CHAPITRE XXVllI
« quil ne doit point passer pour une démonstration évi- 0 dente de l'existence des corps. Car enfin Dieu ne nous « pousse point invinciblement à nous y rendre. Si nous y « consentons, c'est librement : nous pouvons n'y pas con- V sentir. Si le raisonnement que je viens de faire est juste , « nous devons croire qu'il est tout à fait vraisemblable « qu'il y a des corps : mais nous ne devons pas en de- « meurer pleinement convaincus par ce seul raisonnement. « Autrement , c'est nous qui agissons et non pas Dieu en « nous. C'est par un acte libre , et par conséquent sujet à (' Terreur, que nous consentons, et non par une impression cf invincible; car nous croyons, parce que nous le voulons « librement . et non parce que nous le voyons avec évidence. « Certainement il n'y a que la foi qui puisse nous convaincre « qu'il y a effectivement des corps. On ne peut ^voir de « démonstration exacte de l'existence d'un autre être que « de celui qui est nécessaire. Et si l'on y prend garde de « près , on verra bien qu'il n'est pas même possible de con^ « naître avec une entière évidence si Dieu est ou n'est pas « véritablement créateur d'un monde matériel et sensible ; « car une telle évidence ne se rencontre que dans les rap- « ports nécessaires : et il n'y a point de rapport nécessaire « entre Dieu et un tel monde. Il a pu ne le pas créer : et « s'il l'a fait, c'est qu'il l'a voulu, et qu'ill'a voulu librement.» Trouvez bon , Monsieur , que je fasse trois ou quatre réflexions sur ce qu'il prétend prouver qu'il n'y a que la foi qui nous puisse assurer qu'il y a des corps , et sur les preuves qu'il y emploie.
PREMIÈaE RÉFLEXION.
Il est bien étrange qu'il ne se soit pas aperçu , que demeurant dans les principes qu'il a établis en cet endroit , il est impossible qu'il ait rien démontré de tout ce qu'il avance dans son Traité de la Xature el de la Grâce. Car il ne dit point qu'il ait appris par révélation de Dieu ces grandes maximes,
252 DES NTxAlES ET DES FAUSSES IDÉES.
sur lesquelles tout ce Traité roule : « Que si Dieu veut aî:ir « au dehors, c'est qui! se veut procurer un honneur digne (f de lui : qu'il agit par les voies les plus simples ; qu'il n'agit (( point par des volontés particulières, mais par des volontés « générales qui sont déterminées par des causes occasion- « nelles. » Il n"a point entrepris de rien prouver de tout cela par lÉcriture : et , s'il avait cru le pouvoir faire , il aurait dû dire quil le savait par la foi , et non pas qu'il la démontré.
Or. il ne peut pas dire qu'il y ait un rapport plus nécessaire entre Dieu et ces manières d'agir, qu'entre Dieu et la création du monde ; car, quoiqu'il dise quelquefois ' que les lois de la nature sont constantes et immuables , il est obligé de reconnaître en d'autres endroits que la loi de la communication des mouvements- « n'est point essentielle à Dieu, « mais arbitraire : qu'il y a des occasions où ces lois généff raies doivent cesser de produire leur effet ; et qu'il est à (( propos que les hommes sachent que Dieu est tellement (f maître de la nature, que s'il se soumet aux lois qu'il a éta- « blies , c'est plutôt parce qu'il le veut que par une nécessité (f absolue. »
Il n'a donc pu rien démontrer de toutes ces maximes, qui sont le fondement de tout ce qu'il a de particulier dans son Traité, s'il est vrai, comme il le prétend dans cet endroit que nous venons de rapporter, qu'il n'est pas possible de connaître avec une entière évidence si Dieu est ou n'est pas véritablement créateur du monde matériel et sensible ; parce qu'une telle évidence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires, et qu'il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde , qu'il a pu ne pas créer ; car il a pu aussi ne pas agir par des volontés générales , déterminées par des causes occasionnelles : et par conséquent il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et cette manière d'agir.
' I" Eisc, r« Part., S- 18.
- Ibid , S- 20.