XX INTRODUCTION
de la Providence de qui elle a reçu l'être pour contempler et pour admirer ses ouvrages : nous ne pourrions acquérir les notions abstraites de triangle, de cercle, de nombre, fondement des sciences mathématiques ; car les nombres et les figures abstraites ne sont nulle part matériellement : nous ne pourrions même nous figurer une chose absente et éloignée de nous , pas plus que la volonté ne peut aimer un objet comme mauvais; absurdes, mais rigoureuses conséquences de l'hypothèse , qui prouvent à quelles erreurs on peut être conduit , quand on obscurcit les vérités clairement conçues par des explications aventurées * .
Un autre vice de la théorie est de compliquer inutilement le phénomène de la perception en paraissant l'expliquer. Il est simple , elle le rend double ; il consiste dans la connaissance des corps , elle y joint la connaissance d'images intermédiaires. Mais si , comme on n'en doute pas , Dieu a voulu que nous connussions les objets extérieurs , supposera- t-on que, pour nous les faire voir, il ait employé un détour tellement embarrassé que tout homme sincère avouera ne pas le comprendre 1 La simplicité dans le choix des moyens est le caractère de l'action divine. Ce n'est pas le père Malebranche qui le contestera. Il suit de là qu'ayant arrêté de donner à la pensée de l'homme l'univers pour spectacle, la Providence a dû suivre dans l'accomplissement de ses desseins la voie la plus courte et la plus simple ; or, n'était-ce pas que l'univers s'offrit à l'âme de lui-même , et qu elle eut le pouvoir de le con' templer immédiatement, sans image ^ t
(1) Des vraies et des fausses Idées, cJi. riir, (2) Ibid,, ch. x.
INTHODIJCTION, xxj
Enfin , quel ost le but de la théorie des idées? Apparemment de montrer comment nous percevons les corps ; et que nous apprend-elle 1 Que les corps ne peuvent être perçus , que nous n'en voyons que les espèces représentatives. Je veux savoir de quelle manière mon âme connaît ces riches campagnes que je découvre à l'horizon , et on me répond que je ne les connais pas, et qu'au lieu de prairies, de rivièpes et d'arbres matériels , je ne vois que des prairies ou des rivières et des arbres intelligibles ! On imaginerait difficilement une solution moins heureuse. C'est à peu près comme si un philosophe avait promis de montrer comment la liberté chez l'homme se concilie avec la prescience en Dieu , et, après de longs discours, proposait de nier l'une et l'autre, comme unique moyen de les concilier*.
Après avoir ainsi fait justice du principe général de la théorie des idées, Arnauld arrive au système particulier de Malebranche , qu'il n'hésite pas à qualifier « la plus •• mal inventée et la plus inintelligible de toutes les hypo- " thèses 2. ..
Il s'agissait d'abord d'établir exactement ce que nous voyons en Dieu ; mais Malebranche ne le détermine pas. Il commence par déclarer que nous y voyons toutes choses ; et plus loin, il excepte la notion de l'âme acquise par un sentiment intérieur , et la connaissance des facultés de nos semblables, due à l'analogie. Tantôt il veut que les idées divines nous représentent seulement l'étendue, les nombres, et les essences des êtres; tantôt tous les ouvrages de Dieu, et même les choses changeantes et
(I) Des rraies et des fausses Idées^ ch. xi. (2) Ibid., ch. xh.
xxij INTRODUCTION.
corruptibles. Sa doctrine sur ce point capital est pleine d'incertitudes ^
Mais, où Malebranche varie et s'égare bien davantage, c'est quand il cherche à expliquer la nature et le mode de cette vision imaginaire. Il avait d'abord paru croire que chaque objet nous est représenté par une idée particulière de l'entendement divin, telle pierre, telle plante, tel animal, tel lit, par telle et telle idée ; il a 'ensuite abandonné cette opinion , au risque même de contredire toutes les notions de la saine théologie sur la connaissance que Dieu a des choses créées; mais on ne trouve ni plus de clarté, ni plus de fondement à cette supposition qu'il adopte en dernier lieu , savoir, que les divers objets de l'univers sont représentés tous ensemble dans une étendue intelligible et infinie que Dieu renferme et où l'âme les aperçoit. Envisagée en elle-même, cette étendue est quelque chose de mystérieux et d'insaisissable, dont la nature échappe à la définition, et qui peut conduire, si on l'admet en Dieu, à se former des notions très inexactes des attributs divins. Considérée dans ses rapports avec la connaissance, elle ne suffit pas pour l'expliquer; puisqu'elle renferme tous les corps en général, il est bien clair qu'elle n'en contient et n'en représente spécialement aucun, et par conséquent ne peut rendre compte d'une seule de nos idées individuelles, à peu près comme un bloc de marbre que le ciseau du sculpteur n'a pas travaillé est lîne masse informe qui ne ressemble à rien de déterminé, par cela seul qu'elle peut ressembler à tout'^.
(1) Des vraies et des fausses Idées ^ ch. xu.
(2) « Un excellent peintre, dit ingénieusement Arnauld, qui avait au^
INTRODUCTION, xxiij
Vainement dira-t-on que la théorie de Malebranche
fait mieux voir qu'aucune autre combien notre esprit est
dépendant de Dieu, et combien il doit lui être uni ; loin
d'avoir cette portée et cet avantage, elle fournirait plutôt
trefois bien éludié, et qui était aussi habile en sculpture, avait un si grand amour pour saint Augustin que, s'entretenant un jour avec un de ses amis, il lui témoigna qu'une des choses qu'il souhaiterait plus ardemment serait de savoir au vrai, si cela se pouvait, comment était fait ce grand saint.
— Car vous savez, lui dit-il, que nous autres peintres désirons passionnément d'avoir les visages au naturel des personnes que nous aimons. Cet ami trouva comme lui cette curiosité fort louable, et il lui promit de chercher quelque moyen de le contenter sur cela. Et, soit que ce fût pour se divertir ou qu'il eût eu quelque autre dessein, il fit apporter le lendemain, chez le peintre, un grand bloc de marbre, une grosse masse de fort belle cire , et une toile pour peindre (car, pour une palette chargée de couleurs et de pinceaux, il s'attendit bien qu'il y en trouverait). Le peintre étonné lui demanda à quel dessein il a fait apporter tout cela chez lui :
— C'est, lui dit-il pour vous contenter dans le désir que vous avez de savoir comment était saint Augustin, car je vous donne par là le moyen de le savoir. — Et comment cela? repartit le peintre. — C'est, lui dit son ami, que le véritable visage de ce saint est certainement dans ce bloc de marbre aussi bien que dans ce morceau de cire ; vous n'avez seulement qu'à en ôter le superflu, ce qui restera vous donnera une tête de saint Augustin lout-à-fait au naturel; et il vous sera aussi bien aisé de la mettre sur votre toile en y appliquant les couleurs qu'il faut. — Vous vous moquez de moi, dit le peintre; car je demeure d'accord que le vrai visage de saint Augustin est dans ce bloc de marbre et dans ce morceau de cire, mais il n'y est pas d'une autre manière que cent mille autres. Comment voulez-vous donc qu'en taillant ce marbre pour en faire le visage d'un homme et travaillant sur cette cire dans ce même dessein, le visage que j'aurai fait au hasard soit plutôt 'celui de ce saint que quelqu'un de ces cent mille qui sont aussi bien que lui dans ce marbre et dans cette cire? Mais, quand par hasard je le rencontrerais, ce qui est un cas moralement impossible, je n'en serais pas plus avancé ; car, ne sachant point du tout comment était fait saint Augustin, il serait impossible que je susse si j'aurai bien rencontré ou non. Et il en est de même du visage que vous voudriez que je misse sur cette toile. Le moyen que vous me donnez pour savoir au vrai comment était fait saint Augustin est donc tout-à-fait plaisant ; car c'est un moyen qui suppose que je le sais et qui ne me peut servir de rien
xxiv INTRODUCTION,
à l'homme une occasion de s'attacher avec mohis de scrupule aux choses matérielles. Si nous voyons le Créateur quand nous voyons les créatures, la recherche des créatures est une aspiration vers l'être infini. Cette curiosité vague et inquiète qui nous promène d'un objet à l'autre, et que saint Augustin et les Pères ont si énergiquement condamnée , devient légitime puisqu'elle a pour fin des choses qu'on ne peut voir sans découvrir Dieu même. Il n'est pas jusqu'aux occupations les plus frivoles dont Dieu ne soit le terme immédiat et qui par conséquent ne se trouvent en quelque sorte divinisées. Toutes les notions de la piété sont perverties, et une excuse facile est offerte aux égarements du cœur et de la raison * .
Pressé par une expérience infaillible, Malebranche accorde que nous ne voyons en Dieu ni notre âme, ni les âmes des autres hommes; mais cette concession au bon sens et à la vérité n'est qu'une inconséquence qui trahit do nouveau le vice général du système. Dieu renferme en lui l'idée de l'âme comme l'idée de l'étendue , et la première est même beaucoup plus inteUigible que la seconde. Si donc la pensée divine est le centre oii nous apercevons celle-ci, nous devons y apercevoir celle-là, ou bien nous n'y découvrons ni l'une ni l'autre. Il sert peu de soutenir, pour éviter la contradiction, que la vision en Dieu n'existe que pour les choses connues avec clarté, et que
si je ne le sais. — Vous vous étonnez, reprit l'ami, de l'invention que je vous ai donnée pour vous faire avoir le visage de saint Augustin au naturel. Je n'ai fait en cela que ce qu'a fait 1 auteur de la Recherche de la Vérité pour nous faire avoir la connaissance des choses matérielles. »» Des vraies et des fausses Idées ^ ch. xv.
(t) Des vraies et des fausses Idées , ch. Xix.
INTRODUCTION. x\v
la notion de l'âme, étant obscure et confuse, doit nécessairement avoir une autre origine. Sans doute la notion de lame est obscure, si par idée claire on entend une idée qui représente complètement son objet; mais à ce compte même, elle l'est beaucoup moins que celle de l'étendue, des figures et des nombres dont nous ignorons une foule de propriétés, tandis que nous connaissons la plupart des facultés et des modifications de notre esprit. Que si au contraire on entend par idée claire une idée dont l'évidence produise cette adhésion intime qui constitue la certitude, il ny a rien de plus clair que la notion de l'âme, parce qu'il n'y a rien de plus certain : de sorte qu'à n'envisager que la clarté seule de nos perceptions, Malebranche ne devait pas expliquer la connaissance de l'esprit par un principe moins élevé que celle du corps ^.
La théorie des idées est donc insoutenable dans son principe , et plus encore sous la forme particulière que l'auteur de la Recherclie de la Vérité lui a donnée. Nous ne voyons les objets matériels m dans les idées divines, ni au moyen d'images émanées de leur surface, ni d'aucune autre manière indirecte ; nous les voyons en eux-mêmes, sans intermédiaire, par laseule vertu de la faculté de connaître que nous avons reçue de la Providence. Cette exphcation n'est pas seulement la plus simple, elle est aussi la plus profonde, parce que la profondeur ne consiste pas à imaginer des raisons à l'infini, mais à s'arrêter au terme fixé par la nature et par la vérité. Toute théorie qui essaie d'aller plus avant est une œuvre d'imagination, non de raison,
(l) Des vraies et (fes fausses Idées, cli. xxu, xxtrt, \xiv.
xxvj INTRODUCTION.
une hypothèse dénuée de preuves, qui soulève d'inextricables difficultés.
Tels sont, à part quelques points accessoires, le fond et le plan général du traité Des vraies et des fausses Idées. Quant à la méthode, elle ne diffère pas de celle qu'Arnauld a constamment suivie dans tous ses ouvrages de polémique. C'est une sorte de compromis entre les allures géométriques de l'école de Descartes, le formalisme de la scolastique et la démarche pluslibre et moins régulière delà philosophie moderne. A l'exemple des géomètres, Arnauld établit des définitions, des axiomes, des demandes. Comme un docteur de la vieille école, il aime à enfermer son adversaire dans le cercle d'un syllogisme, et rapprochant l'opinion qu'il attaque d'un principe incontestable, à en prouver la fausseté par voie de conséquence. Chef de parti, écrivam populaire, il entremêle son argumentation de mouvements passionnés, de figures vives et pénétrantes, destinées à rendre la vérité sensible et le paradoxe ridicule. Cette méthode, alliance bizarre de procédés contraires, est-elle au fond la meilleure! Il est permis d'en douter. Un géomètre ne la jugerait pas encore assez exacte ; tout philosophe qui ne sera pas mathématicien en blâmera la sécheresse. Elle ne rend pas à la pensée en précision rigoureuse ce qu'elle enlève à l'expression d'élégante facilité. La forme du traité Des vraies et des fausses Idées est sans doute remarquable par la netteté ; mais elle est en général dépourvue de souplesse, d'éclat et d'élévation. Combien Arnauld est un écrivain inférieur, je ne dirai pas à Fénélon et à Bossuet, mais à son rival et à Descartes 1
INTRODUCTION. xxvij
Par la vigueur du raisonnement, comme par le nom de son auteur, le traité Des vraies et des fausses Idées était la plus rude épreuve que la théorie de la vision en Dieu eût encore subie. Malebranche répondit avec toute la fierté du génie méconnu et toute l'amertume de l'amourpropre blessé. A le croire, un misérable esprit de coterie et le dépit qu'il ressentait du livre De la Nature et de la Grâce, avaient seuls poussé Arnauld à réfuter un ouvrage publié depuis dix ans. Par un artifice indigne d'un chrétien et d'un prêtre, il avait choisi la partie la plus abstraite de la Recherche de la Vérité, celle que la foule des lecteurs pouvait le moins comprendre, afin de décrier l'auteur comme un visionnaire qui se perdait dans sa nouvelle philosophie des idées, et qui, au lieu de chercher l'intelligence des mystères de la grâce dans la lumière des saints, la cherchait dans ses propres pensées. Plût à Dieu que lui-même, renonçant aux opinions nouvelles qu'il érigeait en dogmes contre le jugement des Pères et de l'Église, il eût bien voulu se défaire pour quelque temps de ses anciens préjugés et arracher, la poutre qui l'aveuglait avant de prétendre éclairer les autres M Malebranche continue sur le même ton dans tout son livre, passe avec légèreté sur les plus forts arguments d' Arnauld; puis termine par ces hautaines paroles : « Si je n'ai pas répondu " en particulier à tous les raisonnements qu'il a faits, ce
(1) Réponse au livre Des vraies et des fausses Idées, p. 3, ( 3, 29 et 30. Toutes les 7î<y)owjc'^ de Malebranche à arnauld onl élc réunies en 4 vol, in-n.Paiis, 1709.
xxviij INTRODUCTION.
" n'est pas que je manquasse de réponse, c'est plutôt qu'ils «' n'en méritaient aucune*. »
A cette réplique altière, Arnauld opposa une défense de six cents pages, divisée en cinq parties, oii revenant sur ses premières objections, les fortifiant par de nouvelles, poussant Malebranclie avec une logique inexorable d'une erreur à une autre erreur jusqu'au scandale et à l'impiété, il l'accusait de faire Dieu corporel. « L'énormité de ce «' paradoxe, dit-il, et la bonne opinion que l'amitié et la « charité me donnaient de l'auteur me fermaient en quelque « sorte les yeux pour ne pas être frappé de la lumière des « raisons qui se présentaient à moi; mais depuis sa réponse « au Traité des Idées, mon doute s'est changé en une opi- «' nion arrêtée... Je n'appréhende point d'assurer qu'il met " de l'étendue en Dieu formellement. » Après avoir développé les motifs qui l'avaient conduit à prêter à Malebranche " un sentiment si dangereux et si contraire à la « rehgion," Arnauld continuait en ces termes : " De quelque '< manière qu'il entreprenne de répondre à ces raisons, soit « en défendant ce qu'elles prouvent, soit en le désavouant , «je le prie d'éviter ces manières cavalières qui ne vont « point au fond, de n'user point de défaites et d'équivo- « ques qui ne font que brouiller, de ne point prendre le " change et de ne point étourdir le monde par des injures « en l'air qui sont plus contre lui que contre moi, et qui « n'éclaircissent point la dispute 2. " Malgré l'emportement qui règne en général dans cette défense d' Arnauld, elle se
(1) Réponse au livre Des vraies et des fausses Idées, p. 320 el 321, (9.) Défense de M. Arnauld, p. 3U4, 313,
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termine par de belles paroles qu'on ne saurait trop méditer : « Je prie Dieu, dit-il, que dans une dispute qui doit être « consacrée à la vérité, il nous donne à l'un et à l'autre un « désir sincère de la rechercher uniquement; une résolu- « tion ferme de lui sacrifier tous nos intérêts et tous ces « faux points d'honneur, dont notre amour-propre nous « fait des idoles ; et un zèle pour la soutenir, autant qu'il « nous la fera connaître, qui ne soit mêlé d'aucune amer- « tume contre les personnes qui nous paraissent la ruiner « en s'imaginant l'établir. C'est ce que recommande saint « Augustin à tous ceux qui écrivent pour l'Église par ces « courtes et excellentes paroles : Aimez les hommes, étouf- « fez les erreurs, présumez delà vérité sans orgueil, com- « battez sans aigreur pour la vérité • Diligite homines , «' interficite errores : sine swperhia de veritate prœsumiie : « sine sœvitia pro veritate certate^. »
Malebranche crut devoir à ses convictions, à ses amis, à lui-même, de prouver que par l'étendue intelhgible il avait toujours compris la connaissance de l'étendue sans admettre en Dieu aucun élément matériel, comme son fougueux adversaire le lui reprochait^; mais quant aux autre s.points, il refusa de répondre, déclarant « qu'il ne pré- « tendait pas employer sa vie à des contestations inutiles.» Le débat ayant alors cessé faute de combattants, il reprit, quelques années plus tard, à l'occasion du Système de philosophie de Sylvam Régis , dont Malebranche , qui y était
(1) Défense de M. Arnauld, p. G22 et 623.
(2) Trois lettres du P. Malebranche touchant la Défense de M, Ar^nauld, lett. I,