‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 61 sur 214 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Mais il faut remarquer deux ou trois choses importantes. F Que la fausseté do la proposition incidente n'empêche pas, pour i\)nlinairo, la vérité de la proposition principale. Par exemple, Alexandre, qui a été fils de Philippe, a vaincu les Perses : cette proposition doit passer pour vraie, quand Alexandre ne serait pas fdsde Philippe, parce que l'affirmation de la proposition principale ne tombe que sur Alexandre; et ce qu'on y a joint incidemment, quoique faux, n'empêche point qu'il soit vrai qu'Alexandre ait vaincu les Perses.

Quo si néanmoins l'attribut de la proposition principale avait rapport à la proposition incidente, comme si je disais : Alexandre, fils de Philippe, était petit-fils d'Amynlas, ce serait alors seulemont quo la fausseté de la proposition incidente rendrait fausse la l^roposilion principale.

2» Los titres qui se donnent communément à certaines dignités peuvent se donner à tous ceux qui possèdent cette dignité, quoique ce qui est signifié par ce titre ne leur convienne en aucune sorte. Ainsi, parce qu'autrefois le titre de saint et de très saint se donnait à tous les évoques, on voit que les évêques catholiques, dans la conférence de Carthage , ne faisaient point de difficulté de donner ce nom aux évêques donatistes, sanctissimus Pelilianus di.vit, quoiqu'ils sussent bien qu'il ne pouvait pas y avoir de véritable sainteté dans un évêque schismatique. Nous voyons aussi que saint Paul, dans les Actes, donne le titre de très bon ou très excellent à Festus, gouverneur de Judée ''o^ parce que c'était le titre qu'on donnait d'ordinaire à ces gouverneurs.

.'}« 11 n'en est pas de môme quand une personne est l'auteur d'un titre qu'il donne à un autre, et qu'il le lui donne parlant de lui-même , non selon l'opinion dos autres , ou selon l'erreur populaire; car on peut alors lui im[)uter avec raison la fausseté de ces propositions. Ainsi, quand un homme dit : Aristote, qui est le prince des i^hilosophes, ou simplement, le prince des philosophes a cru que Porigine des nerfs était dans le cœur , on n'aurait pas droit do lui dire que cela est faux, parce qu'Aristote n'est pas le plus excellent dos philosophes ; car il suffit qu'il ait suivi en cela l'opinion commune, quoique fausse. Mais si un homme disait : Gassendi , qui est le plus habile des philosophes, croit qu'il y a du vide dans la nature , on aurait sujet de disputer à cet homme la qualité qu'il voudiait donîUM" à Gassendi , et do le rendre responsable de la faus-;oté qu'on jiourrait prétondre se trouver dans cette proposition incidente. L'on peut donc être accusé de fausseté en donnant a la

même personne un titre qui ne lui convient pas, et n*en être pas accusé en lui en donnant un autre qui lui convient encore moins dans la vérité. Par exemple : Le pape Jean XII Ti'était ni saint, ni chaste, nipieux'^^, comme Baronius le reconnaît, et cependant ceux qui l'appelaient ?rès saint ne pouvaient être repris de mensonge , et ceux qui l'eussent appelé très chaste ou très pieux eussent été de fort grands menteurs , quoiqu'ils ne l'eussent fait que par des propositions incidentes , comme s'ils eussent dit : Jean XII, très chaste pontife, a ordonné telle chose.

Voilà pour ce qui est des premières sortes de propositions incidentes dont le qui est explicatif; quant aux autres, dont le qui est déterminatif, comme : Les hommes qui sont pieux , les rois qui aiment leurs peuples, il est certain que, pour l'ordinaire, elles ne sont pas susceptibles de fausseté , parce que l'attribut de la proposition incidente n'y est pas affirmé du sujet auquel le qui se rapporte.

Car, si l'on dit, par exemple, que les juges qui ne font jamais rien par prière et par faveur, sont dignes de louanges , on ne dit pas pour cela qu'il n'y ait aucun juge sur la terre qui soit dans cette perfection. Néanmoins, je crois qu'il y a toujours dans ces propositions une affirmation tacite et virtuelle , non de la convenance actuelle de l'attribut au sujet auquel le qui se rapporte, mais de la convenance possible. Et si on se trompe en cela, je crois qu'on a raison de trouver qu'il y aurait de la fausseté dans ces propositions incidentes , comme si on disait : Les esprits qui sont carrés sont plus solides que ceux qui sont ronds, l'idée de carré et de rond étant incompatible avec l'idée d'esprit pris pour le principe de la pensée, j'estime que ces propositions incidentes devraient passer pour fausses.

Et l'on peut même dire que c'est de là que naissent la plupart de nos erreurs : car ayant l'idée d'une chose, nous y joignons souvent une autre idée incompatible, quoique par erreur nous l'ayons crue compatible , ce qui fait que nous attribuons à cette même idée ce qui ne peut lui convenir.

Ainsi, trouvant en nous-mêmes deux idées, celle de la substance qui pense, et celle de la substance étendue, il arrive souvent que lorsque nous considérons notre âme , qui est la substance qui pense, nous y mêlons insensiblement quelque chose de l'idée de la substance étendue, comme quand nous nous imaginons qu'il faut que notre âme remplisse un lieu, ainsi que le remplit un corps, et qu'elle ne le serait point , si elle n'était nulle part , qui sont des

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