CHAPITRE XXVIT
« par le moyen desquelles on voit les corps , ne sont pas plus « nobles que les corps mêmes. » Cela est vrai en un sens, parce qu'elles sont spirituelles, Mais cela n'est pas vrai on un autre sens, parce que les idées , prises pour des perceptions, ne sont que des manières d"ètre , au lieu que les corps sont des substances.
« Ainsi '. quand on assure que les hommes ont la puissance « de se former les idées telles qu'il leur plait, on se met fort « en danger d'assurer que les hommes ont la puissance de a faire des êtres plus nobles et plus parfaits que le monde « que Dieu a créé. » Je nie cette conséquence; car les idées, prises pour des perceptions , ne sont point des êtres à proprement parler, mais seulement des manières d'êtres.
« Mais quand il serait vrai que les idées ne seraient que des « êtres bien petits et bien méprisables-, ce sont pourtant des « êtres et des êtres spirituels ; et les hommes n'ayant pas la « puissance de créer, il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas les pro- « duire : car la production des idées , de la manière qu'on « l'explique, est une véritable création. ^)
Je ne me mets pas en peine de quelle manière les autres expliquent la production des idées, ni ce qu'ils entendent par le mot d'idées. Mais, en prenant les idées pour des perceptions, comme on les doit prendre pour bien parler, et comme il les a prises lui-même au commencement de son ouvrage, on ne peut dire raisonnablement qu'il faudrait que l'àme eût la puissance de créer, si elle avait le pouvoir de se donner quelques-unes de ses idées , c'est-à-dire de ses perceptions ; car la création est la production d'une substance : et jamais on n'a dit que ce fût créer, en parlant proprement, que de donner une nouvelle modification à une substance. Cela se peut dire dans un langage figuré , comme quand David demande à Dieu qu'il crée en lui un cœur nouveau, et que saint Paul dit que nous avons été créés en J.-C. dans les bonnes ceu-
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- Ibid.
vres. Mais en parlant exactement et philosophiquement , la création, comme j'ai dit, est la création d'une substance : or, nos perceptions ne sont point des substances , ce ne sont que des manières d'être de notre âme. Il n'est donc pas vrai qu'elle ne se pourrait donner de nouvelles perceptions , si elle n'avait la puissance de créer.
Et il faut bien que cet auteur en convienne ; car il ne peut nier que nos inclinations et nos volontés particulières ne soient des manières d'être de notre âme. aussi bien que nos perceptions : or, il demeure d'accord que notre âme se peut donner de nouvelles modifications, au regard de ses inclinations et de ses volontés , sans qu'elle ait pour cela la puissance de créer : il n'est donc point nécessaire qu'elle ait la puissance de créer, pour se pouvoir donner de nouvelles modifications au regard de ses idées.
IV. Il me suffit d'avoir montré qu'on n'a point de raison de croire que notre àme n'étant point purement passive au regard de ses inclinations , elle le doive être au regard de ses perceptions : ce qui nempèche pas qu'on ne puisse dire que notre âme n'est peut-être active qu'en tant qu'elle est volonté , parce que ce n'est peut-être qu'en le voulant que nous nous pouvons donner diverses perceptions.
J'en pourrais demeurer là ; car je n'ai point assez de lumière pour pouvoir déterminer quelles sont les perceptions que nous tenons nécessairement de Dieu , et quelles sont celles que notre àme se peut donner à elle-même. J'en dirai néanmoins un mot, mais en proposant seulement ce qui me paraît plus vraisemblable, sans rien déterminer absolument.
1 . Il V a lieu de croire que Dieu en créant l'àme lui a donné ridée d'elle-même, et que c'est peut-être cette pensée d'ellemême qui fait son essence ; car, comme j'ai déjà dit en un autre lieu, rien ne paraît plus essentiel à l'àme que d'avoir la conscience et le sentiment intérieur de soi-même , ce que les Latins appellent plu? heureusement esse sui consciam.
2. On en peut dire autant de l idée de l'infini, ou de l'Être