‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 200 sur 214 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Que quand cet autour dit qu'il y a des choses qne nous voyons sans idée, ce qu'il entend par là n'est point assez démêlé, 'et cause tant de confusion, qu'on n'en peut avoir aucune notion claire.

L'auteur de la Recherche de la Vérité ayant expliqué dans les six premiers chapitres de son livre III sa doctrine de la nature des idées, il distingue dans le septième quatre différentes manières par lesquelles il prétend que notre esprit connaît les choses.

« La première, dit-il, est de connaître les choses par elles- « mêmes.

« La deuxième de les connaître par leurs idées, c'est-à-dire « comme je l'entends ici, par quelque chose qui soit différent « d'elles.

« La troisième de les connaître par conscience, ou par sentiment « intérieur.

« La quatrième de les connaître par conjecture. »

11 soutient ensuite «qu'il n'y a que Dieu que nous connaissions • par lui-inéme.

« Qu'il n'y a que les corps et les propriétés des corps que nous « connaissions par leurs idées.

« Que nous ne connaissons point notre âme ni ses propriétés « ])ar son idée, mais seulement par conscience et par sentiment « intérieur.

« Et (jue nous ne connaissons que par conjecture les âmes des « autres hommes. »

Nous n'avons pas besoin de nous arrêter ici au premier et au dernier, nous en parlerons plus bas. Écoutons seulement ce qu'il dit en particulier du deuxième et du troisième.

« On ne peut douter, dit-il, que Ton ne voie les corps avec leurs « propriétés par leurs idées; parce qu'.\ n'osant pas intelligibles

« par eux-mêmes, nous ne les pouvons Yoir que dans l'être qui « les renferme d'une manière intelligible. Ainsi c'est en Dieu « et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs proprié- « tés, et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est « très parfaite : je veux dire que l'idée que nous avons de l'éten- « due suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont « l'étendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d'avoir une « idée plus distincte et plus féconde de l'étendue, des figures et des « mouvements, que celle que Dieu nous en donne. »

On suppose avec bien de la confiance qu'on ne peut douter de ce que je crois avoir fait voir démonstrativement être tel, que non-, seulement on en peut douter, mais que l'on doit le rejeter comme absolument faux. Quoi qu'il en soit, il faut remarquer que la notion qu'il donne à cette façon de parler : voir les corps par leurs idées n'est pas simplement de les voir clairement, mais de les voir dans l'être qui les renferme d'une manière intelligible, c'est-à-dire en Dieu. D'où il infère que la connaissance que nous en avons est très parfaite, comme étant une suite de cette manière de voir les choses, et non pas comme si cette manière même de les voir ne consistait qu'à les voir clairement. Et c'est ce qui paraît encore par ce qu'il dit de la manière dont nous connaissons notre âme :

« Il n'est pas de même de notre âme, nous ne la connaissons « point par son idée : nous ne la voyons point en Dieu : nous ne la « connaissons que par conscience ; et c'est pour cela que la con- « naissance que nous en avons est imparfaite. Nous ne savons de « notre âme que ce que nous sentons se passer en nous. Si nous « n'avions jamais senti de douleur, de chaleur, de lumière, etc., « nous ne pourrions savoir si notre âme en serait capable, parce « que nous ne la connaissons point par son idée. Mais, si nous « voyions en Dieu l'idée, qui répond à notre âme, nous connaî- « trions en même temps ou nous pourrions connaître toutes les « propriétés dont elle est capable : comme nous connaissons toutes « les propriétés dont l'étendue est capable, parce que nous con- « naissons l'étendue par son idée. »

Il paraît encore par là que cet auteur prend pour la même chose de voir un objet en Dieu et de le voir par son idée; mais qu'il ajoute à cela que cette manière de voir les choses en Dieu et par leurs idées est si parfaite, qu'elle fait apercevoir, avec la chos que l'on connaît, ses propriétés et les modifications dont elle est capable.

Cependant, dans le lieu où û était le plus obli^^é de bien démé-

1er l'équivoque qu'il avait laissée en plusieurs endroits dans le mol d'îrfe'e, il le fait si imparfaitement, qu'on en demeure plus incertain de ce qu'il entend par ce mot, lorsqu'il déclare en tant d'endroits que l'âme ne le connaît point elle-même par son idée. Cciit&dnsV Éclaircissement sur le chap. m du liv. I, p. 489.

« Quand je dis que nous n'avons point d'idées des mystères de « la foi, il est visible, par ce qui précède et par ce qui suit, que je « jiarle des idées claires qui produisent la lumière et l'évidence et « I)ar lesquelles on a compréhension de l'objet, si l'on peut parler « ainsi. Je demeure d'accord qu'un paysan ne pourrait pas croire, « par exemple, que le Fils de Dieu s'est fait homme, ou qu'il y « a trois personnes en Dieu, s'il n'avait quelque idée de l'union du « Verbe avec notre humanité, et quelque notion de personne. « Mais, si ces idées étaient claires, on pourrait, en s'y appliquant, « comprendre parfaitement ces mystères et les expliquer aux au- « très : ce ne seraient plus des mystères ineffables. »

On ne parle plus ici de voir les choses en Dieu, pour expliquer ce que c'est que les voir par leurs idées. On laisse là cette notion (lu mot dHdée, comme si on ne la lui avait jamais donnée. Et on prétend seulement que voir une chose par son idée, c'est la voir par une idée claire, qui produise la lumière et V évidence , et par laquelle on ait la compréhension de l'objet, si on peut parler ainsi. Et on prétend qu'on a pu dire qu'on n'avait point d'idée d'une chose, quand on n'en avait point une idée de cette sorte, c'est-àdire une idée claire, quoiqu'on en eut quelque idée et quelque notion. VX on applique cela à ce qu'on a dit si souvent touchant l'àme , qu'on ne la voit point par idée, et qu'on n'en a point d'idée.

« Je dis ici que nous n'avons point d'idée de nos mystères, « comme j'ai dit ailleurs que nous n'avons point d'idée de notre « ûme , parce que l'idée que nous avons de notre âme n'est point « claire , non plus que celle de nos mystères. Ainsi ce mot idée « est équivoque. Je l'ai pris quelquefois pour tout ce qui représente « à l'esprit quelque objet, soit clairement, soit confusément. Je l'ai « piis même encore plus généralement pour tout ce qui est Tobjet « inmiédiat de l'esprit. Mais je l'ai pris aussi pour ce qui repré- « sente les choses à l'esprit d'une manière si claire , qu'on peut « découvrir d'une simple vue si telles ou telles modifications leur « appartiennent. C'est pour cela que j'ai dit quelquefois qu'on « avait une idée de l'âme, et quelquefois je l'ai nié. Il est ditlicile « et (picl([uefois ennuyeux et désagréable de garder dans ses expres- • sions une exactitude trop rigoureuse. Quand un uuleur ne se

iU DES VRAIES

« contredit que dans Tesprit de ceux qui le critiquent, et qui sou- « haitent qu'il se contredise, il ne doit pas s'en mettre fort en « peine : et s'il voulait satisfaire par des explications ennuyeuses « à tout ce que la malice ou l'ignorance de quelques personnes « pourrait lui opposer, il ferait un fort méchant livre. »

Je commencerai par examiner cette réflexion de Fauteur : que si on voulait garder dans ses expressions une exactitude trop rigoureuse , en évitant les équivoques qui font paraître qu'on se contredit, on serait en danger de faire de méchants livres. C'est de quoi je ne saurais demeurer d'accord au regard des livres de science. Car, comme on n'écrit que pour se faire entendre, on ne saurait éviter avec trop de soin ce qui peut empêcher qu'on ne comprenne bien notre pensée : et rien ne peut tant l'empêcher que quand nous prenons des mots essentiels et importants , et qui marquent ce que nous avons entrepris d'éclaircir en particulier, eu des sens si différents et qui forment dans l'esprit des notions si opposées, qu'il se trouve que sans avoir averti le monde de ces équivoques nous disons le oui et le non de la même chose. N'estce pas la première règle, pour bien traiter une science, d'en définir les principaux termes , afin d'en fixer la notion à un seul et unique sens, pour peu qu'il y ait sujet d'appréhender qu'on ne les prenne en différentes manières ?

Que si on doit avoir ce soin pour empêcher que le lecteur ne se brouille et prenne mal la pensée de l'auteur, combien plus l'auteur même doit-il éviter qu'il ne se brouille lui-même dans ses pensées, et qu'il ne tombe dans des contradictions apparentes, pour n'être pas constant à ne donner aux termes capitaux de ce qu'il traite que la même signification, ou au moins de ne leur en faire changer qu'après en avoir averti le monde? Que dirions-nous, par exemple, d'un géomètre qui dirait tantôt que la diagonale d'un carré est incommensurable au côté, et en d'autres endroits qu'elle peut être commensurable au côté? et qui répondrait pour se sauver de cette contradiction qu'il a pris le mot de carré dans le premier endroit pour un rectangle de quatre côtés égaux, et dans l'autre pour un quadrilatère de quatre côtés égaux qui ne seraient pas à angles droits? Trouverait-on cette explication fort raisonnable dans un livre dogmatique; et approuverait-on qu'il prît à partie ceux qui se plaindraient de son peu d'exactitude, comme des cri- > tiques injustes dont on ne devrait pas se mettre en peine , parce | qu'on ne pourrait faire que de méchants livres si on les vouUii-t ' contenter ?

ET DES FAUSSES IDÉES. uib

Je me trouve d'autant plus obli-6 de faire cette observation , que ce n'est pas seulement l'ambi-uïté du mot (Vidée qui fait beaucoup de brouillerie dans le premier ouvrage de C2t auteur, mais que c'est un défaut répandu dans son Traité de la nature et de la grâce, ou de semblables mots, qui se prennent en différents sens, semblent donner lieu à de grands mystères qui disparaîtront aussitôt qu'on en aura démêlé les équivoques.

Néanmoins ce n'est pas à quoi je trouve ici le plus à redire. Je lui pardonnerais qu'il ait pris le mot d'idée dans son livre de la Recherche de la Vérité dans des sens très différents, pourvu au moins que dans les avertissements qu'il y a joints à la quatrième édition, il oùt ])ris soin de les bien marquer et d'en donner des notions bien distinctes. Mais, bien loin de cela, il n'y fait que brouiller de nouveau la signification de ce mot, et ce qu'il en dit ne s'accorde point avec ce qu'il en avait dit dans son troisième livre, où il traite à fond cette matière. Car toute la différence qu'il met dans ce troisième avertissement, page 489, entre les idées est la clarté et l'obscurité, ne donnant point d'autre solution à la contradiction qu'on lui avait objectée, sinon que quand il avait (lit que nous n'avions point d'idée de notre ame, il avait parlé ainsi parce ([ue nous ne la voyons point par ces idées claires, qui prodnisent la lumière et V évidence , et par lesquelles on a la compréhension de l'objet, pour parler ainsi; et que, qmnd il a dit qu^on avait une idée de l'âme, il a pris ce mot plus généralement pour toute sorte d'idée claire ou obscure.

Mais cette explication est très défectueuse, et ne fait point bien entendre son sentiment des idées. Car le mot d'idée ne serait point équivoque, mais seulement générique, s'il ne signifiait que des idées d'une même nature , dont les unes seraient obscures et les autres claires. Et ce serait alors très mal parler de nier le mot d'idée d'une des espèces, quoique la moins noble. C'est comme qui dirait qu'un trapèze n'est pas un quadrilatère, parce qu'il en est l'espèce la plus imparfaite, et qu'un cheval n'est pas un animal, parce qu'il n'est i)as un animal raisonnable. 11 est vrai aussi (ju'il n'est pas tombé dans cette faute, et qu'il pouvait se mieux défendre de la contradiction qu'on lui reprochait qu'il n'a fait dans cet avertissement. Car il pouvait et devait dire : le mot d'idée est équiNoque, parce qu'il signifie deux choses très différentes, et qui n'ont point proprement de notion commune. Et, selon que je l'ai pris en une ou en Tautre de ces deux manières, j'ai pu dire quelquefois que nous avons une idée de l'âme, et d'autres foi^ i[ue

nous n*en avons point. J'ai pris dans le premier ciiapitre de mon premier livre Vidée d'un objet pour la perception d'un objet , et en prenant le mot dHdée en ce sens j'ai dû dire que nous avons une idée de notre âme ; puisque nous ne la pourrions connaître, comme nous faisons, si nous n'en avions la perception. Mais dans la deuxième partie du livre IIÏ j'ai pris le mot d'idée pour un être représentatif des objets, distingué des perceptions, lequel j'ai fait voir ne se pouvait trouver qu'en Dieu. Et c'est en prenant le mot ô.Hdée en ce sens que j'ai dit en plusieurs endroits que nous n'avions point d'idée de notre âme, parce que mon sentiment est que nous ne la voyons point en Dieu, comme nous y voyons les choses matérielles, mais que nous la voyons seulement par conscience et par sentiment intérieur. Et ce qui me fait croire que nous ne la voyons point en Dieu, est que ce que l'on voit en Dieu, comme l'étendue, se voit bien plus clairement et plus parfaitement que nous ne voyons notre âme.

Cette solution aurait été bien plus raisonnable et plus conforme à sa doctrine des idées^ que ce qu'il dit d'une manière fort confuse dans ce troisième avertissement. Mais de quelque manière que l'on s'y prenne pour accorder cette contradiction apparente, cela ne laissera pas d'être embarrassé de difiBcultés insurmontables contre nous, comme nous Talions faire voir dans les chapitres suivants.

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