CHAPITRE xxiir
que nous n'avon? point rridée claire de notre âme. que cette fausse supposition : qu'il faut que nous consultions l'idée de l'étendue pour savoir si les couleurs et la douleur sont des modifications de notre Ame.
Sixii-ME RAISON. « Comment peut-on soutenir que Ion « connaît plus clairement la nature de l'àme que l'on ne « connaît celle du corps , puisque l'idée du corps ou de Téa tendue est si claire, que tout le monde convient de ce « qu'elle renferme et de ce qu'elle exclut ; et que celle de « lame est si confuse, que les cartésiens mêmes disputent « tous les jours si les modifications de couleur lui appar- « tiennent. On se rend même ridicule parmi quelques carté- « siens, si l'on dit que l'ame devient actuellement rouge, « bleue, jaune, et que lorsque Ton sent une charogne, lame « devient formellement puante. »
RÉP. J'admire qu'il n'ait pas vu que cette raison est incomparablement plus forte contre la clarté de l'idée de l'étendue que contre la clarté de l'idée de l'àme. Car ceux qui pensent que les qualités sensibles n'appartiennent pas à l'àme , croient qu'elles appartiennent au corps. Ils n'ont donc pas une idée claire du corps ; puisque , selon lui , afin qu'une idée soit claire, il faut que l'on puisse apercevoir d'une simple vue ce qu'elle enferme et ce quelle exclut. Or, ils ne voient pas que l'idée du corps exclut la couleur ; donc l'idée qu'ils ont du corps n'est pas claire , et pour me servir de ses propres termes : « donc l'idée de l'étendue est si con- « fuse qu'il y a une infinité de gens qui ne voient pas que « les modifications des couleurs ne lui peuvent appartenir. »
Mais cela ne peut rien prouver contre la clarté de l'idée de l'àme ; car il n'y a personne à qui on ne fasse comprendre facilement que le sentiment de la couleur appartient à lame. Mais on aura plus de peine de le détromper de l'opinion , où presque tout le monde est . qu'outre ce sentiment de la couleur qu'on ne peut douter être une modification de notre àme . il y a quelque chose dans les objets que Ton appelle
colorés , qui est semblable à la couleur dont nous avons le sentiment. Si donc ce doute doit venir de ce que l'une ou lautre de ces deux idées n'est pas claire , ce sera sans douto au défaut de la clarté de l'idée de l'étendue qu'il le faudra rapporter , et non pas au défaut de clarté de l'idée de notre àme ; puisque c'est le corps que ce doute regarde , et non pas notre àme.
Quant à ces cartésiens, qui ne veulent pas avouer que notre âme soit verte , ou jaune , ou puante , je ne sais pas ce qu'il veut dire par là. Car si ceux dont il parle prétendent que les qualités sensibles sont des modifications de l'étendue , et non pas de notre àme, ils ne sont pas cartésiens en cela. Mais si, avouant que ce sont des modifications de notre àme et non pas de l'étendue , ils soutiennent seulement que cela ne fait pas que notre àme doive être appelée ou verte , ou jaune , ou puante , ce ne sera qu'une question de nom , dans laquelle je ne crois pas qu'ils aient tant de tort que cet auteur se l'imagine. Il ne faut seulement que bien comprendre de quoi il s'agit.
Deux cartésiens se promenant ensemble : Savez-vous, dit l'un , pourquoi la neige est blanche , que les charbons sont noirs , et que les charognes sont si puantes ? Voilà de sottes questions, répondit l'autre ; car la neige n'est point blanche , ni les charbons noirs , ni les charognes puantes, mais c'est votre àme qui est blanche, quand vous regardez de la neige ; qui est noire , quand vous regardez des charbons , et qui est puante , quand vous êtes proche d'une charogne. Je suppose qu'ils étaient d'accord pour le fond de la doctrine : mais je demande qui parlait le mieux ; et je soutiens que c'était le premier , et que la censure du dernier n'était pas raisonnable. Car , premièrement , il y a une infinité de dénominations qui ne supposent point de modifications dans les choses à qui on les donne. Est-ce mal parler que de dire que la statue de Diane était adorée par les Éphésiens? Cependant l'honneur que ces idolâtres rendaient a cette statue ,