‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 119 sur 172 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

« si je doute, je suis et je vis. Si je doute, je nie souviens de i « ce dont je doute. Si je doute, je vois clairement que je i « doute. Si je doute , je voudrais bien savoir certainement ce I « dont je doute. Si je doute, je pense. Si je doute, je sais que I « je ne sais pas. Si je doute, je juge que je ne dois pas téméa rairement prendre parti. Et ainsi, quiconque doute, de « quoi que ce soit qu'il doute , il ne peut pas douter de toutes « ces choses qui se trouvent dans son àme , puisque si elles <f n'y étaient point, elle ne pourrait douter d'aucune chose.') Et un peu plus bas : « Ces philosophes, qui ont eu tant de « ditférents sentiments touchant notre àme, n'ont pas pris « garde que notre àme se connaît quand elle cherche à se (( connaître : or, on ne connaît point que l'on connaît une (' chose quand on n'en connaît point la nature et la sub- « stance ; donc , quand notre àme se connaît , elle connaît sa « substance et sa nature. Or. elle a une connaissance cer- « taine d'elle-même , comme nous l'avons fait voir : elle a « donc une connaissance certaine de sa nature. Or, elle n'es « point certaine quelle soit ou de l'air ou du feu, ou quelque « autre corps, ou une manière d'être du corps : elle n'est « donc rien de tout cela. » Est-ce là le langage d'un homme qui aurait cru qu'on n'a point d'idée claire de l'àme, et qu'on ne la connaît que confusément et obscurément?

Il nous renvoie encore à M. Descartes dans ses Médilaiiona, et principalement à ce qu'il dit pour prouver la distinction de lame et du corps. Mais c'est où se trouve justement que cette distinction a pour fondement les idées claires tant de l'àme que du corps ; car c'est la règle qu'il donne dans sa sixième Méditation : « C'est assez que je puisse concevoir « clairement Q{ distinctement une chose sans une autre, pour « être certain que l'une n'est pas l'autre. » Et sur ce qu'on lui avait contesté cela dans les secondes objections, il l'établit encore plus fortement dans sa réponse : « Pouvez-vous, « dit-il , nier qu'il ne suffise que nous puissions concevoir (' clairement une chose sans une autre, pour juger qu'elles

<( >ont réellomonf distincles? Donnez-nous donc un si^nc « plus certain de ladislinction réelle. Je suis assuré que vous « n'en sauriez apporter aucun. Direz-vous que ce sont les sens « qui nous en assurent , parce que nous voyons une chose « sans l'autre. Mais on doit ajouter beaucoup moins de foi à « ses sens qu'à son esprit ; et même , à proprement parler, « c'est par l'esprit et non par les sens que nous connaissons « les choses : de sorte que connaître par les sens une chose « sans une autre, c'est avoir l'idée d'une chose et court naître par l'esprit que l'idée de cette chose n'est pas « celle d'une autre; c'est-à-dire que c'est concevoir une « chose sans une autre, ce qui ne se peut plus concevoir « certainement, si l'idée que l'on a de l'une et de l'autre « n'est claire et distincte : Xec poiest id cerio inielligi , nisi (( utriusque rei idea sit clara et disiincta. » Il a donc cru qu'il fallait que l'idée de l'àme fût claire aussi bien que celle du corps , pour établir solidement la distinction de l'àme et du corps.

Et c'est principalement celle de l'àme qu'il n'a point douté qui ne fut claire et distincte. Car bien loin qu'il se soit imaginé que c'était une marque que nous ne connaissons point notre àme par une idée claire de ce que nous la connaissions par conscience, que c'est de cela même qu'il a inféré que l'on ne pouvait pas douter que nous ne la connussions par une idée claire. C'est ce qu'il déclare en peu de mots et précis , à la fin de sa réponse aux sixièmes objections : Non dubilavi quin claram haberem ideam meriiis meœ , utpote cujus mihi intime conscius eram.

Je n'aurais rien opposé de tout cela à l'auteur de la Recherche de la Vérité, s'il n'avait renvoyé aux Méditations de M. Descartes sur le sujet des idées de l'àme et du corps ; car je sais bien qu'il ne se croit pas obhgé d'être sur cela de son sentiment. Il reproche même, comme une faiblesse, aux disciples de M. Descartes , de s'être tellement laissé préoccuper par l'autorité de leur maître , qu'ils aient pu croire ce

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