas seulement la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, mais l'objet immédiat, sinon le terme des contemplations de l'esprit. Malebranche exceptait la notion de lame que nous acquérons par sentiment intérieur, et celle des facultés morales de nos semblables, que nous connaissons par conjecture.
Une hypothèse qui rattachait aussi étroitement la pensée de l'homme à son auteur pouvait séduire quelques imaginations ardentes, mais elle était si nouvelle, si paradoxale, si téméraire , elle soulevait de si graves difficultés, que tous les esprits droits, calmes, circonspects, et le cartésianisme en avait singulièrement augmenté le nombre, devaient l'accueillir avec défiance ou la repousser ouvertement. Arnauld avoue cependant qu'il y avait d'abord donné peu d'attention, et, absorbé par d'autres soucis, ne s'était pas occupé de rechercher si elle était vraie ou fausse, bien ou mal fondée. Il ne se mit à l'étudier sérieusement que dix années après la publication de la Recherche de la Vérité , quand le Traite de la Nature^ et de la Grâce eut paru. Se proposant de combattre les principes de ce dernier ouvrage sur la manière dont la Providence gouverne le monde, il jugea utile de commencer par un examen approfondi de la vision en Dieu, marche indiquée par l'auteur même à ses adversaires ^ et dans les pre-
(1) Di'fi'nse de M. Arnauld contre la Réponse au livre Des vraies et des faunes Idées, part. Il, {)assiuu
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miers mois de 1682, il composa le livre Des vraies et des fausses Idées, publié l'année suivante ^
Une question très simple, résolue au moyen d'une distinction qui ne l'est pas moins , fait tout le fond de cet important traité. Les idées existent-elles t Là est le nœud du débat. Le mot idée, répond Arnauld, a une double signification, l'une vulgaire, l'autre philosophique : selon la première , il désigne la perception de l'âme ; selon la seconde, des êtres représentatifs distincts de nos perceptions. Considérées comme l'acte même du sujet qui perçoit, les idées existent ; considérées comme intermédiaires entre l'esprit et le corps, elles n'existent pas. La doctrine des idées est donc vraie dans un sens qui est celui du vulgaire ; elle est fausse dans un autre qui est celui des philosophes, particulièrement de Malebranche.
Avant de formuler ces conclusions, Arnauld expose les règles de la méthode philosophique; elles sont au nombre de sept : lo Commencer par les choses les plus simples, et dont on ne peut douter pourvu qu'on y fasse attention. 2^ Ne pas prétendre expliquer, au moyen de notions confuses, des vérités clairement connues, parce qu'on n'éclaire pas la lumière par les ténèbres. 3^ Ne pas chercher de raisons à l'infini, mais s'arrêter à ce que l'on sait être la nature d'une chose. 4^ Ne pas confondre les questions où on doit répondre par la cause efficiente avec celles où il faut répondre par la cause formelle. 5o Ne point demander de
(1) L'ouvrage parut à Cologne, chez Nicolas Schoulen, on \n\ vol. in-12 de 338 p. Il a éié réimprimé à Amsterdam en 17ô3; mais celle riim|-iresjion est très fautive. L'éditeur des OEuvres complètes d'Aruaidd a suivi le te.\te de ledilion originale, 1. XXXVIIl.
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définitions des termes qui sont clairs en eux-mêmes, et qu'on obscurcirait en voulant les définir, comme letre, la pensée, etc. 6^ Ne pas attribuer aux corps ce qui ne convient qu'aux esprits, et réciproquement. 7^ Ne pas multiplier les êtres sans nécessité *.
Ces règles posées, Arnauld aborde l'examen du système de Malebranche, considéré soit dans son principe, qui est l'hypothèse des idées représentatives, soit en lui-même.
Une assimilation gratuite des lois de la matière à celles de la pensée, telle est au fond l'origine de ce paradoxe, que nous ne voyons pas les corps, mais des idées qui les représentent. Comme la vue ne peut voir que les objets qui sont devant elle, on a supposé que de même, l'esprit ne voit rien qui ne lui soit présent, par où on a compris une présence, non-seulement objective, mais locale. Or, il est trop clair que les objets ne peuvent être présents à la pensée par eux-mêmes, l'âme ne quittant pas le corps pour aller s'unir aux choses, et les choses ne sortant pas de leur repos pour venir se joindre à l'âme. Il a donc fallu expliquer par une autre voie cette communication jugée nécessaire à la connaissance , et une nouvelle hypothèse également inspirée par l'analogie en a fourni le moyens. Des images semblables à celles qu'on aperçoit dans un miroir ou dans l'eau d'une fontaine, sont devenues l'intermédiaire dont l'union avec l'esprit a suppléé à l'absence des objets : toute la question s'est trouvée réduite à savoir quelle était leur nature? Mais cette double origine de l'hypothèse des idées représentatives ne la justifie pas ; elle suffirait plutôt pour
(1) Des vraies et des fausses Idées, cli. i. (2) Ibid., ch. iv.
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la faire rejeter, quand la théorie échapperait à d'autres objections insurmontables.
Considérons attentivement ce qui se passe dans le fait de la connaissance. Quand je vois un cube , une pyramide , le soleil ou tout autre corps , est-ce qu'alors une image du soleil, de ce cube , de cette pyramide est unie à mon âme et occupe ma pensée 1 La lumière infaillible de la conscience ne discerne rien de tel en moi , ou plutôt elle me fait voir tout le contraire. La perception est un phénomène qui a un double rapport avec l'objet perçu et le sujet qui perçoit ; elle ne suppose rien au-delà. Pour trouver dans l'esprit aucun vestige de ces êtres représentatifs qu'on appelle idées, il faut donc les y avoir mis soi-même par un vieux reste de préjugé ; comme les défenseurs des formes substantielles les trouvent dans tous les corps de l'univers , parce qu'ils se sont imaginé qu'elles contiennent la seule explication vraie de leurs propriétés*.
La théorie des idées repose d'ailleurs sur la supposition que nous n'apercevons les objets qu'autant qu'ils nous sont présents : or, aucune hypothèse n'est plus contraire à l'expérience, au bon sens , à la raison. Dépourvus de la faculté de connaître à distance, nous ne verrions ni le soleil, ni les astres, ni les autres hommes, ni cette infinité de choses que nous avons la conscience de connaître malgré leur éloigncment : de tous les corps de l'univers, notre âme nen découvrirait qu'un seul, celui auquel elle est unie , et par conséquent elle ne remphrait pas les vues
(1) Dei vraies et (/es fausses Idées, ch. vu.