CHAPITRE XXVIII
Diverses réflexions sur ce que dit l'auteur de la Recherche de la Vérité, qu'on ne peut être entièrement assuré de l'existence des corps que par la foi.
Je pensais en demeurer là, mais, ayant travaillé sur un autre endroit de la Recherche de la Vérité, qui a beaucoup de rapport à sa philosophie des idées, puisque la considération du monde intelligibk'., du soleil intelligible^ des espaces intelligibles, fait une des principales preuves de ce qu'il y veut établir, j'ai cru devoir ajouter ici les raisons qui m'ont toujours empêché de pouvoir être de son sentiment.
Il est question de savoir, dans l'endroit que je prétends examiner, si on peut être assure par la raison de l'existence des corps ; ou si on n'en peut être entièrement assuré que par la foi. C'est ce qu'il traite dans un de ses Éclaircissements, qui a pour titre : « Qu'il est difficile de prouver qu'il y a des corps, et ce que " l'on doit penser des preuves que l'on apporte de leur existence. » Il y loue d'abord M. Descartes de ce que (a) , « voulant établir « sa philosophie sur des fondements inébianhibles, il n'a pas cru « pouvoir suj)poser (pril y eût des corps, ni devoir le prouver par « des preuves sensibles, quoiqu'elles paraissent très convaincantes « au commun des hommes. Apparemment il savait aussi bien que
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« nous qu'il n'y avait qu'à ouvrir les yeux pour voir des corps ; « et que l'on pouvait s'en approcher et les toucher, pour s'assurer « si nos yeux ne nous trompaient point dans leur rapport. Tl con- « naissait assez l'esprit de l'homme pour juger que de semblables « preuves n'eussent pas été rejetées. »
Notre ami aurait pu en demeurer là ; et il aurait bien fait. Mais il passe bien plus loin; car il prétend que cela ne se peut démontrer par la raison, lors même qu'on a recours à ce que dit M. Descartes que Dieu n'est point trompeur, et qu'il le serait s'il nous donnait tant de divers sentiments à l'occasion des corps qui nous environnent, et de celui que nous croyons uni à notre âme, sans qu'il y eût dans le monde que Dieu et notre esprit. Il prétend qu'avec tout cela nous pourrions et nous ferions bien de ne point assurer qu'il y a des corps, et que nous ne pouvons en être entièrement assurés que par la foi.
« Quoique M. Descartes, dit-il, ait donné les preuves les plus « fortes que la raison toute seule puisse fournir pour l'existence « des corps; quoiqu'il soit évident que Dieu n'est point trompeur,
• et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait effectivement, si nous « nous trompions nous-mêmes en faisant l'usage que nous devons
• faire de notre esprit et des autres facultés dont il est l'auteur ; « cependant on peut dire que l'existence de la matière n'est point « encore parfaitement démontrée. Car enfin, en matière de philo- « Sophie , nous ne devons croire quoi que ce soit , que lorsque « l'évidence nous y oblige. Nous devons faire usage de notre « liberté autant que nous le pouvons. Nos jugements ne doivent « pas avoir plus d'étendue que nos perceptions. Ainsi , lorsque « nous voyons des corps, jugeons seulement que nous en voyons, « et que ces corps visibles ou intelligibles existent actuellement. « Mais pourquoi jugerons-nous positivement qu'il y a au dehors « un monde matériel , semblable au monde intelligible que nous « voyons? » Et un peu plus bas. « Pour être pleinement convaincu « qu'il y a des corps, il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il « y a un Dieu, et que Dieu n'est point trompeur , mais encore que « Dieu nous a assurés qu'il en a effectivement créé; ce que je ne « trouve point prouvé dans les ouvrages de M. Descartes. Dieu ne « parle à l'esprit et ne l'oblige à croire qu'en deux manières, par
• l'évidence et par la foi. Je demeure d'accord que la foi oblige à « croire qu'il y a des corps; mais, pour l'évidence, il me sem- « ble qu'elle n'est point entière , et que nous ne sommes point « invinciblement portés à croire qu'il y ait quelque autre chose
ET DES FAUSSES IDÉES. Vil
« que Diou et notre esprit. Il est vrai que nous avons un pen- « chant extrême à croire qu'il y a des corps qui nous environ - « nent. Jo l'accorde à M. Descartes; mais ce penchant, tout « naturel qu'il est, ne nous y force point par évidence : il nous y « incline seulement par impression. Or, nous ne devons suivre « dans nos jugements libres que la lumière et l'évidence ; et si « nous nous laissons conduire à l'impression sensible, nous nous « tromperons presque toujours. » Et après avoir rapporté un raisonnement, pour prouver l'existence des corps, il ajoute (a) : « Ce
raisonnement est peut-être assez juste ; cependant il faut demeu- « rer d'accord qu'il ne doit point passer pour une démonstration «' évidente de l'existence des corps. Car enfui Dieu ne nous pousse « j)oint invinciblement à nous y rendre. Si nous y consentons , « c'est librement : nous pouvons n'y pas consentir. Si le raisonne- « ment que je viens de faire est juste, nous devons croire qu'il est « tout-à-fait vraisemblable qu'il y a des corps ; mais nous ne « devons pas en demeurer pleinement convaincus par ce seul rai- « sonnement. Autrement c'est nous qui agissons, et non pas Dieu « en nous. C'est par un acte libre , et par conséquent sujet à « l'erreur, que nous consentons, et non par une impression invin- « cible; car nous croyons, parce que nous le voulons librement, « et non parce que nous le voyons avec évidence. Certainement il « n'y a que la foi qui puisse nous convaincre qu'il y a effective- « ment des corps. On ne peut avoir de démonstration exacte do « l'existence d'un autre être que de celui qui est nécessaire. Et si « l'on y prend garde de près, on verra bien qu'il n'est pas même « possible de connaître avec une entière évidence si Dieu est ou m n'est pas véritablement créateur d'un monde matériel et scnsi- « ble ; car une telle évidence neso rencontre que dans les rapports « nécessaires : et il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu « et un tel monde. Il a pu ne le pas créer : et s'il l'a fait, c'est « qu'il l'a voulu, et qu'il Ta voulu librement. »
Trouvez bon, Monsieur, (jue je fasse trois ou (]uatre réflexions sur ce qu'il prétend prouver qu'il n'y a que la foi qui nous puisse issurer qu'il y a des corps, et sur les preuves qu'il y emploie.
Rkflexton I. Il est bien étrange qu'il ne se soit pas aperçu que, iemeurant dans les principes qu'il a établis en cet endroit, il est mpossible qu'il ait rien démontré do tout ce qu'il avance dans son
(a) Pages 19U et 500.
Traité de la nature et de la grâce. Car il ne dit point qu'il ait appris par la révélation de Dieu ces grandes maximes sur lesquelles tout ce traité roule. « Que si Dieu veut agir au dehors, c'est qu'il veut se " procurer un honneur digne de lui ; qu'il agit par les voies les «plus simples; qu'il n'agit point par des volontés particulières, « mais par des volontés générales qui sont déterminées par des « causes occasionnelles. » Il n'a point entrepris de rien prouver de tout cela par l'Écriture , et , s'il avait cru le pouvoir faire , il aurait dû dire qu'il le savait par la foi, et non pas qu'il l'a démontré.
Or il ne peut pas dire qu'il y ait un rapport plus nécessaire entre Dieu et ces manières d'agir, qu'entre.Dieu et la création du monde. Car, quoiqu'il dise quelquefois (a) que les lois de la nature sont constantes et immuables , il est obligé de reconnaître en d'autres endroits que la loi de communication des mouvements (6) « n'est « point essentielle à Dieu, mais arbitraire ; qu'il y a des occasions « où ces lois générales doivent cesser de produire leur effet , et « qu'il est à propos que les hommes sachent que Dieu est tellement « maître de la nature, que s'il se soumet aux lois qu'il a établies, « c'est plutôt parce qu'il le veut que par une nécessité absolue. »
Il n'a donc pu rien démontrer de toutes ces maximes, qui sont le fondement de tout ce qu'il a de particulier dans son Traité, s'il est vrai, comme il le prétend dans cet endroit que nous venons de rapporter, qu'il n'est pas possible de connaître avec une entière évidence si Dieu est ou n'est pas véritablement créateur du monde matériel et sensible , parce qu'une telle évidence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires ; et qu'il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde , qu'il a pu ne pas créer. Car il a pu aussi ne pas agir par des volontés générales, déterminées par des causes occasionnelles ; et par conséquent il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et cette "manière d'agir. On ne peut donc, selon lui, avoir sur cela d'entière évidence ni d'exacte démonstration.
Un autre que lui pourrait dire qu'il suffit que ce qu'il a dit de| ces choses ait une grande apparence de vérité , et qu'il n'est pa nécessaire qu'il les ait prouvées par des démonstrations tout-à-fai exactes. Mais, pour lui, il est bien clair qu'il ne peut point parle de la sorte, après ce que nous venons de voir. Car il n'a pas écri sur des matières si importantes pour ne persuader personne. Or, il nous a déclaré bien positivement que nous ferions mal de nous
{(i) Premier Discours, partie I, § 18. (b) § 20.
rendre à ses raisonnements, quelque justes qu'ils parussent, s'ils n'étaient démonstratifs ; « parce que ce serait nous qui agirions, « et non pas Dieu en nous, et que ce serait par un acte libre , et « par conséquent sujet à erreur, que nous embrasserions sessen- « timents, et non par une impression invincible , nous y rendant « parce que nous le voudrions librement, et non parce que nous « le verrions avec évidence. » Donc il n'a rien fait dans ce nouveau livre, ni pour l'Église en général, ni pour ceux en particulier qu'il dit avoir eus en vue, « qui se piquent d'une grande justesse et « d'une rigoureuse exactitude,» si ce qu'il y a mis n'a que de grandes apparences de vérité : et il faut , selon ses principes, qu'il en ait au moins démontré avec évidence les principaux fondements. Cependant, Monsieur, je pourrai n'être pas longtemps à vous faire voir qu'il s'en faut même beaucoup qu'il ait été au moins jusqu'à ne rien dire qui n'ait de grandes apparences de vérité.
RÉFLEXION II. Rien n'est moins vrai que ce que dit l'auteur de la Recherche de la Véiité, que « pour être convaincus qu'il y a des « corps, il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un « Dieu, et que Dieu n'est point trompeur, mais encore que Dieu « nous ait assurés qu'il en a effectivement créés , et que si nous « n'avions point la foi qui nous oblige à croire qu'il y a des corps, « nous ne serions point invinciblement portés à croire qu'il y en a.» Car je soutiens, au contraire, que le même principe qui est le fondement de la foi, et qui ne la suppose pas, mais la précède, me fait voir nécessairement qu'il y a des corps et d'autres êtres que Dieu et mon esprit.
Ce prmcipe est qu'on doit recevoir pour vrai ce qui ne pourrait être faux qu'on ne fût contraint d'admettre en Dieu des choses tout-à-fait contraires à la nature divine, comme d'être trompeur, ou sujet à d'autres miperfections que la lumière naturelle nous fait voir évidemment ne pouvoir être en Dieu. On ne suppose point la foi, ni de révélation particulière touchant l'existence des corps, en supposant ce principe : donc ce qui suitévidemment de ce principe, en n'y joignant que des choses dont je no puis non plus douter que de ma propre existence, doit être regardé comme très bien démontré ; et par conséquent j'ai raison de prendre pour de véritables démonstrations les arguments qui suivent.
Arcumeist 1. Nous pouvons tirer de la parole un argument certain de l'existence des corps, en y joignant le principe que Dieu
n'est point trompeur. Car je ne puis douter que je ne croie parler depuis que je me connais , c'est-à-dire joindre mes pensées à de certains sons que je crois former par le corps , que j'ai supposés m'être unis, pour les faire entendre à d'autres personnes semblables à moi, que je suppose être autour de moi, et qui ne manquent point, à ce qu'il me semble, de faire entendre de leur part, ou par d'autres paroles que je m'imagine ouïr, ou par d'autres signes que je crois ■voir, qu'ils ont bien compris ce que je leur ai voulu dire.
Or, si je n'avais point de corps, et qu'il n'y eût point d'autres hommes que moi, il faudrait que Dieu m'eût trompé une infinité de fois, en formant dans mon esprit immédiatement par lui-même, et sans qu'on puisse dire qu'il en a pris occasion des mouvements qui se seraient faits dans mon corps , puisqu'on suppose que je n'en ai point, toutes les pensées que j'ai eues de tant do divers sons, comme formés par les organes de mon corps, et en me répondant lui-même intérieurement si à propos que je ne pouvais pas douter que ce ne fussent les personnes à qui je pensais parler qui me répondaient , et cela , non une fois ou deux, mais une infinité de fois.
Donc Dieu n'étant point trompeur, il faut nécessairement que j'aie un corps, et qu'il y ait d'autres hommes semblables à moi, et qui joignent comme moi leurs pensées à des sons pour me les faire connaître.
Argument II. J'ai appris diverses langues pour me faire entendre de différentes personnes. Je suis bien assuré que je ne les ai point inventées, et j'ai jugé fort différemment de ces langues, les unes m'ayant paru plus belles que les autres ; et j'ai cru savoir fort certainement que les autres étaient plus nouvelles, et les autres plus , anciennes. Et j'ai aussi remarqué que , croyant parler à de cer- : taines personnes , ils m'entendaient bien en leur parlant une de '^ ces langues, et ne m'entendaient point en leur parlant l'autre.
Or, il faudrait attribuer à Dieu une conduite tout-à-fait indigne de lui , s'il n'y avait que lui et mon esprit : car il faudrait qu'il fût auteur de toutes ces différentes langues , sans qu'on en pût jU concevoir la moindre utilité, sinon qu'il eût eu dessein de se divertir et de me tromper; et que , me faisant croire que je parle tantôt l'une et tantôt l'autre, il me voulût aussi faire croire, en contrefaisant le personnage de ceux à qui je crois parler, qu'il y en avait qu'il n'entendait point, et d'autres qu'il entendait.
Je ne puis donc, sans croire des choses indignes de Dieu , sup-
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poser qu'il n'y a point d'hommes hors moi , et qu'il n'y a point d'autres ôtres que Dieu est mon esprit.
AuiiUMENT III. J'ai cru ouïr une infinité de fois des hommes qui me parlaient, dont les uns m'ont paru me dire de fort bonnes choses, et d'autres de fort mauvaises, et qui eussent été capables de me faire beaucoup offenser Dieu, si j'eusse suivi les impres- .sions que leurs paroles étaient capables de me donner; car il y en avait même qui m'eussent porté à croire qu'il n'y a point do Dieu. Or, je suis bien assuré que ces pensées ne venaient point de moi , puisque j'en avais beaucoup d'horreur : il faudrait donc qu'elles fussent de Dieu, qui m'aurait parlé intérieurement en la ^lace de ces personnes, que je croyais me parler extérieurement. Or, l'idée que j'ai de l'Être parfait ne souffre point qu'on lui attribue une conduite si indigne de sa bonté : donc je dois regarder comme impossible la supposition qu'il n'y ait que Dieu et mon esprit.
Argument IV. On peut tirer encore d'aussi forts arguments de l'art d'écrire, c'est-à-dire de former de certains caractères visibles , qui pussent réveiller dans l'esprit de ceux qui les verraient les idées des sons, qui avaient déjà été pris pour signes des pen- .sées. Je suis bien assuré que je n'ai point inventé cet art ; et quand je l'ai api)ris, je me suis imaginé que c'était d'autres personnes s(nnblables à moi qui me l'apprenaient. Il faudrait encore que ce \\l Dieu (jui eiU joué tous ces personnages par les imaginations qu'il aurait mises dans mon esprit, comme pour se divertir avec moi. Pourrait-on le penser, et ne le pas croire trompeur? Mais depuis, ayant compris que la plus grande utilité de cet art était de se faire entendre aux personnes absentes, qui pourraient par le môme moyen nous rendre réponse sur ce que nous leur aurions écrit, ce qui pouvait quelquefois n'èlre ([u'après un fort long temps, quand elles étaient fort éloignées, je m'en suis servi une infinité de fois à cette fin, et je n'ai pas manqué de recevoir la réponse au temps que j'avais pensé. Si l'une et Taulre, c'est-àdire la lettre et la réponse, n'avaient été que des imaginations que Dieu aurait mises dans mon esprit immédiatement par lui-même, pourrait-on douter qu'il n'eût pris plaisir à me tromper ? Or, il audrait bien que cehi fut, s'il n'y avait que Dieu et mon esprit : donc cette hypothèse, enfermant tant de choses indignes de Dieu, ■Joil être rc^jetéc comme impossible.
Argument V. J'ai cru que l'art d'écrire avait produit une infinité de livres, et je me suis imaginé en avoir lu beaucoup, et sur différentes matières , que je suis bien assuré que je n'avais pas faits. Il y en avait de différentes histoires, écrites en diverses langues , dont les unes m'ont paru vraies, d'autres douteuses, et d'autres fausses. J'ai pris pour vraies, au moins au regard des principaux incidents , celles qui rapportaient des choses comme s'étant passées de leur temps au vu et au su de tout le monde, ou qui étaient rapportées de la même sorte par plusieurs autres auteurs, qu'on ne pouvait pas croire raisonnablement s'être entendus ensemble pour mentir. J'ai pris pour douteuses celles qui n'étaient pas si bien attestées, et pour fausses celles qui étaient manifestement contraires aux vraies , ou que ceux qui les avaient composées n'avaient données que pour des fables, comme les poèmes et les romans. Que pourrais-je dire sur cela dans l'hypothèse qu'il n'y aurait que Dieu et mon esprit ? Étant bien assuré que ce n'est pas moi qui ai composé ces histoires , il faudrait que ce fût Dieu qui en fût l'auteur, et qui les eût imprimées dans mon esprit et dans ma mémoire spirituelle, dans le temps même que je m'imaginais les lire dans les livres; et je ne saurais plus quel jugement en porter. Car, étant de Dieu, elles devraient toutes être vraies, sans en excepter les plus fausses, ce qui est une contradiction ridicule. Et les plus vraies devraient être fausses , puisque j n'y ayant que Dieu et mon esprit , il ne se serait rien passé de tout ce qu'elles conteraient. En faut-il davantage pour démontrer l'absurdité de cette supposition, quand on connaît Dieu ?
Argument VI. J'ai cru avoir lu d'autres de ces livres, sur toutes sortes de sujets. Il s'en trouve qui tendent à ruiner les plus grandes vérités , et même qu'il y a un Dieu : d'autres , comme ceux que je me suis imaginé être des poètes païens, qui sont! pleins de choses tout-à-fait contraires à l'honnêteté et à la pudeur.j Puis-je croire sans impiété que Dieu aurait fait les uns et lesj autres, en me les imprimant immédiatement dans l'esprit? Il fau-l drait bien que je le crusse, si j'étais seul avec Dieu; car je suis] bien assuré que ce n'est point moi qui les ai faits.
Argument VII. Les sentiments de la douleur, de la faim, de la soif, peuvent, si l'on veut, ne rien prouver touchant l'existence de mon corps , étant considérés seuls : mais ils la prouvent démonstrativement, quand on y joint la considération de Dieu.
Quand j'ai cru avoir approché ma main trop près du feu, j'en ai senti une douleur cuisante, que j'ai appelé brûlure, qui m'a obligé de m'en retirer ; et comme cette douleur a cessé ou beaucoup diminué , aussitôt que j'ai cru l'avoir tirée du feu , j'ai été 3orté à croire que Dieu m'avait donné ce sentiment de douleur 30ur la conservation de mon corps : ce qui serait inutile, et toutà-fait indigne de lui , si je n'avais point de corps : donc j'ai un corps.
De temps en temps j'ai cru avoir besoin de manger et de boire, c'est-à-dire de faire entrer de la nourriture et de la boisson, que e me suis imaginé être des corps, dans celui que j'ai pensé être uni à mon esprit. Et j'ai été averti de ce besoin par un sentiment qui s'appelle faim, et par un autre qui s'appelle soif. Quand ces sentiments ont été grands, je m'en suis senti incommodé, et je me suis imaginé que mon corps tombait en langueur ; mais, après que j'ai cru avoir bu et mangé, je me suis senti mieux. Ne serait-ce pas accuser Dieu d'une véritable illusion, s'il m'avait donné ces sentiments avec toute cette suite toujours uniforme une infinité de fois en ma vie , n'ayant point de corps qui eût besoin de tout cela ?
Argument VIII. Il en est de même des autres sensations. S'il avait plu à Dieu me donner les sensations de la lumière, des couleurs, des sons, des odeurs, des saveurs, du froid, du chaud à propos de rien, je m'en étonnerais moins; et je ne doute pas qu'il ne le pût faire quand je n'aurais point de corps. Mais pourquoi aurait-il voulu, sinon à dessein de me tromper , ne me donner les sentiments de la lumière et des couleurs , au moins fort vifs, que quand je crois ouvrir les yeux, si je n'ai point d'yeux ? Car, si je n'ai point d'yeux , l'imagination d'ouvrir les yeux ne peut avoir aucun rapport à ces sentiments de la lumière et des couleurs. Pourquoi ne me donnerait-il jamais, ou presque jamais, ce sentiment vif d'une lumière éclatante qui m'éblouit, sinon quand je crois être tourné vers un corps qu'on appelle le soleil, si ce corps n'est point : pourquoi, ayant beaucoup de plaisir à entendre des sons fort harmonieux , ne me donne-t-il jamais ce plaisir, que (juand je m'imagine qu'on remue à Tentour de moi quelques corps, dont je m'imagine que le mouvement est au moins Poccasion de
e faire ressentir ces sons ? Cette règle constante d'accompagner presque toujours ces sensations, quand elles sont vives, d'imagi-
ations de corps, à qui je suis porté naturellement à les attribuer,
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comme étant au moins l'occasion qui fait que je les ai pourraitelle être en Dieu, s'il n'y avait point de corps ? Et n'aurait-il pas fallu au moins qu'il nous eût donné quelque moyen d'éviter Terreur, où il était impossible que cela ne nous jetât^o?
RÉFLEXION lit. Cette réflexion regarde l'objection qu'on a voulu prévenir dans la Recherche de la Vérité^ et qu'il était bien aisé de prévoir. C'est que l'on doit être assuré qu'il y a des corps avant que d'avoir la foi, puisque la foi suppose des corps , des prophètes, des apôtres, une Écriture sainte, des miracles : à quoi il répond en ces termes :
« Mais, si l'on y prend garde de près, on reconnaîtra que, quoi- « qu'on ne suppose que des apparences d'hommes, de prophètes, « d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc. ce que nous avons
• appris par ces prétendues apparences est absolument incontes- « table ; puisque, comme j'ai prouvé en plusieurs endroits de cet « ouvrage, il n'y a que Dieu qui puisse représenter à l'esprit ces « prétendues apparences , et que Dieu n'est point trompeur ; car
• la foi même suppose tout ceci : or dans l'apparence de l'Écriture « sainte, et par les apparences des miracles, nous apprenons que « Dieu a créé un ciel et une terre, que le Verbe s'est fait chair, et « d'autres semblables vérités qui supposent l'existence d'un monde « créé : donc il est certain par la foi qu'il y a des corps, et toutes « ces apparences deviennent par elle des réalités. »
Je ne sais, Monsieur, si je me trompe, mais je ne crois pas qu'il j y ait jamais eu de cercle plus vicieux. Car il s'agit de savoir si,j ayant supposé qu'il n'y a point de corps, et qu'il n'y a que Dieu] et mon esprit, je puis demeurer dans cette supposition jusqu'à ce; que j'aie la foi, et ne la quitter que par la foi. Et je soutiens quej cela est impossible, et que la raison de cet auteur ne le prouve] en aucune sorte. Car, dans cette supposition, tant que j'y demeure,! je suis obligé de croire qu'il n'y a que Dieu qui ait pu rcprésenten à mon esprit tout ce que j'ai jamais lu de bon ou de mauvais dansi les livres, que je sais bien n'avoir pas composés. Il m'aurait doncj aussi bien représenté ce que je me suis imaginé avoir lu dans l'Al-J coran, que ce que j'ai cru avoir lu dans un livre appelé la Bible donc dans l'hypothèse qu'il n'y a que moi et mon esprit, si cettf raison était bonne au regard de la Bible que : « Dieu n'étant point « trompeur, et n'y ayant que lui qui ait pu représenter à mon esprit « ce que je me suis imaginé avoir vu dans la Bible, cela me doitj
• passer pour incontestable, » je ne vois pas pourquoi elle ne serait
f)as bonne au regard de l'Alcoran. Et ainsi je suis assuré que je ne pourrais sortir de cet embarras qu'en me servant de la maxime (jue Dieu ne peut être trompeur, pour me convaincre de la fausseté évidente de cette supposition qu'il n'y a point de corps, mais seulement Dieu et mon esprit; et non pour en conclure qu'avant même d'avoir reconnu l'absiu-dité de cette hypothèse, des appar(^nces de prophètes, d'apôtres, d'Ecriture sainte et de miracles, nous pourraient suffire, pour nous faire ajouter foi à l'Écriture, et clinnger par là ces apparences en réalités.
Si on me peut montrer qu'il n'y a point en cela de contradiction, j'avouerai ingénument ma bêtise ; car j'y en crois voir une manifeste.
RÉiLExiON IV. Je ne sais comment il n'a pas pris garde que, si les principes qu'il a établis dans son Traité de la nature et de la grâce étaient véritables, il faudrait qu'il rétractât ce qu'il a dit si positivement dans la Recherche de la Vérité : qu'avant la foi je ne puis être entièrement assuré qu'il y ait autre chose que Dieu et mon esprit. Car il n'a point prétendu avoir tiré ces principes de la révélation divine, mais de l'idée de l'être parfait; et néanmoins j'en puis conclure évidemment qu'il est impossible qu'il n'y ait que moi et mon esprit : donc s'ils étaient vrais et nécessaires, comme le doivent être des principes, on })eut être assuré de la fausseté de cette supposition, sans avoir recours à la foi. Je me contenterai d'en rap[)orter deux ou trois exemples.
1. « Si Dieu veut agir au dehors, c'est qu'il veut se procurer un « honneur di^ne de lui. » Or d'une part je suis assuré qu'il a voulu agir au dehors, puisque je ne puis douler que je ne sois son ouvrage : et de l'autre je sens bien que je ne suis pas capable de lui rendre un honneur digne de lui.
Donc il faut qu'en agissant au dehors il ait eu en vue quelque autre chose que moi, qui lui ait pu rendre un honneur digne de lui : donc je no puis croire qu'il y ait seulement Dieu et mon esprit.
2. « Il n'est pas digne de l'Être parfait d'agir ordinairement par «des volontés particulières; mais il est plus digne de lui d'agir « comme cause universelle, dont les volontés sont déterminées à - des effets particuliers par des causes occasionnelles. »
Or, si je n'avais point de corps, et que mon esprit fût sa seule créature, connue Dieu m'aurait créé i)ai' une velouté particulièie, il ferait aussi mille et mille choses en moi par û{'< volontés particulières, sans avoir de causes occasionnelles, surtout dans tout ce
qui me paraît regarder un corps que je n'aurais point, et d'autres corps qui ne seraient point aussi.
Donc il n'est pas vrai que je n'aie point de corps, et que mon esprit soit la seule créature de Dieu.
3. «Dieu agit par les voies les plus simples, et selon les lois « générales ; » or, ce ne serait pas si je n'avais point de corps, et qu'il n'agît qu'envers moi seul : donc il n'est pas vrai, etc.
Je ne demeure pas d'accord de ces démonstrations, parce que je ne demeure pas d'accord que les principes dont on les tire Foient assez généraux et assez nécessaires pour démontrer une proposition qui pourrait être contestée; mais il me semble que la conclusion en est bien tirée, et par conséquent il faut qu'il reconnaisse, ou que ces maximes ne sont pas telles qu'il les a crues, ou qu'il a eu tort de dire qu'il n'y a que la foi qui puisse nous assurer qu'il y a des corps.