CHAPITRE XXVII
Il s'ensuit donc que lesprit ne saurait être libre , selon lui, s'il n'a le pouvoir de se donner de nouvelles perceptions, aussi bien que de nouvelles inclinations.
Je ne sais s'il a cru se pouvoir tirer de cette difficulté, par ce qu'il dit sur cet endroit, dans ses Éclaircissements , page 488 : a Qu'il ne faut pas s'imaginer que la volonté com- « mande à l'entendement d'une autre manière que par ses « désirs et ses mouvements ; ni que Tentendement obéisse à « la volonté , en produisant en lui-même les idées des choses « que rame désire. Tout le mystère, dit-il , est que le désir « qu'a mon àme de connaître un objet, est une prière natu- (' relie qui est toujours exaucée. Et ainsi ce désir , en con-
V séquence des volontés efficaces de Dieu, est la cause de la « présence et de la clarté de l'idée qui représente l'objet.
Mais il n'a pas pris garde que tout ce qu'il fait par là est de changer le mot de commandement en celui de désir , ce qui ne lui peut être d'aucun usage pour se tirer de l'embarras où il s'est jeté par l'explication qu'il a voulu donner de la manière dont notre volonté est libre ; car il n'a point rétracté cette proposition générale.
« L'esprit considéré comme poussé vers le bien en géné- « rai (c'est-à-dire comme volonté ) , 71e peut déterminer son (f mouvement vers un bien particulier (en quoi il met la « liberté ) , si le même esprit , considéré comme capable d'i- « dées (c'est-à-dire comme entendement), na la connais- « sance de ce bien particulier.
Ni cette conséquence qu'il en tire :
« La force qu'a la volonté de déterminer ses inclina-
V tiens renfeme donc nécessairement celle de pouvoir porter « l'entendement vers les objets qui lui plaisent ; c'est-à-dire, (' de pouvoir faire par ses désirs, en suite des volontés effi- « caces de Dieu, que l'entendement lui représente les objets
V qui lui plaisent. >->
Or, cela ne se peut soutenir qu'on ne s'engage dans un cercle qui n'a point de fin. Car il dit au même endroit,
2?l2 DES VRAIES El DES FAUSSES IDÉES.
« que la volonté est une puissance aveugle qui ne peut se « i)orter qu'aux chosas que l'entendement lui représente. »
Donc, afin qu'un objet lui plaise, il faut que rcntendement le lui représente;
Donc, afin qu'elle puisse désirer que l'entendement lui représente les objets qui lui plaisent, il faut que l'entendement les lui ait représentés ;
Donc , il faut que ce qu'elle désire qui se fasse se soit déjà fait.
On trouverait la môme chose , quand on retrancherait de cette proposition ces mots : qui lui plaisent , qu'il n'y a peut-être mis queparmégarde, et qu'on ne s'arrêterait qu'au désir qu'il suppose que doit avoir Tàme de connaître le bien particuHer que nous appellerons A . pour pouvoir déterminer vers ce bien A le mouvement que Dieu lui donne vers le bien en général.
Car rame, comme volonté, ne peut désirer de connaître le bien A , que, comme entendement , elle n'en ait la perception ; puisque la volonté, étant une puissance aveugle, ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente. Il faut donc qu'elle ait la perception du bien A. pour désirer de l'avoir; or , c'est son désir qui la lui doit faire avoir, selon notre ami , il faut donc qu'elle ait ce qu'elle désire d'avoir, pour être en état de désirer de l'avoir.
Que si on dit que cette perception du bien A , qu'elle a déjà, n'en est qu'une perception obscure, enfermée dans ce désir, et qu'elle en désire une plus parfaite ; donc ce désir, dépendant de nous . selon notre ami , et étant une modification que notre àme se peut donner , il faut qu'elle se puisse donner ce qui est essentiellement enfermé dans ce désir, et sans quoi on ne pourrait dire qu'elle eût ce désir sans une contradiction manifeste. Or, ce désir enferme nécessairement une perception, au moins imparfaite, du bien A, puisqu'il est manifestement impossible que j'aie aucune volonté, ni aucun désir, au regard du bien A. si je n'en ai aucune