CHAPITRE XXVIII
C'est ce qu'il traite dans un de ses Éclaircissemeiils, qui a pour titre : « Quil est difficile de prouver qu'il y a des corps, a et ce que Ton doit penser des preuves que l'on apporte de « leur existence. »
Il y loue d'abord M. Descartes de ce que, « voulant établir « sa philosophie sur des fondements inébranlables •, il n'a « pas cru pouvoir supposer qu'il y eût des cor[)5, ni devoir « le prouver par des preuves sensibles , quoiqu'elles parais- « sent très-convaincantes au commun des hommes. Apparem- « ment il savait, aussi bien que nous, qu'il n'y avait qu'à « ouvrir les yeux pour voir des corps; et que l'on pouvait « s'en approcher et les toucher , pour s'assurer si nos yeux « ne nous trompaient point dans leur rapport. Il connaissait « assez l'esprit de l'homme, pour juger que de semblables « preuves n'eussent pas été rejetées. »
Notre ami aurait pu en demeurer là , et il aurait bien fait; mais il passe bien plus loin ; car il prétend que cela ne se peut dém.ontrer par la raison , lors même qu'on a recours à ce que dit M. Descartes, que Dieu n'est point trompeur, et qu'il le serait s'il nous donnait tant de divers sentiments à l'occasion des corps qui nous environnent , et de celui que nous croyons uni à notre àme , sans qu'il y eût dans le monde que Dieu et notre esprit. Il prétend qu'avec tout cela nous pourrions et nous ferions bien de ne point assurer qu'il y a des corps, et que nous ne pouvons en être entièrement assurés que par la foi.
« Quoique M. Descartes -, dit-il, ait donné les preuves les « plus fortes que la raison toute seule puisse fournir pour a l'existence des corps : quoiqu'il soit évident que Dieu n'est « point trompeur, et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait « effectivement , si nous nous trompions nous-mêmes en fai- « sant l'usage que nous devons faire de notre esprit, et des « autres facultés dont il est l'auteur : cependant on peut dire
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« que l'existence de la matière n'est point encore parfaite- « ment démontrée. Car enfin , en matière de philosophie , « nous ne devons croire quoi que ce soit, que lorsque l'évi- (( dence nous y oblige. Nous devons faire usage de notre a liberté autant que nous le pouvons. Nos jugements ne doi- « vent pas avoir plus détendue que nos perceptions. Ainsi, « lorsque nous voyons des corps, jugeons seulement que « nous en voyons, et que ces corps visibles ou intelligibles « existent actuellement. Mais pourquoi jugerions-nous positi- « vement qu'il y a au dehors un monde matériel semblable « au monde intelligible que nous voyons? >^ Et un peu plus bas : « Pour être pleinement convaincu qu'il y a des corps, « il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un « Dieu, et que Dieu n'est point trompeur, mais encore que « Dieu nous a assuré qu'il en a effectivement créé : ce que « je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de M. Des- (t cartes. Dieu ne parle à l'esprit et ne l'oblige à croire « qu'en deux manières, par l'évidence et par la foi. Je dece meure d'accord que la foi oblige à croire qu'il y a des « corps : mais, pour l'évidence, il me semble qu'elle n'est a point entière , et que nous ne sommes point invincible- (i ment portés à croire qu'il y ait quelque autre chose que « Dieu et notre esprit. Il est vrai que nous avons un pen- « chant extrême à croire qu'il y a des corps qui nous envice ronnent. Je l'accorde à M. Descartes; mais ce penchant, (( tout naturel qu'il est , ne nous y force point par évidence : « il nous y incline seulement par impression. Or, nous ne « devons suivre dans nos jugements libres que la lumière « et l'évidence , et si nous nous laissons conduire à l'im- « pression sensible , nous nous tromi)erons presque toujours. » Et après avoir rapporté un raisonnement pour prouver l'existence des corps, il ajoute : « Ce raisonnement est peut- « être assez juste ' ; cependant il faut demeurer d'accord
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