CHAPITRE XXVI
Si nous voyons Dieu en lui-mOme et sans idée.
On a de la peine à découvrir les vrais sentiments de l'auteur de la Recherche de la Vérité, touchant l'idée de Dieu ; car d'une part il l'admet en plusieurs endroits, et en fait même le principe des plus belles démonstrations de son existence , et en d'autres il la nie si positivement, et soutient si expressément que nous connaissons Dieu sans idée, et que rien de créé ne le peut représenter, que l'on ne sait comment il a pu avancer des choses si opposées sans se contredire.
Dans les Éclaircissements, page 49i. « Les hommes disent (( quelquefois qu'ils n'ont point didée de Dieu, et qu'ils n'ont « aucune connaissance de ses volontés, et même ils le pen- « sent souvent comme ils le disent, mais c'est qu'ils ne con- « naissent point ce qu'ils savent peut-être le mieux; car, où « est 1 homme qui hésite à répondre, lorsqu'on lui demande a si Dieu est sage, juste, puissant, s'il est ou n'est pas trian- « gulaire, divisible, mobile, sujet au changement, quel qu'il « puisse être. Cependant on ne peut répondre, sans craindre « de se tromper, si certaines qualités conviennent ou ne con- « viennent pas à un sujet, si l'on n'a point d'idée de ce sujet.
Dans les Éclaircissements, page 338. « Si nous n'avions « point en nous-mêmes l'idée (]o rinfini. et si nous ne voyirms
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« pas tout^'s choses par l'union naturelle de notre esprit avec « la-raison universelle et infinie, il me parait évident que a nous naurions pas la liberté de penser à toutes choses. Il reconnaît donc que nous avons en nous-mêmes lidée de l'infini, c'est-a-dire de Dieu.
Et dans la page 543. « Il y a toujours idée pure et senti- « ment confus dans la connaissance que nous avons des
V choses comme actuellement existantes , si on en eiccpte (f celle de Dieu et celle de notre àme. J'excepte l'existence « de Dieu, car on la reconnaît par idée pure et sans senti- « ment, son existence ne dépendant point d'une cause, et (' étant renfermée dans l'idée de lÈtre parfait, comme l'éga- « lité des diamètres est renfermée dans l'idée du cercle. » C'est reconnaître l'idée de Dieu en la manière que M. Descartes a pris ce mot. puisque c'est approuver la démonstration qu'il a donnée de l'existence de Dieu, fondée sur ce que lexistence nécessaire est aussi évidemment renfermée dans l'idée de l'Être parfait, qu'il est renfermé dans L'idée du triangle d'avoir ses trois angles égaux à deux droits , ou , ce qui est la même chose^ que l'égalité des diamètres est renfermée dans l'idée du cercle.
Il parle encore conformément à cette pensée de M. Des^ cartes, lorsqu'il dit. dans le livre III, partie ii, chapitre 6 , page 201 : c Enfin la plus belle preuve de l'existence de Dieu, « c'est l'idée que nous avons de l'infini ; car il est constant « que l'esprit aperçoit l'infini, quoiqu'il ne le comprenne pas, « et qu'il a une idée ires-distincte de Dieu. »
Et c'est encore après ce philosophe qu'il ajoute au même endroit : « Non-seulement l'esprit a l'idée de l'infini, il la « même avant celle du fini : car nous concevons l'Être in- (f fini de cela seul que nous concevons l'être, sans penser s'il « est fini ou infini. Mais afin que nous concevions un être
V fini, il faut nécessairement retrancher quelque chose de « celte notion générale de l'être , laquelle par conséquent « doit précéder. »
Voila donc bien des endroits où il reconnaît que nous avons ridée de Dieu ; mais en voici dautres où il le nie et où il semble ruiner en même temps ce qu'il en avait conclu , que c'était sur cette idée de Dieu qu'était fondée la plus belle preuve de son existence.
Car dans le même livre III , chapitre 7 . il veut que ce soit le propre de Dieu d'être connu par lui-même sans idée. « On (( connaît, dit-il, les choses par elle-mêmes et sans idées, lors- « qu'étant très-intelligibles elles peuvent pénétrer l'esprit et
« se découvrir à lui Or il n'y a que Dieu que l'on con-
« naisse par lui-même ; car encore qu'il y ait d'autres êtres « spirituels que lui et qui semblent être intelligibles par leur « nature , il n'y a présentement que lui seul qui pénètre l'es— « prit et se découvre à lui ; il n'y a que Dieu que nous voyions « d'une vue immédiate et directe. »
Je veux croire qu'il n'y a en cela qu'une contradiction apparente , et je tâcherai même de la démêler ; mais ce qui m'embarrasse est que je ne vois pas que je me puisse servir pour ce dénoùment de ce qu'il a dit dans son troisième Éclaircissement, page 489 , pour en accorder une semblable touchant lame , dont il avait dit en quelques endroits que nous en avons une idée, et en d'autres il lavait nié. Sa solution est que « le mot d'idée est équivoque, qu'il l'a pris quel- « quefois pour tout ce qui représente à l'esprit quelque objet, « soit clairement, soit confusément; qu'il l'a même pris « encore plus généralement pour tout ce qui est l'objet im- « médiat de notre esprit ; mais qu'il la pris aussi pour tout « ce qui se représente les choses à l'esprit d'une manière si « claire qu'on peut découvrir d'une simple vue si telles ou « tehes modifications leur appartiennent. » Ce qu'appliquant à l'àme , il déclare qu'il a dit que )wus n'en avons point d idée, parce que Vidée que nous en avons n'est pas claire. Or il n'y a point d'apparence qu'il se voulût servir de la même solution pour accorder les endroits où il a dit que nous avons une idée de Dieu , avec ceux où il est dit que nous voyons Dieu