CHAPITRE XXIV
les stoïciens ne croyaient pas quil y eût aucun homme sur la terre qu'on put appeler homme de bien; car ils enfermaient tant de choses dans cette qualité dhomme de bien, qu'ils devaient bien prévoir qu'ils ne trouveraient jamais personne en qui elles se rencontrassent. Mais ce qui est étonnant estquil n'ait pas au moins imité en cela ces philosophes, en poussant les suites de sa définition d'une idée claire aussi loin qu'elles le devaient être. Il paraît au contraire qu'il n"a eu en vue que de l'appliquer à l'idée de notre àme , pour nous persuader qu'elle est si obscure . que c'est plutôt fait de dire que nous n'en avons point d'idée ; au lieu que pour toutes les autres choses, ou il oublie facilement les conditions qu'il a mises, afin qu'une idée soit claire, ou il s'imagine en quelqires endroits que ces conditions conviennent à leurs idées, quoiqu'en d'autres il reconnaisse le contraire; car peut-on soutenir plus positivement que l'idée de l'étendue nous donne moyen de connaître toutes les modifications dont elle est capable , que de dire, comme il fait en la page 205 : « L'idée « que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire connaître « toutes les propriétés dont l'étendue est capable; et nous ne « pouvons désirer d'avoir une idée plus distincte et plus fé- « conde de l'étendue, des figures et des mouvements, que « celle que Dieu nous en donne ? ') Et peut-on mieux reconnaître que cela n'est pas, que d'avouer, comme il fait en la page 1 73 : « Que le moindre morceau de cire est capable d'un « nombre infini , ou plutôt d'un nombre infiniment infini « de différentes modifications que nul esprit ne peut com- « prendre? » Car cela étant, comme on n'en peut douter, ce que nous connaissons des modifications de la matière , par cette idée si distincle et si féconde qu'il dit ailleurs que Dieu nous en donne , n'est rien en comparaison de ce que nous en ignorons, et de ce que Dieu aurait pu nous en faire connaître, s'il avait voulu : et ainsi c'est une étrange hyperbole d'assurer « que l'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous « fairo connaître toufes les propriétés dont l'étendue est ca-
« pable, et que nous ne pouvons désirer den avoir une plus
« distincte ni plus féconde. »
Mais revenons à l'idée de notre àme. Il ne sera pas difficile de lui apprendre comment il la pourra trouver en lui-même. Il n'a qu'à s'ùter de l'esprit diverses préventions très-mal fondées, comme il le pourra lui-même reconnaître facilement, en considérant avec attention les idées qu'il croit être claires. Car il faudra qu'il cesse de les prendre pour des idées claires , ou qu'il avoue que ce qui ne conviendra pas à ces idées-là ne sera pas nécessaire à la clarté d'une idée.
La première de ces préventions est « que l'idée d'un objet « ne puisse être claire , si elle ne nous donne moyen de con- « naître clairement toutes les modifications dont cet objet « est capable. » C'est confondre Y idée claire avec l'idée compréhensive, et renouveler le pyrrhonisme; parce qu'il n'y aurait rien dont nous pussions nous assurer d'avoir une idée claire, comme a fort bien remarqué M. Descartes, s'il n'y a point d'idée claire que celle qui nous donne une si entière connaissance d'un objet, qu'il n'y aurait rien qui nous en fût caché, non-seulement de ses attributs essentiels, mais même de ses simples modifications.
La deuxième est « que nous ne pouvons connaître deux a choses par des idées claires que nous n'en connaissions les « rapports. » Et c'est ce que j'ai déjà fait voir n'avoir point de fondement , par deux instances auxquelles je ne crois pas qu'on puisse rien répliquer. L'une est que nous avons des idées très-claires du cercle et du carré, de la sphère et du cube, quoique nous ne connaissions point le rapport du cercle au carré, ni de la sphère au cube. L'autre, que les rapports ne conviennent proprement qu'aux quantités : et par conséquent les choses qui ne sont point quantité peuvent être connues par des idées claires , sans que nous en connaissions les rapports.
La troisième est « qu'on ne connaît par une idée claire « que ce qu'on dérouvre d'une simple \iie. et avec autant