‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 109 sur 172 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

n'était pas une moditication de la statue , mais seulement des idolâtres. Il est clair de plus, que de deux sortes de langages, celui-là doit être estimé le plus raisonnable et le plus juste , qui est plus conforme à Tinstitution de la nature. Or, ce n'est point pour notre àme que Dieu nous donne le sentiment des couleurs ou de la puanteur , mais c'est pour nous donner un moyen plus facile de distinguer les corps que nous regardons , ou de nous éloigner de ceux dont la présence nous incommoderait. Il a donc été à propos de conformer notre langage à cette intention de l'auteur de la nature , en ap]>elant les corps blancs , noirs , ou puants : puisque c'est par rapport aux corps , et non par rapport à elle-même , que notre àme reçoit ces différentes modifications. Et ce qui fait voir encore cju'on a dû parler ainsi , et qu'on n"a point dû dire que rame est verte, ou jaune . ou puante , c'est que la signification des mots dépend de la volonté des hommes. Or, il est certain que les hommes n'ont jamais eu dessein d'appeler vert ou jaune que les choses sur la surface desquelles notre àme a cru que la couleur verte ou jaune , dont elle avait le sentiment , était répandue. Mais c'est en cela , dira-t-on , qu'ils se sont trompés ; soit, n'usez donc point de ces mots si vous ne voulez. Mais il ne vous est pas permis de les prendre en des sens bizarres que l'usage ne leur a jamais donnés , comme vous faites , en disant que l'àme est verte ou jaune : puisque cela devrait signifier que l'àme est une chose sur la surface de laquelle la couleur verte ou jaune est répandue , ce qui jetterait dans une bien plus grande erreur que celle que l'on veut éviter, puisque ce serait donner lieu de croire que l'àme est corporelle. Et de plus les hommes ne se trompent qu'à demi , ciuand ils regardent les couleurs comme répandues sur les objets. Car , quoiqu'elles n'y soient pas réellement répandues, néanmoins l'intention de l'auteur de la nature est que notre âme les y attache et les y applique en quelque sorte , pour les distinguer plus facilement les unes des autres. Et cela suffit pour

autoriser l'usage qui veut que ce soient les corps qu'on appelle verts ou jauîies, et non pas notre Ame.

On n'a donc point tant de raison de se récrier contre les cartésiens , qui ne trouveraient pas bon qu'on introduisît un autre langage, et qu'on affectât de faire valoir de bizarres façons de parler qui ne peuvent être propres qu'à décrier la vérité et la faire tourner en ridicule.

SEPTIÈ31E RAISON, (f Quoique je voie ou que je sente les « couleurs , les saveurs , les odeurs , je puis dire que je ne c( les connais point par une idée claire , puisque je ne puis tt en découvrir clairement les rapports. Nous n'avons donc « point d'idée claire ui de Tàme ni de ses modifications. »

RÉP. Cette raison ne peut être concluante qu'en vertu de cette majeure, absolument fausse : « Nous navons d'idées « claires que des choses dont nous pouvons connaître les « rapports qu" elles ont avec d'autres. » Or , il faut que lui-même reconnaisse que cette majeure est absolument fausse ; car il avoue que nous avons une idée claire du carré et du cercle ; et néanmoins personne n'a pu jusqu'ici en trouver le rapport. Je ne doute point aussi qu'il n'y ait une infinité de lignes courbes dont on ne connaît point le rapport qu'elles ont , ou avec la ligne droite , ou avec d'autres courbes. Il faut donc conclure de cette nouvelle condition , qu'il ajoute à la notion qu'il a des idées claires , que nous n'avons non plus d'idées de la plupart des modifications de l'étendue que des modifications de notre àme.

Il est certain de plus, que les rapports ne conviennent proprement qu'aux quantités, à l'étendue, aux nombres, aux temps, au mouvement; or, les qualités sensibles ne sont point des quantités. Pourquoi voudrait-il donc que nous en connussions les rapports , afin que l'on put dire que nous en avons des idées claires?

Huitième raison. « Quoique les musiciens distinguent fort « bien les différentes consonnances, ce n'est point qu'ils en (' distinguent les rapports par des idées claires. C'est l'oreille

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